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Accueil du site > Actualités > International > Côte d’Ivoire, « Pays du Soleil Levant »

Côte d’Ivoire, « Pays du Soleil Levant »

La Côte d’Ivoire, ce pays en crise, qui cherche tant bien que mal à sortir d’une guerre inachevée faute de victoire, est devenue le pays du soleil levant, par la grâce de Son Excellence Monsieur OKAMURA Yoshifumi. En effet, le nouvel Ambassadeur Extraordinaire et Plénipotentiaire du Japon en Côte d’Ivoire, a invité les Ivoiriens, le mercredi 3 décembre, à célébrer la fête nationale japonaise. Au Japon, cette fête aura lieu le 23 décembre 2008 qui est la date anniversaire de Sa majesté l’Empereur AKIHITO, 125e souverain de la dynastie impériale du Japon.

En commémorant par anticipation cette fête nationale, la Côte d’Ivoire prend une avance considérable par rapport au Japon, de 20 jours. Merci Excellence d’offrir à la Côte d’Ivoire l’occasion d’un bond si extraordinaire.

L’ambassadeur parlant aux Ivoiriens : « Sa Majesté aura 75 ans cette année. Je souhaiterais partager avec vous cette joie de longévité et de continuité de notre tradition. » Il poursuit : « Mon arrivée signifie la relance et le réchauffement des relations bilatérales. » Ces relations bilatérales avaient effectivement pris un grand coup de froid car l’ambassadeur précédent, sans aucune raison apparente, s’était éclipsé de la scène ivoirienne, laissant le poste vacant pendant près de deux ans et demi. Faisant presque cavalier seul, car l’ensemble du corps diplomatique était toujours présent en Côte d’Ivoire, l’ex-ambassadeur justifiait cette absence par un problème de sécurité, à une époque où les USA s’implantaient de plus belle dans la plus grande de ses ambassades d’Afrique. Sans vouloir dire (écrire) que la sécurité était garantie en Côte d’Ivoire, des citoyens Japonais ont continué à y venir et à vivre sans aucun problème particulier auprès des populations éprouvées par la crise. Un signe remarquable d’amour et de solidarité entre les peuples. 

La fascination des Africains

La fascination des Africains pour le Japon est sans limites. Ils n’arrêtent pas de faire des comparaisons entre l’Afrique et le Japon, espérant découvrir les causes du « miracle japonais » et surtout, une réponse à la question lancinante : Comment ce pays a-t-il pu réussir un développement si fulgurant, sans avoir rompu le cordon ombilical d’avec leur tradition ? Ces Africains n’ont pas tort. Je suis personnellement convaincu que l’on ne peut prétendre comprendre le monde actuel en ignorant deux points de vue extrêmes que sont le Japon et l’Afrique. Le Japon, pays insulaire, petit par sa dimension géographique, tel un microscope, a magnifié la culture et la technologie occidentales. L’Afrique, continent macroscopique, s’avère être un puissant révélateur des tares et limites de l’Occident. Il va sans dire que la relation Afrique-Japon est une importante source d’enseignements et d’informations utiles à notre réflexion. 

Pour « parler » des relations entre deux pays, il serait souhaitable de toujours observer une distinction nette entre les peuples (citoyens) et la diplomatie (gouvernants), sous peine de commettre des erreurs et injustices. Dans ce sens, nous nous permettrons un parallèle entre le discours diplomatique et la réalité de terrain.

L’Ambassadeur poursuivant son discours : « Le Japon a été élu en octobre dernier et va siéger à partir de janvier 2009 en tant que membre non permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies pour un mandat de 2 ans. Notre pays a été également élu au Conseil Economique et Social. Cette élection a coïncidé avec celle du retour de la Côte d’Ivoire au Conseil Economique et Social des Nations Unies. Je déploierai tous mes efforts pour travailler ensemble et en étroite collaboration sur la scène internationale. » Serait-ce là, la principale raison de la réouverture de l’Ambassade ?

Le Japon a été souvent suspecté de ne s’intéresser à l’Afrique que pour redorer son blason sur la scène internationale.

L’ambassadeur, en préambule à son discours d’ouverture de la cérémonie, a tenu à exprimer sa profonde indignation et la condamnation ferme et énergique des attentats terroristes qui ont occasionné des dégâts importants et d’énormes pertes en vie humaine, perpétrés dans la ville de Bombay (Inde), par des groupes islamiques d’Al-Qaida.

