Samedi s’éteignait Kim Jong Il, maître incontesté de la Corée du Nord depuis 1994, à l’âge de 69 ans. Le dictateur aurait succombé à une crise cardiaque dans un train, annonçait quelques heures plus tard la chaîné de télé étatique, en larmes. A l’heure d’une passation de pouvoir prévue de longue date entre le souverain et son dauphin, revenons sur le parcours d’une dynastie à l’origine du dernier totalitarisme autarcique du monde, et sur quelques réalités de ce pays dont nous ignorons tout ou presque.
Une dynastie familiale nourrie de mythes
Fondée par Kim Il-Sung en 1948, la Corée du Nord fait aujourd’hui figure d’objet politique unique au monde. Autarcique, ultra militarisée, liberticide, paranoïaque, la Corée du nord est l’état de tous les superlatifs. Son existence est indissociablement liée à celle d’un homme et de sa descendance, Kim Il-Sung, qui, bien que décédé depuis des décennies, est toujours officiellement le chef de l’état Nord-Coréen, et ce jusqu’à la fin des temps, au vu de son statut de « président éternel » de l’état qu’il a créé. A sa mort, en 1997, et au terme de trois années de deuil national, son fils, Kim Jong Il, a repris les rênes d’un pays dont il était officieusement le numéro 2 depuis de nombreuses années. Loin de rejeter le sanglant héritage dont était porteur son père, le fils a soigneusement perpétué l’édification du mythe familial, se confondant avec son prédécesseur ; la fusion entre le père et le fils a été consommée, ainsi qu’en témoigne la création du Calendrier Juche, en 1997 : le calendrier grégorien fût aboli au profit d’un nouveau système faisant de 1912, date de naissance de Kim Il Sung, la première année de l’ère Coréenne. Louis XIV même n’aurait osé tel changement. Non contents d’exercer leur emprise sur le temps, les Kim ont décidé de s’approprier l’histoire : Mais maintenant que son fils vient de le rejoindre dans le tombeau, cette dernière est-elle sur le point de se perpétuer ?
Un culte de la personnalité sans précédent
Kim Jong Il serait né le 16 février 1942, dans une cabane sur le mont Paekdu, endroit hautement symbolique s’il en est : lieu mythique de la fondation de la Corée devenu le foyer de la révolution et de la lutte anti japonaise, il fait l’objet d’un culte discontinu et obligatoire de la part des citoyens de la Corée du Nord. Les Kim, pour les Coréens, sont sans doute plus une idée qu’une réalité : leurs visages, reproduits par millions, accompagnent les nord-coréens du berceau à la tombe : le visage grave du « soleil de la patrie », non content d’orner tout lieu public, se doit également d’être présent en chaque foyer sous peine de graves sanctions. Des milliers de statues, tableaux, bas-reliefs, effigies diverses et variées hantent chaque ville, chaque rue, chaque hameau. Le dictateur s’est immiscé dans le langage courant comme il s’est immiscé dans le paysage de l’état qu’il affame : les superlatifs employés pour le décrire sont éloquents. « Cher leader », « grand dirigeant », « centre du parti », « commandant suprême de l’armée », Kim Jong-Il avait l’obsession d’être l’homme de tous les pouvoirs au sein d’un régime dénué de valeurs au point de laisser mourir une grande partie de sa population.
