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Accueil du site > Actualités > International > Crise égyptienne, crise malthusienne ?

Crise égyptienne, crise malthusienne ?

Au-delà de la juste opposition à l'islamisme plus ou moins autoritaire qui s'était installé en Égypte (au demeurant fort démocratiquement au départ) et contrairement à la vision romantico-révolutionnaire d'une partie de nos élites pour laquelle la perspective d'une démocratie véritable ne serait qu'une question de temps, on peut sérieusement se poser la question de savoir si l'instauration d'un régime laïque serait susceptible de changer fondamentalement la donne.

En effet, la population égyptienne (84 millions d'habitants en 2013) vit sur un territoire de 1 million de km² : cela conduit à une densité de population de 84 hab/km², ce qui semble faible a priori. Mais, du fait que 94,5% du territoire est constitué de déserts, les égyptiens vivent le long du Nil (10km de part et d'autre du fleuve et sur son delta) ce qui conduit à une densité de population (ramenée aux terrains ''vivables'' et/ou cultivables) en réalité déjà supérieure à 1.500 hab/km², ce qui à densité égale correspond déjà à 830 millions de français...

Pour mémoire, le pays ''digne de ce nom'' (c'est-à-dire qui n'est pas une petite île – type Maurice – ou une cité-état – type Singapour) le plus densément peuplé au monde est le Bangladesh dont la densité de population n'est ''que'' de 1.100 hab/km², avec pourtant les conséquences que l'on connaît (montée de l'islamisme et catastrophes naturelles ou industrielles récurrentes et meurtrières : dernière en date l'effondrement d'un immeuble-usine). Toujours à titre de comparaison, les déjà très fortes densités de population que l'on rencontre en Europe se situent aux Pays-Bas (398 hab/km²) et en Belgique, (355 hab/km²), quant à la France elle se contente de 115 hab/km².

Ceci étant, selon les dernières projections onusiennes (13/06/2013), la population égyptienne pourrait même être de 135 millions d'âmes en 2100, ce qui conduirait à une densité de 2.450 hab/km² soit plus de deux fois la densité actuelle du Bangladesh et vingt et une fois la nôtre, ce qui correspondrait d'ailleurs à 1 milliard 350 millions de petits français : chiffres tout à fait astronomiques ! On voit ici la gravité de la situation actuelle et plus encore future.

Il y a deux ans, au début de la ''révolution égyptienne'', plusieurs personnalités se sont exprimées sur le sujet. Parmi elles on peut citer le géopolitologue François Thual : "il y a une pression démographique qui a généré la misère", Youssef Courbage chercheur à l'INED : "Quand la population croît trop vite, ce sont les ressources qui diminuent proportionnellement par habitant", Boutros Boutros Ghali, de nationalité égyptienne et ancien secrétaire général de l'ONU de 1992 à 1996 : "Je dirais que les problèmes seront beaucoup plus importants parce que vous aurez dans les prochaines années 100 millions d'habitants sur 5 % du territoire égyptien" et Alexandre Adler "L'Égypte a d'abord un problème épouvantable : elle est aujourd'hui le pays le plus densément peuplé de la planète".

Mais de quoi vit donc l'Égypte ? Selon un article de l'Expansion, antérieur à la révolution égyptienne, du canal de Suez qui rapporte 2 milliards de dollars chaque année, du pétrole de la mer Rouge et du gaz (qui constituent une source de financement non négligeable), du tourisme (11% du PIB) mis à mal par l'insécurité actuelle, mais aussi d'une aide au développement qui est déjà considérable : plus de 2 milliards de dollars par an sont accordés par les États-Unis (en échange de la bienveillance du pays envers son voisin Israël) et au total, c'est 3 milliards que reçoit annuellement le pays, dont la moitié va directement au budget militaire... Au niveau alimentaire, il faut se souvenir qu'en 2008, le pays avait été frappé par les émeutes de la faim, entre autre du fait que l'Égypte doit importer 50 % de ses céréales et qu'elle en est d'ailleurs le plus grand importateur au monde (8 millions de tonnes). Finalement, tout ceci est évidemment largement insuffisant pour donner aux égyptiens dans leur ensemble un niveau de vie au minimum "correct".

Cette inadéquation population-ressource, semble donc pouvoir être qualifiée de ''crise malthusienne''. Autrefois, ces crises aboutissaient à une diminution tragique et brutale de la population. Il n'en est fort heureusement plus question aujourd'hui et le problème est donc appelé à perdurer, seulement atténué par une perfusion internationale sans fin. La seule façon d'en sortir réellement n'est envisageable que sur le long terme par la mise en place de programmes permettant de stabiliser la population sur une ou deux générations et ensuite de la faire décroître en douceur sur un terme encore plus long. Les moyens sont d'ailleurs parfaitement connus : planification familiale, gratuité de la contraception et incitations financières à la famille restreinte (inférieure ou égale à 2 enfants).