Cette intervention, visiblement à l’adresse de la diplomatie internationale, a quelque peu surpris les invités locaux vivant dans une inquiétude permanente, qui ne savaient pas au départ, s’il s’agissait d’événements intérieurs ou extérieurs à la Côte d’Ivoire. Quelques jours auparavant, se seraient produits le mardi 25 novembre 2008, des attaques dans la région de Séguéla, au nord-ouest de la Côte d’Ivoire[1].

Du point de vue de la sensibilité, l’énormité du fossé entre la diplomatie internationale et les peuples est évidente. Vu le déphasage continuel de la diplomatie, nous sommes bien en droit de nous poser quelques questions. La diplomatie, cette vielle institution, née à une époque où l’information se déplaçait à dos de cheval, est-elle encore utile de nos jours ? En attendant de pouvoir complètement répondre à cette interrogation, nous allons au moins examiner son degré d’efficacité.

L’Ambassadeur : « Le Japon est toujours prêt à œuvrer avec la Côte d’Ivoire dans le sens de la sortie de crise. Le Japon s’engage à ce processus de paix avec une contribution de 7 milliards 500 millions de Francs CFA pour le financement des programmes de sortie de crise. La moitié de ce montant, qui est de 3 milliards 800 millions, est destinée à l’organisation des élections, notamment la fourniture des 22 000 urnes et isoloirs qui attendent toujours leur premier usage.  »

Je me demande toujours comment peut-on sortir d’une crise dont on n’a jamais sérieusement fait le diagnostic ?

Si la tenue des élections est essentielle à la diplomatie et au pouvoir, je doute fort qu’il en soit de même pour les populations confrontées aux problèmes de pauvreté et d’insécurité. Les urnes ne sont pas comestibles par la population, et en période d’insécurité, il est toujours très dangereux de s’isoler de sa communauté. Des urnes et des isoloirs pour donner une caution à un groupe d’alphabétisés qui tentera toujours contre tout bon sens, de perpétuer la dictature exclusive de l’Ecriture sur les populations ?

Que fait le Japon ? 

En dehors de toute argumentation idéologique, l’aide du Japon aux pays africains à travers sa politique d’ODA (Official Development Aid), est fortement critiquée aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur du Japon.

En 2005, plus précisément le 8 Octobre à 22 heures, j’ai eu la chance de voir au Japon, une émission spéciale de la télévision nationale (NHK), très intéressante à cause de la qualité des participants :


Professeur KATSUMATA Makoto, Directeur de l’Institut de Recherche pour la Paix Internationale de l’Université de MEIJI GAKUIN (Japon)[1].

HAYASHI Tatsuo Président de AJF (Africa-Japan Forum)[2]


FUNATA Sayaka Clarsen de l’Université des Cultures et Langues Etrangères de Tokyo. 


Le thème de l’émission était « L’Afrique, le monde et le Japon » et les panélistes ont clairement posé le problème. Au Sommet du millenium 2000 de l’ONU a New York, les pays développés ont reconnu leur part de responsabilité dans l’accroissement de la pauvreté dans le monde. Des engagements ont été pris dans le sens de l’augmentation de l’aide pour la résolution du problème de la pauvreté à l’échéance de 2015.

En 2005, soit 5 ans après le sommet, l’évaluation statistique montre que parmi les pays développés, seul le Japon ne respecte pas l’engagement. Bien au contraire on constate une diminution constante de l’aide en direction de l’Afrique. La communauté internationale demande au Japon plus d’efforts. Que fait le Japon ? C’est là qu’intervient le directeur responsable du département Afrique-Asie du ministère des affaires étrangères, pour nous assener des chiffres et des justifications qui sont loin d’être convaincants. 

KASUGA dans son blog[3] déplore que nos panélistes n’aient pas été plus virulents à l’égard du représentant du ministère. Connaissant les méthodes de travail de la NHK, je crois qu’ils se sont honorablement tirés d’affaire.

