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Colombie : Réquisitoire d’une terre oubliée (2ème volet)

...Quand Santa-Lucía ressuscite Las Palmas

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Il y a plus de 10 ans, Las Palmas a été vidé par les paramilitaires, sous ordre de grands propriétaires terriens. Abandonné et envahi par la végétation, le village est tombé dans l’oubli. Après la guerre, les habitants ont commencé à revenir et redonner vie à leur hameau d’origine. Mais malgré l’appui du gouvernement, Las Palmas peine à renaître.

Rencontre avec les palmeros le jour de leur fête annuelle. 

La procession de Santa-Lucía

Son regard sombre se perd timidement dans le vide. Son épaisse chevelure brune couvre la longue tunique rouge parée d’or dont elle est revêtue. Solennelle sur son lit de fleurs, elle est entourée de nombreuses bougies. D’habitude discrète sur l’estrade de l’église, la statue en céramique de Santa-Lucía reçoit aujourd’hui les grands honneurs.

Sous les yeux d’une centaine de personnes munies de cierges, quatre gaillards saisissent le socle sur lequel elle repose. L’un d’eux, légèrement ivre, trébuche et manque tout juste de s’écrouler. La foule pousse un cri d’effroi. Il retrouve cependant son équilibre sous les applaudissements. Le cortège, fin prêt, commence la procession dans les rues de las Palmas.

Les larmes de Santa-Lucía

Le 13 décembre, en l’honneur de Lucie de Syracuse, nous célébrons notre fête locale”, explique Lucho, la procession de la sainte est une tradition qui permet de protéger le village et ses habitants”. Un bouquet de cierges enflammé dans les mains, Juanita est attentive à l’agilité des porteurs : “nous vénérons Mamita Lucía au même titre que la Vierge. Lorsque la guerre est arrivée, Mamita a souffert, autant que nous…et je l’ai vue pleurer, j’ai vu ses larmes couler,” confesse-t-elle vertueusement.   

Pendant la période de violence, le village trouva refuge dans la foi et la pratique religieuse. Des années plus tard, ces croyances perdurent. Et dans l’espoir de redonner vie au village, les honneurs réservés à “Mamita Lucía” sont d’autant plus somptueux.

 

Disséminés

Cette procession, étalée sur plusieurs jours, permet surtout de rassembler les palmeros disséminés dans tous le pays. Plus de deux mille sont partis vivre dans les villes : Barranquilla, Cartagena et Bogotá. Cependant, peu ont le temps et les moyens de retourner dans leur village d’origine. Cette année, ils sont moins de trois cent privilégiés ; la violence aura bannie à jamais la majeure partie des autres.

 

Un village fantôme

Une atmosphère paisible règne dans le hameau. Une tranquillité que l’on retrouve dans chaque village des terres tropicales colombiennes. Eloigné de tout, Las Palmas vit au rythme des chants de coq et de la pluie. L’année est marquée par deux évènements : la récolte de tabac et la fête de Santa-Lucía.

 

L’invasion végétale

Cependant, un tableau d’apocalypse se dessine le long des rues de Las Palmas. De nombreuses maisons tombent en ruine, assaillies par la végétation. Leurs fondations s’affaissent peu à peu, comme désespérées de porter une telle charge sans vie. “Elles ne peuvent plus attendre leurs propriétaires”, ironise Lucho, “et ils ne reviendront jamais pour la plupart”.

L’ampleur du drame s’illustre également à l’intérieur des maisons. Les murs se désagrègent et des animaux sauvages y vivent. Afin qu’elles ne sombrent pas dans l’anonymat, quelques propriétaires ont laissé en hâte leur nom sur les murs. Certains ont accroché des dessins de leurs enfants, désormais jaunis par le temps.

Sur les cinq cent maisons que comptait le village, plus de deux cent ont totalement été dévorées par les plantes et seule une soixantaine sont à présent habitées. La nature ensevelit peu à peu le village fantôme, comme pour reconquérir ce qui lui a un jour appartenu.

La demeure de Lucho

Plus loin, Lucho s’arrête devant une habitation qui résiste courageusement au temps et à la végétation : “c’est ici que je suis né !” La maison, composée de briques de terre séchée que maintiennent des traverses de bois apparentes, évoque un corps amaigri dont on distinguerait le squelette. A l’intérieur, Lucho considère les trois pièces exigües : “Je jouais ici avec mon frère, et mes parents dormaient là.” Il observe silencieusement la charpente qui l’a vu faire ces premiers pas.

Mon père avait déjà beaucoup souffert de mon départ en 1988. Huit ans plus tard, mon frère s’est enfui avec sa famille à cause des paramilitaire. Mon père ne l’a pas supporté et il en est mort de chagrin.” En sortant, il jette un dernier coup d’œil derrière lui, et dans un murmure quasi inaudible : “tu ne serais jamais parti de toute façon…”

 

Seul au monde

Abrité du soleil sous l’auvent de sa maison, Marcelo sirote un tinto[1]. Il interpelle joyeusement Lucho. Les deux hommes se saluent d’une longue accolade. Les traits fins et de grande taille, Marcelo vit seul dans sa petite maison. Il ne s’est pas marié et n’a pas eu d’enfants. Et il est le seul palmero à n’avoir jamais quitté le village.

[1]Café.

