Au début du mois de mai 2009, une information est passé presque inaperçue concernant la suite de l’affaire Lawrence Franklin, cet ancien chef-analyste au Pentagone, condamné à douze ans et sept de mois de prison pour avoir transmis, en 2003, des informations classées « Secret Défense » sur la politique américaine vis à vis de l’Iran à l’AIPAC, l’un des puissants lobbys pro-israéliens aux EU, qui les aurait, à son tour, communiquées à l’ambassade d’Israël à Washington.
Le procureur de Virginie vient, en effet, de décider d’abandonner les poursuites engagées, depuis 2005 dans le cadre de cette même affaire, à l’encontre de Steve Rosen et Keith Weissman, deux ex hauts dirigeants de l’AIPAC, après moult ajournements de leur procès, estimant que le dossier était insuffisamment étayé [1]. Retour sur l’influence exercée par le lobbyisme en matière de politique moyen-orientale américaine.
Qu’est ce que le lobbyisme ?
Le lobbyisme [2] est « une activité qui consiste à procéder à des interventions destinées à influencer directement ou indirectement les processus d’élaboration, d’application ou d’interprétation de mesures législatives, normes, règlements et plus généralement, de toute intervention ou décision des pouvoirs publics ».
Il ne constitue pas un phénomène nouveau dans la mesure où, déjà, à l’échelle d’une tribu, d’une province/région ou d’une nation, des groupes de personnes, animés d’un intérêt commun, furent toujours tentés, dans le passé, d’unir leurs forces et de rassembler leurs moyens, sous l’ordre établi, pour réaliser cet intérêt en intervenant directement auprès des décideurs.
Tant que la distorsion créée par cette pression reste à la limite du tolérable, elle n’a rien de menaçant. Bien au contraire, elle peut même, dans certaines situations, s’avérer nécessaire pour parer aux négligences des décideurs. Sauf que, si l’intérêt commun du groupe d’intervention est généralement légitime en soi (défense de libertés, de droits humains ou d’intérêts socio-économiques…), il peut aussi dissimuler des ambitions personnelles pour davantage de profits ou de pouvoirs à la faveur d’une minorité et au détriment de l’intérêt général.
Au fil des temps, les Etats ont fini par affiner leurs organisations, en s’appuyant sur les pouvoirs publics, les juridictions, les partis politiques, les cultes religieux, les syndicats, les groupements professionnels, les associations mais aussi les lobbies, pour mettre de l’ordre, dans un cadre plus ou moins démocratique, dans ces oppositions ou collusions d’intérêts, perpétuelles et multipliées à l’infini, et garantir, ainsi, les équilibres de l’intérêt général et la paix civile.
Aujourd’hui, le lobbyisme reste, néanmoins, très peu régulé à travers le monde et seuls les Etats-Unis, et dans une moindre mesure le Québec, disposent de règlementations explicites en la matière, celles-ci étant encore insuffisantes notamment en matière de transparence des interventions et de financement privé des partis politiques.
Aux Etats-Unis, le lobbyisme est très ancré dans la culture des citoyens et n’a rien de choquant, compte tenu de l’histoire de la démocratie américaine fondée sur le Pluralisme (*). Le lobbyisme y a, donc, une quasi-légitimité historique au point de tolérer des interventions essentiellement politiques d’un genre particulier, dédiées aux intérêts d’un Etat étranger, bien qu’ami des EU, Israël, et qui, plus est, portent sur un domaine de souveraineté de l’Etat fédéral : Les Affaires Etrangères.
Sa méthode de base [3] est simple : récompenser, parmi les élus américains, les amis d’Israël et punir ceux qui s’opposent aux interventions de l’AIPAC voire osent critiquer l’Etat hébreu. La principale récompense de ses amis est de les soutenir pour être réélus, mais aussi la mise à disposition d’expertises au moyen de groupes spécialisés (think-thank). La punition des récalcitrants consiste à leur repérer des adversaires (l’ennemi de mon ennemi est mon ami !) et à les appuyer logistiquement, financièrement et médiatiquement, pour faire chuter les « ennemis » d’Israël aux élections et les pousser, ainsi à l’usure, à quitter la vie politique.