Mais pour atteindre cet objectif, il faudrait oser avouer à la population égyptienne l'origine fondamentale de ses maux, à savoir son effectif pléthorique, et lui demander de se contenter dès maintenant de un à deux enfants par couple. Mais qui osera tenir un tel discours ? Pas le précédent pouvoir en tout cas : dans un article du Figaro daté du 21 juin dernier et intitulé "Égypte : les Frères musulmans prennent le risque de l'explosion démographique", la journaliste Delphine Minoui se demandait si la surpopulation n'était pas "la onzième plaie de l'Égypte" et rapportait que les autorités risquaient d'abandonner la politique de planification familiale pourtant mise ne place par Nasser et poursuivie par Sadate et Moubarak.

Cependant, la crise égyptienne, dont l'issue est plus qu'incertaine comme indiqué plus haut, en annonce d'autres, tout autant dévastatrices. En effet, les projections de l'ONU, régulièrement revues à la hausse, prévoient entre autre une multiplication par quatre de la population africaine. En particulier, parmi les onze pays les plus peuplés de la planète en 2100, figurent six pays africains dont la population dépassera les 200 millions d'habitants : Nigeria (914 millions), Tanzanie (276 millions), RDC (262 millions), Éthiopie (243 millions), Ouganda (205 millions) et Niger (200 millions) ; à comparer aux 65 millions de français actuels qui eux disposent au départ d'un territoire ''béni des dieux'' et pourtant déjà bien malmené... Sauf à avoir su tirer les bons enseignements de la crise égyptienne actuelle, on peut, malheureusement sans grand risque de se tromper, prévoir que ces pays là ne manqueront pas, eux aussi, de faire l'objet de crises malthusiennes d'ici la fin de ce siècle : l'avenir d'un grand nombre d'êtres humains est donc fort sombre.


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16 réactions à cet article    


  • Martin sur AgoraVox Martin sur AgoraVox 13 juillet 2013 10:15

    Dans le même ordre d’observations, sur la croissance démographique insoutenable de certaines populations de la planète, vous pouvez lire parmi les articles en attente de validation par la rédaction d’AgoraVox, dans la rubrique « Actualités / Société », l’article : « L’avenir des races humaines ».
    Si vous avez publié quelques articles sur AgoraVox alors vous avez le statut de « rédacteur » d’AgoraVox et alors vous avez accès aux articles qui sont en attente de validation.


    • Martin sur AgoraVox Martin sur AgoraVox 13 juillet 2013 18:13

      Sur votre site, durae.leges.sed.leges , j’ai lu un article sur la censure. Dans un commentaire vous notez ceci, que je retiens : « La censure est une intox idéologique perpétuelle qu’on impose aux citoyens mais l’expérience montre que la vérité finit toujours par arriver à la lumière. »


    • Latigeur Latigeur 13 juillet 2013 12:06

      Tout à fait d’accord avec le diagnostic posé par cet article.

      Les égyptiens pourront-ils prendre conscience du problème dans le contexte socio-religieux du pays ?


      • Rémi Manso Manso 13 juillet 2013 14:06

        Merci pour votre commentaire. Je vous conseille aussi la lecture de cet article de « La Tribune » daté d’hier (12/07/2013) et intitulé 


      • Latigeur Latigeur 13 juillet 2013 15:31

        Merci de ce lien, éclairant en effet.


        En Egypte, l’augmentation exponentielle de la population réduit forcément la part laissée aux terres cultivables.

        A long terme, l’autonomie alimentaire est sans doute le meilleur gage de pérennité pour un grand pays.


      • popov 14 juillet 2013 12:24
        Merci Manso pour cet article.

        A moyen et à long terme, le problème de l’Égypte, c’est l’eau. Il en faudra de plus en plus pour nourrir l’explosion démographique.

        L’eau vient du Nil, et un traité qui date de l’Empire britannique interdit à tous les pays, sauf au Soudan et à l’Égypte de soutirer de l’eau du Nil.

        Ce traité est menacé par le fait que l’Éthiopie a commencé à louer d’immenses surfaces de terres cultivables à des compagnies étrangères.

        Ils auront besoin de soutirer de l’eau du Nil (dont l’eau provient en grande partie de l’Éthiopie) et sont d’ailleurs en train de construire un immense barrage. 

        L’Égypte va se retrouver avec une bombe démographique et de moins en moins d’eau pour l’agriculture.

        La solution : améliorer les méthodes de production pour optimaliser l’utilisation de l’eau, en employant par exemple les technologies développées par Israel.

      • Constant danslayreur 14 juillet 2013 13:03

        Par popov (---.---.---.119) 8 juillet 13:11
        La solution : améliorer les méthodes de production pour optimaliser l’utilisation de l’eau. Et ça tombe bien, il se trouve que leur petit voisin de l’est regorge d’experts dans ce domaine.

        Par popov (---.---.---.55) 14 juillet 12:24
        La solution : améliorer les méthodes de production pour optimaliser l’utilisation de l’eau, en employant par exemple les technologies développées par Israel.