La Corée du Nord, un pays affamé et exsangue
La Corée du nord, sur le damier politique mondial, fait figure de cavalier seul. Si, au temps de l’URSS, elle pouvait compter sur des alliés fidèles, soudés à elle par le ciment de l’idéologie communiste, le printemps des peuples de l’est a été pour elle le commencement d’un irrémédiable hiver. Pour des raisons économiques, premièrement : l’URSS morte, la Corée du Nord a perdu son premier soutient et son dernier allié. La cessation des privilèges qu’elle lui accordait, tels que l’achat de matières premières agricoles à prix préférentiels, a porté un coup dangereux non seulement à son économie, mais également à son peuple : entre 1995 et 1998, 600 000 personnes sont mortes de famine, soit 4% de la population. La décennie 90, émaillée de catastrophes écologiques et politiques, a été celle qui aura vu la Corée du Nord plonger dans un profond marasme économique et social. L’arrêt des dictatures communistes Staliniennes et le changement d’orientation économique de la Chine ont fait basculer la Corée du Nord dans un régime placé sous une domination militaire exclusive, assortie à un impressionnant arsenal policier, plaçant le peuple Nord-Coréen dans la peur constante de la délation, et dans une soumission forcée à un dictateur auto-proclamé.
La dernière frontière infranchissable du monde
Bien que la Corée du nord aie tenté des ouvertures avec la Corée du Sud en juin 2000, à l’occasion d’un sommet intercoréen réunissant les dirigeants des deux états voisins, ses relations avec cette dernière n’ont jamais cessé d’être des plus troubles : en témoigne l’effroyable mur qui les sépare, infranchissable frontière faite de béton, de flammes, de chiens, de verre et de sang, à laquelle, tous les jours, des hommes et des femmes se heurtent : ceux-là finissent invariablement fusillés. Le franchissement de cette frontière n’est rien d’autre qu’une forme désespérée de suicide. Et s’il est, en Corée du Nord, des myriades de chiffres pour classer, épier, comptabiliser les moindres faits et gestes du moindre citoyen, il n’est pas un chiffre pour rendre hommage à ces hommes et à ces femmes, enterrés à la sauvette dans des fosses communes prévues à cet effet : leur nombre appartient à notre imagination. Jamais leurs noms ne parsèmeront ni le marbre d’un hommage, ni le papier d’une liste. Ils sont les oubliés d’une frontière anthropophage, qui ne sera jamais la dernière du genre.
Il est de nos jours plus aisé d’aller sur la lune que de franchir clandestinement le no man’s land qui sépare la Corée du Nord de la Corée du Sud. Cependant, une agence de voyage officielle propose aux étrangers un circuit d’une semaine, de Pyongyang à Pyongyang, moyennant 1100 euros . Un reportage exclusif a été diffusé sur internet, retranscrivant l’épopée de six de ces étranges touristes au Pays des Kim. Trimballés d’un coin à l’autre du territoire sous l’escorte constante et vigilante de six hommes, privés de tout moyen de communication avec l’extérieur, de leurs ordinateurs et de leurs téléphones, ils ont, au moyen d’une caméra, volé des images inédites d’un pays invisible aux yeux de l’étranger. Rien, bien sur, n’est laissé au hasard durant ce périple dont le moindre pas semble savamment calculé. Nous découvrons une ville taillée dans des nuances de gris tirant sur le noir, semée de représentations de ses dictateurs. Une ville où, faute d’essence, nulle voiture ne roule sur les immenses avenues bétonnées. Une ville silencieuse où toute musique est interdite. Une ville fantôme, vidée de ses habitants à l’approche des touristes. A quelques reprises au cours du reportage, nous entr’aperçevons l’étendue de la misère qui frappe le pays. La maigreur cadavérique des citoyens jure avec la feinte candeur des petits prodiges chantant en cœur les louanges de Kim Jong-Il face aux étrangers.
Le successeur
La mort de Kim Jong-Il amorce-t-elle un tournant dans l’histoire de la Corée du Nord ? Est-elle le prélude à l’ouverture d’un pays sclérosé, rongé par l’isolement diplomatique dans lequel il est plongé depuis plus d’un demi siècle ? Ou bien n’est-elle qu’une anecdote dans un processus dynastique immuable, qui semble résister à tous les vents démocratiques qui secouent notre monde d’est en ouest à l’ère des révolutions démocratiques ? Au temps de nous le dire. Puisse-t-il donner tort à tout les pronostics engagés quant à la survie du régime.

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