Le gâchis

A la question relative à certains aspects pervers de l’aide, à savoir le soutien aux pouvoirs dictatoriaux et la corruption, le représentant du ministère a voulu faire une distinction entre les dons non remboursables et les prêts. Selon lui, ce sont les prêts que pratiquent les Occidentaux, qui sont souvent utilisés à cet effet, et le Japon ne pratique pas ce type de prêt. Réponse un peu trop facile car on constate sur le terrain de nombreuses aberrations liées aux dons. Certains dons ne correspondent pas à des demandes réelles mais semblent plutôt suscités par le donateur, et parfois forcés comme si le donateur voulait se débarrasser d’objets encombrants ou en faire bénéficier une entreprise amie. Celui qui reçoit le don ne sait que faire d’objets inutilisables. Certains projets ont été réalisés sans qu’ait été faite au préalable une étude sérieuse. À la livraison du projet, on s’aperçoit qu’il faudrait d’autres financements pour réparer les erreurs si ce n’est recommencer à zéro. Dans ce magma de corruptions et d’intérêts louches on a parfois l’impression que le manque de sérieux de l’acquéreur constitue un critère d’éligibilité. Le donateur fait ce qui l’arrange le plus avec la garantie, en cas de problème, de pouvoir évoquer le manque de sérieux du receveur ou de simplement dire comme c’est souvent le cas : « Le principal problème est la bonne gouvernance. Quand nous mettons en place un projet, le financement disparaît ou est mal utilisé. En Afrique, très souvent, je suis désolé de le dire, on ne fait pas de distinction entre argent public et argent privé.  »[4] C’est M. Enoki Yasukuni, ambassadeur du Japon à Pretoria (Afrique du Sud) qui s’exprimait ainsi le 29 novembre 2001, sur les antennes de la Radio Française Internationale. Le pays qui reçoit le don n’y perd pas mais quel gâchis ? 
En tout cas, le développement réel de l’Afrique semble loin des préoccupations.

Autant de choses qui mettent en doute le succès de la TICAD (Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique) dont la quatrième édition a eu lieu à Yokohama, du 28 au 30 mai 2008. La TICAD apparemment ne représente ni le dynamisme des Japonais en direction de l’Afrique, ni le dynamisme de l’Afrique en direction du Japon. Ses partenaires Africains et Japonais sont préfabriqués à l’image de la TICAD elle-même qui n’est que simple création d’une administration diplomatique, pour masquer sans doute, un manque de vision certain.

Et le développement du Japon ?



Le thème de la TICAD IV : « Vers une Afrique qui gagne : un continent d’espoir et d’opportunités  », sonne creux. À quel espoir et à quelles opportunités fait-on allusion ? Les nouvelles générations d’Africains et de Japonais devront être vigilants, pour ne pas renouveler le « malentendu de l’éléphant d’Afrique » qui liait Houphouët-Boigny[2] à l’ex-colonisateur. Houphouët-Boigny rêvait au développement de l’éléphant d’Afrique, tandis que le colon ne s’intéressait qu’au commerce de l’ivoire. Résultat : L’éléphant d’Afrique sans défenses est mort. 

Ce qui me paraît grave, c’est l’hypocrisie, de prétendre faire une chose alors qu’on est en train de faire le contraire de cette chose. Dichotomie et double frénésie disent les philosophes. N’est-ce pas ça qu’on appelle la schizophrénie, la folie en langage populaire ?

Si depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, soit plus d’un demi-siècle, les puissances occidentales n’ont pu intégrer l’Afrique au développement industriel, car c’est de ça qu’il s’agit, il est maintenant trop tard. Arrêtons les conférences sur le développement de l’Afrique pour envisager le développement tout court. L’Afrique n’est plus en dehors du monde. De chez moi à Abidjan, j’invite à causer dans mon salon des collègues et amis du Japon, des Etats-Unis et d’Europe. Nous sommes à une époque post-industrielle et les données sont diamétralement opposées. Il s’agit aujourd’hui du développement aussi bien de l’Afrique, que de l’Occident. La négation du terrain par la diplomatie ne suscite aucun espoir.