        C’est bien la constance, même message six jours plus tard et puis « Israël » c’est tout de même plus clair que « voisin de l’Est »… n’est-ce pas. C’était quoi au juste, de la pudeur ? Gêné que les gens sachent que vous êtes un lobbyiste israélien ? mais il ne fallait pas voyons

        Sinon, difficile d’être convaincu par votre offre, puisque vous êtes incapables de gérer votre propre déficit en eau http://www.haifa-israel.info/eauenisrael.pdf

        Quant au lac de Tibériade, vous savez que la ligne rouge est franchie bon courage pour revenir dessus…

        Alors vous avez quoi à vendre aux égyptiens in fine ? Vous allez leur apprendre à dessaler l’eau de mer smiley 

        Israel volant au secours de l’égypte smiley


      • Constant danslayreur 14 juillet 2013 13:17

        Suis-je bête, vous ne volez au secours de personne et surtout pas des égyptiens c’est juste que vous êtes à courte échéance, celle du grand Israël hautement concernés vous même, par l’eau en Égypte.

        Pour l’énergie Gaz et Pétrole notamment aucun souci, vous ne risquez pas d’être en manque mais l’eau c’est plus coton il faut calculer le moindre mètre cube et puis il faut essayer de durer pour faire illusion ... au moins une éternité everlasting n’est-ce pas


      • popov 14 juillet 2013 15:07
        @Constant danslayreur

        Je ne suis ni juif ni israélien, juste réaliste.

        C’est vrai que j’ai mentionné ce problème d’eau trois fois récemment, et je suis toujours étonné de voir que des articles sur le futur économique de l’Égypte puissent passer ce problème sous silence.

        Le gouvernement de Morsi était bien conscient de ce problème, et tous les gouvernements futures devront y faire face.

      • popov 14 juillet 2013 15:40
        Un petit compte-rendu des échanges « diplomatiques » entre l’Egypte et l’Ethiopie sur le partage des eaux du Nil, rien que pendant le mois de juin 2013 :


      • Didier Barthès 13 juillet 2013 12:10

        Enfin une analyse précise de la crise égyptienne.

        Il faut en effet enfin oser aborder cette question qui relève non de seules appréciations ou préférences politiques mais bien de réalités matérielles intangibles. L’Egypte possède à la fois une population très nombreuse et un territoire « utile » fort limité. Cette contrainte est au cœur de la crise égyptienne. Que l’on soit laïque ou religieux elle est incontournable et rien ne fera changer ni la surface de l’Egypte, ni son caractère majoritairement désertique. A terme, le seul levier est donc d’adapter la fécondité. Sinon l’Egypte s’enfoncera inéluctablement dans un processus de dépendance alimentaire vis à vis de l’extérieur et dans une suite ininterrompue de crises. Il va de soi aussi que l’environnement sera, avec le peuple égyptien, la grande victime de cette surpopulation. Les densités évoquées dans cet article (près de 2500 habitants au kilomètre carré « utilisable » en 2100 relèvent tout simplement de l’impossible, aujourd’hui déjà l’Egypte a beaucoup de mal. Cessons le tabou sur la question démographique où nous irons à l’impasse, en Egypte mais aussi dans beaucoup d’autres pays.


        • Abou Antoun Abou Antoun 13 juillet 2013 12:15

          Bonjour Manso,
          C’est bien entendu le problème majeur de l’Égypte, vous posez le doigt où ça fait mal mais personne ne le dit parce que ce n’est pas politiquement correct.
          L’Égypte ne peut pas nourrir ses enfants mais tarde à mettre en œuvre une politique malthusienne qui seule pourrait la sortir de l’ornière. Et elle tarde à cause du poids de la religion. Plutôt la famine et la guerre que le contrôle des naissances !
          La France, bien que ne connaissant pas encore une telle urgence est tout aussi aveugle, se réjouissant d’une forte natalité, principalement chez les immigrants récents, conduisant à un taux de chômage de plus en plus élevé à cause d’un problème de qualification et de formation.
          Avec de tels dirigeants aveugles, bientôt tous égyptiens.
          NB : Droite, gauche, centre ex-æquo dans la connerie.


          • dayali 14 juillet 2013 08:01

            Voir la crise égyptienne par l’aspect démographique n’est qu’un facteur causal plausible parmi d’autres. Se cantonner à cette seule grille de lecture risque de faire oublier le poids des facteurs géopolitiques régionaux et internationaux. Ce serait alors voir la situation en Egypte par le bout de la lorgnette.


              • Rémi Manso Manso 14 juillet 2013 18:32

                Un grand merci pour ce complément d’information.

                Il est clair que ça va craquer de toutes parts : pétrole, eau, céréales...
                Et comme les occidentaux ne peuvent pas laisser tomber l’Egypte pour des raisons géostratégiques (canal, Israël, extension de l’islamisme,...) le pays sera de plus en plus sous perfusion.
                Quels sont les prochains pays sur la liste ?
                Pourquoi nos politiques sont-ils toujours aussi frileux sur les questions démographiques ?

              • Didier Barthès 15 juillet 2013 17:49

                Les documents que vous avez mis à la disposition du débat sont vraiment très intéressants.

                 

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