Le jour du déplacement, je suis allé me cacher dans les montagnes. J’ai entendu des coups de feu et des cris. Je ne suis revenu que le lendemain matin.” Son expression s’assombrit. “Il n’y avait plus personne. Des maisons brulaient encore. Et partout des vêtements, des meubles. C’était horrible…”

Pendant deux ans, Marcelo vécut complètement seul à Las Palmas. Pour se nourrir, il cultivait les petits lopins de terre abandonnés. “Après le déplacement, je ne sais pas pourquoi, mais les paramilitaires ont complètement disparu.”  Parfois, il voyait des gens venir chercher des affaires. Il leur parlait de la situation et eux repartaient aussitôt. “Et après deux ans, des familles ont commencé à revenir : d’abord quelques unes et puis des dizaines”. Il conclut d’un sourire navré : “mais 10 ans après, le village paraît toujours abandonné”.

“Notre histoire fait du bruit”

En cette fin d’après midi, tout le village se rassemble sur la petite place. Plusieurs activités se succèdent. La préférée de tous est la course en sac des hommes : à peine ont-ils bondi une première fois, que la moitié d’entre eux, sérieusement éméchés, s’effondrent l’un après l’autre tel un jeu de dominos. Le gagnant, à qui manque une partie de la langue, reçoit une bouteille de rhum qu’il partagera gaiement.

 

Les voix de la mémoire

A la tombée de la nuit, Lucho impose le silence et prend solennellement la parole : “plus de 12 ans après la guerre, notre village reprend vie. Bien qu’il reste beaucoup de travail, nous y parvenons. Je souhaite à présent rendre hommage aux dix-neuf d’entre nous morts injustement.” Lucho énumère avec peine les noms qui ne sont plus que souvenir. Un silence limpide se pose alors que le trompettiste interprète l’hymne aux morts. Les notes mélancoliques se perdent dans la nuit.

C’est toujours un moment douloureux pour nous, de se souvenir des morts et du déplacement,” reconnaît Lucho après son discours. “Mais notre histoire fait du bruit. Les journaux s’intéressent à nous et le gouvernement aussi. Depuis que la Fiscalía[2] est venue en octobre dernier, on a vu des changements”.

[1]Fiscalía general de la Nación (=Ministère public) : autorité, rattachée au Ministère de la Justice, chargée d’enquêter sur les crimes et d’en juger les auteurs (dans le cas présent, les crimes liés au conflit armé).

Présence militaire

En effet, la Fiscalía procède petit à petit à la redistribution des terres des Montes de María volées par les paramilitaires et les grands propriétaires terriens. Le processus est lent, mais progressivement des familles reviennent au village.

Par ailleurs, depuis quelques mois, un bataillon de l’armée composé d’une douzaine de militaires patrouille quotidiennement à Las Palmas. Le caporal, un colosse couvert de cicatrices au nez cabossé, nettoie son M-16 sous les yeux de trois gosses impressionnés : “on essaie d’être proche des habitants. On discute avec eux. Ce n’est pas évident parce qu’ils se méfient des hommes en treillis. Mais on est bien accepté.” Et comme pour illustrer son propos, l’un de ses hommes danse passionnément avec une palmera enchantée. Le caporal remet son fusil sur l’épaule et glisse à voix basse : “mais tu sais, il y a 15 ans, on aurait été beaucoup plus utile…”

 

Les “mystérieux” obstacles

Si Las Palmas se remet tout doucement de ses blessures, la convalescence semble se réaliser sans l’appui de la mairie de San Jacinto[3]. “La mairie est corrompue depuis des années !” s’indigne Manuel, représentant de Las Palmas au conseil municipal. “Ici il n’y a pas d’eau, pas de route, rien ! Le gouvernement national a débloqué 1700 millions de pesos (730.000€) pour construire une route entre ici et San Jacinto, et cet argent s’est mystérieusement perdu !”

[1]Las Palmas fait administrativement partie de San Jacinto.

 

La route est effectivement catastrophique : semblable à des montagnes russes, le petit chemin de terre présente sur 30 kilomètres de profondes cavités et d’énormes bosses que seuls les pick-up et motos tout terrain peuvent affronter. Pendant la saison des pluies, le chemin devient totalement impraticable et Las Palmas s’isole du monde.

En ce qui concerne l’électricité, Manuel fulmine : “il y a 15 ans, on avait de la lumière ici. D’ailleurs, tous les poteaux et les fils sont encore là. Mais il y a deux kilomètres de câbles qui se sont [mystérieusement] perdus. Et malgré nos réclamations, toujours pas de courant,” se désespère-t-il, les yeux rivés sur un poteau électrique inerte.

Peu à peu, le village de Las Palmas semble guérir et sortir de la torpeur dans laquelle il s’était plongé. Les villageois reviennent et reprennent possession de ce qu’ils avaient si précipitamment abandonné. Des voix s’élèvent et exigent justice, des voix dont l’écho parvient jusqu’aux plus hautes instances de Bogotá.

Et ce hameau n’est pas le seul : des centaines de villages similaires tentent difficilement de réapparaitre sur les cartes et dans les documents officiels. La violence aura effacé ces villages, à la justice de leur redonner vie.

Cependant, l’isolement dont est victime Las Palmas, le manque total de services urbains et la perte mystérieuse de fonds qui lui sont destinés, autant de facteurs qui paralysent sa guérison.

Mamita Lucía n’a surement pas versé sa dernière larme.


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