Il existe au Japon un dynamisme et un élan réels en direction de l’Afrique, qui échappent à la diplomatie. Le Japon est un des pays au monde où les mouvements anti-apartheid ont été des plus actifs. Signalons également l’Association des Africanistes Japonais (JAAS)[5] qui existe depuis 1964, et compte actuellement plus de 800 membres. Cette association organise chaque année et chaque fois dans un lieu différent au Japon, la conférence des africanistes pour faire le point de leurs connaissances, échanger leurs expériences et réfléchir sur l’Afrique. C’est sur de tels dynamismes qu’il faudrait s’appuyer pour trouver une vision et une politique viable pour le développement de l’Afrique et du Japon.

Le terrorisme

Nous sommes allés bien loin, du moins en esprit, alors que nous sommes toujours en Côte d’Ivoire, dans la résidence de l’Ambassadeur à Abidjan, pour la fête nationale du Japon. Le clou de cette cérémonie qui a débuté par un discours de condamnation ferme des attentats terroristes de Bombay (Inde), s’achève sur ces mots : « Pour terminer, je voudrais saisir cette occasion pour vous souhaiter une joyeuse fête de Noël. Je voudrais aussi vous formuler, au seuil de la nouvelle année, mes vœux sincères de bonheur pour vous tous. Que la paix et la prospérité soient avec le peuple de la Côte d’Ivoire » Et pourtant la fête la plus proche était celle des musulmans, l’Aïd el-Kébir, la Tabaski qui devait se tenir le lundi 8 décembre 2008, avant les fêtes chrétiennes de Noël et du nouvel an. Raté une fois de plus l’occasion d’isoler le terrorisme en le dissociant de l’Islam. Le terrorisme est une affaire trop grave et trop importante pour être abandonnée aux mains des diplomates. Nous devons tous dans notre comportement « naturel » éviter à tout prix de leur donner la moindre raison.

Je présente mes excuses à tous les diplomates. C’est l’un des métiers les plus difficiles au monde par ses contraintes. C’est la fonction que je critique et non les personnes. Je leur souhaite de préserver leur humanité en évitant de s’identifier totalement à leur fonction. Longue vie à Sa Majesté l’Empereur AKIHITO et bonne Fête nationale au peuple Japonais que j’aime beaucoup. 

[1] http://news.abidjan.net/article/index.asp?n=311170 

[2] http://www.ajf.gr.jp/en/index.html

[3] http://skasuga.talktank.net/diary/archives/190.html

[4] http://www.rfi.fr/fichiers/MFI/EconomieDeveloppement/330.asp

[5] http://wwwsoc.nii.ac.jp/africa/bak_jaas/index-e.html


[2] Houphouët-Boigny (Félix) (1905-1993). Premier président de la République de Côte d’Ivoire.


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3 réactions à cet article    


  • Islamo Confucianiste 23 décembre 2008 06:05

    Nam Myoho Renge Kyo Namo Amida Phat


    • Lisa SION 2 Lisa SION 2 23 décembre 2008 10:13

      " La négation du terrain par la diplomatie ne suscite aucun espoir.... ...Je présente mes excuses à tous les diplomates. C’est l’un des métiers les plus difficiles au monde par ses contraintes. C’est la fonction que je critique et non les personnes " Quelle noblesse dans vos mots, Yrom, quelle leçon de compassion !

      La France a fait de l’Afrique son réservoir à matières premières bon marché et de main d’oeuvre à bas prix ( et haute qualité ), son terrain de cross, son champs de manoeuvres avec tir à balles réelles, son laboratoire de vaccinations obligatoires, son marché clandestin de médicaments recyclés, et vous, vous pardonnez...Ca fait cinq cents ans que l’Europe a installé des rapports d’échange avec ce généreux continent, que notre civilisation a apporté les maladies, les armes, l’esclavage, etc...et vous, vous pardonnez...

      Quelle leçon de paix et de sagesse. Je suis ravi d’apprendre que l’Afrique s’entend avec le Japon ou la sagesse règne également. Bien à vous.


      • matehi 23 décembre 2008 14:55

        Pour reprendre certaines de vos idées, la sagesse est du coté de l’oralité ; et le sage est optimiste car croit en l’humanité. Mais, en tant qu’alphabétiser, comment ne pas céder à la rage et au désespoir ?
        Ce sont encore les gouvernements et leurs diplomates qui gérent les flux d’aides et d’exploitation de l’Afrique. Ceux-ci sont définis selon une même vision industrialo-capitaliste ne laissant que peu de chance à tout autre modèle ou alternative.

        Bien à vous

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