Et pour boucler la boucle, une bonne partie des hommes politiques appelés à la retraite est généreusement embauchée comme lobbyistes.
Pour ce faire, une vraie entreprise d’infiltration des milieux politiques est vaillamment entretenue, allant du recrutement des futurs hommes politiques des EU, parmi les étudiants les plus brillants sur les campus américains, et leur formation aux Etats-Unis et en Israël aux frais des riches et généreux donateurs de l’AIPAC, jusqu’à la surveillance de ce qui se dit, ce qui se prépare et, surtout, ce qui va être soumis au vote au Congrès, au Sénat ou à l’ONU.
Déjà en 1978, Nahum Goldman, à l’époque président du congrès juif mondial assimila le lobby juif à « une force de destruction » ou « obstacle à la paix au Proche-Orient » [4]. Et c’est, justement, à cette époque que l’AIPAC opta pour une relance de son entreprise à travers un partenariat stratégique avec les chrétiens évangélistes pro-sionistes [5], après les rapprochements [6] opérés entre ce courant religieux fondamentaliste, très puissant politiquement aux EU, et l’Etat d’Israël.
Certes, l’AIPAC ne réussit pas à tous les coups. Mais, il ne manque pas, à chaque difficulté, de mobiliser rapidement, aussi bien au sein des Républicains que des Démocrates, des défenseurs inconditionnels et acharnés parmi les hommes politiques américains, au prix même de transgresser les règles du jeu démocratique. Pour l’affaire « Franklin », James PETRAS [7], ancien professeur de sociologie à l’Université de Binghamton, voué à la défense des classes défavorisées, écrit :
« Jamais, dans toute l’histoire des EU, il n’y a eu autant de membres importants des deux partis au sein du Congrès qui ont témoigné leur soutien à une organisation soupçonnée d’espionnage, en se basant sur la seule information fournie par le suspect et en ignorant totalement le dossier du procureur fédéral. Contrairement au soutien bipartisan du Congrès à l’AIPAC, un sondage effectué auprès d’un panel d’électeur a montré que 61% d’entre eux pensaient que l’on devrait demander à l’AIPAC de s’inscrire en tant qu’agent d’une puissance étrangère et qu’il perde son statut l’exemptant de taxes. Seuls, 12% étaient en désaccord. Parmi les Américains juifs, 59% ne savaient pas, tandis que 15% étaient fermement d’accord et 15% fermement en désaccord (Zogby International, 25 septembre 2004). Il est clair que de nombreux Américains, contrairement à leurs représentants élus, émettent de sérieux doutes quant à la loyauté de l’AIPAC et à la nature de ses activités. Sachant qu’elle était soutenue par la grande majorité des citoyens américains, l’enquête fédérale pour espionnage s’est poursuivie malgré l’opposition de l’Exécutif et du Congrès. »
Après la décision d’abandonner les poursuites contre les ex dirigeants de l’AIPAC dans « l’affaire Franklin », son porte-parole Josh Block a déclaré [1] : "Notre rôle n’est ni de nous réjouir ni de nous inquiéter. Il est d’assurer la meilleure sécurité d’Israël, premier garant des intérêts américains au Proche-Orient. Il n’y aura pas de "paix magique" avec les Palestiniens. Pour progresser, il faudra d’abord réduire l’influence néfaste de l’Iran."
L’échec de l’unilatéralisme de l’administration Bush (2000-2008) en Irak et celui des opérations israéliennes essentiellement « civilticides » au Liban (2006) et à Gaza (2008-2009), conjugué à l’éclatement de la crise financière et économique qui frappe de plein fouet les Etats-Unis, fait souffler un vent de contestation, dans l’opinion publique américaine, de l’influence exercée par l’AIPAC sur la politique moyen-orientale des EU.
Devant ces changements, auxquels il faut ajouter la publication de thèses [8] mettant en cause le caractère disproportionné de l’influence exercée par le lobby juif sur cette politique, la communauté juive américaine, qui n’est évidemment pas unanime quant à la pérennité de la doctrine coloniale et hégémonique d’Israël, se trouve, elle aussi, contrainte de réagir. Un groupe de juifs américains, se déclarant favorables à la paix, a créé en 2008 un autre lobby pro-israélien, J Street (*), dont l’une des ambitions affichées est le règlement du conflit Israélo-Palestinien et d’offrir, ainsi, une alternative opposée à celle de l’AIPAC.
Jusqu’ici, la nouvelle administration Obama a perdu quelques points face à l’AIPAC (augmentation du montant de la fourniture d’armes à Israël, renoncement à la nomination au poste de numéro 2 du renseignement américain de Charles Freeman, ancien ambassadeur des EU en Arabie-Saoudite, jugé trop favorable aux thèses arabes), mais l’AIPAC a des raisons de craindre l’échec de son entreprise, tant l’attitude d’Obama ne lui est pas encore parfaitement acquise, notamment sur les dossiers iranien et palestinien.
De l’issue de cette guerre d’influence de l’AIPAC et des capacités d’Obama à traduire, dans les faits, ses promesses électorales, dépendra la paix au Moyen-Orient et le sort du peuple palestinien, colonisé, opprimé et terrorisé depuis soixante ans.
Ben Khabou (15 mai 2009).
Sources :
[1] LE MONDE (04.05.09) « Les doutes du lobby pro-israélien ».
[2] F. J. Farnel (1994) « Le lobbying : stratégies et techniques d’intervention, Éditions d’Organisation.
[3] D. Bernstein & J. Blankfort (2005) « Le Lobbying de l’AIPAC ». FlashPoints : Transcription d’une émission de radio. Mis en ligne sur le site de l’International Solidarity Movement : www.ism-France.org
[4] S. Halimi (1989) « le poids du lobby pro-israélien aux Etats-Unis ». Le Monde Diplomatique.
[5] B. KHABOU (2009) « Israël – Palestine : les raisons du flou stratégique des Etats-Unis face à l’enlisement du conflit » (mis en ligne sur le site du journal AgoraVox : www.agoravox.fr)
[6] KINCHELOE J. L. & STALEY G. (1982) “The Menachem Begin-Jerry Falwell Connection : A Revolution in Fundamentalism”. Journal of Thought Warensburg, vol. 17, no2, pp. 35-39 (1982).
[7] J. PETRAS (2006) « Le Procès de l’AIPAC » (site http://www.counterpunch.org). Traduction de l’anglais par Jean-François Goulon (site http://questionscritiques.free.fr)
[8] J. J. Mearsheimer et S. M.Walt (2007) « Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine ». (Livre) Ed.
(*) : Moteur de recherche : http://fr.wikipedia.org/wiki

| Don défiscalisé 10€ ou plus |
|
Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.
|
Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
Homme quadragénaire qui s'intéresse à la vie et au monde qui l'entoure.
Voir ses articles, sa fiche et ses statistiques@Shawford et Jojo, Désolée, elle ne marche plus chez moi non plus, ni sur Joost.com où elle (...)
20/05 23:39 - NicoleBonsoir Ben, Je suis d’accord. Je te préviens, pour si tu es intéressé, toi et (...)
20/05 19:34 - NicoleBonjour Nicole, Les vidéos sont très instructives. Deux petites observations tout de même : La (...)
20/05 01:29 - Ben KhabouBonjour Ben, Regarde si tu as le temps ces deux vidéos (1) (2), et dis-moi ce que tu en (...)
19/05 10:19 - NicoleForest, Rapidement car je dois m’absenter, je viens de lire vos commentaires et je me (...)
18/05 20:10 - Philippe DDésolé trop tard, le mail est parti. Vous n’aurez qu’à le détruire. :-) Pour vos (...)
18/05 19:36 - Jojo
Pierre Lescure chante le rock
Taddeï l’anticonformiste, de Dieudonné à Chomsky
Violence des jeunes : vrai ou faux problème ?
Akhenaton : rap, religion et politique
Coline Serreau, la belle verte