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De la CEE à la CEEA

Si l’acronyme CEE, désormais désuet depuis 1993 avec l’avènement de l’Union Européenne, est fort bien connu des Européens, en revanche ces derniers n’ont quasiment jamais entendu parler de la CEEA, ou Communauté Economique EurAsiatique. Le 1er janvier prochain, il se pourrait qu’ils comprennent un peu mieux de quoi il en retourne.

A l’origine, la CEI, objet politique mal identifié
 
La nature ayant horreur du vide, et Boris Eltsine s’étant rendu compte que le chaos n’était aucunement profitable à son autorité tout en percevant les prémices d’une dissolution de l’Union Soviétique (qui deviendra effective le 22 décembre 1991, le lendemain de la démission de Mikhaïl Gorbatchev), il entreprit de favoriser l’émergence d’un ensemble géopolitique aux contours toutefois mal définis le 8 décembre 1991.
 
La CEI, ou Communauté des Etats Indépendants dont le siège est basé à Minsk (Biélorussie), est une création dans l’urgence devant le délitement rapide du monde Soviétique. Et cette urgence ne lui permit guère jusqu’à présent de s’imposer sur la scène mondiale, faute de structures efficientes et de réels moyens. Au début des années 90 se profila une éphémère euphorie s’effritant inexorablement sur la réalité de la transition économique imposée par les experts anglo-saxons et les oligarques rassemblés au Kremlin. Un tel désarroi donna lieu à un resserrement des liens entre les pays membres de l’organisation. Liens politiques, économiques et militaires.
 
Il est apparu rapidement et notoirement après la crise financière de 1998 ayant frappé avec une réelle dureté la Fédération de Russie qu’il devenait impératif pour les autorités Russes d’accélérer une recomposition ferme de ces liens par trop lâches entre membres de la CEI, et donner enfin suite aux appels du pied de certains d’entre eux comme le Kazakhstan du Président Nazarbaïev.
 
La Communauté Economique EurAsiatique, l’ébauche d’un marché commun à terme
 
Le traité établissant cette communauté (Евразийское Экономическое Сообщество en version originale et officielle) fut institué le 10 octobre 2000 à Astana (Kazakhstan) par la signature des représentants de la Russie, de la Biélorussie, du Kazakhstan, du Kirghiztan et du Tadjikistan. Ces cinq membres fondateurs ayant décidé d’œuvrer pour un marché commun sur le modèle de la Communauté Economique Européenne. En 2003 fut décidée la poursuite d’un projet d’Espace Economique Unique en ce sens, avec comme premier étape phare une union douanière formée des trois pays ayant la plus grande masse critique au sein de cette communauté, à savoir la Russie, le Kazakhstan et la Biélorussie [1].
 
Ce projet d’envergure est sur le point de devenir réalité le 1er janvier 2010. Fût-ce en accélérant certaines négociations pour tenir le calendrier. Ainsi la 27ème session interétatique s’est déroulée à Minsk le 27 novembre 2009 et le prochain sommet aura lieu le 19 décembre 2009 à Astana pour parachever les mesures encore non résolues en dépit de la signature des documents cadres. Les experts des cabinets ministériels des pays respectifs continuant d’œuvrer avec grand effort pour proposer, contre-proposer et clarifier les détails [2]. Il est vrai que le lancement de cette union douanière sera la première mais non moins essentielle marche vers l’Espace Economique Unique et que tous les autres membres et observateurs de la CEEA auront à cœur de vérifier le bon déroulement du processus une fois ce dernier lancé. Un système douanier unifié à l’extérieur de cette immense ensemble géographique représente en lui-même une réelle gageure comme une véritable opportunité de stimuler très favorablement les échanges entre ces pays issus de l’ex-Union Soviétique. Tout en se dotant de structures censées résoudre et limiter les obstacles à venir, avec entre autres une Cour de Justice compétente sur les questions relatives à l’application des mesures décidées par les membres de la CEEA.
 
Le planning (théorique) de l’avènement de l’Espace Economique Unique étant prévu pour début 2012, nombre de spécialistes attendent de cette prochaine étape la levée des difficultés de circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes physiques. Il est évident qu’un marché composé de 208 millions d’habitants a tout pour allécher les entrepreneurs des pays membres comme des investisseurs étrangers qui pourront écouler leurs produits ou proposer leurs services avec des formalités administratives simplifiées et des coûts moindres.
 
OMC et Eurasisme
 
S’il fut un temps envisagé l’adhésion de ce vaste ensemble à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), en réaction notamment à l’enlisement des négociations avec la Fédération de Russie considéré comme volontairement humiliant, l’option est pour le moment mise en sommeil de par les réticences de certains membres de l’OMC sur cette proposition sans précédent (l’entrée s’étant toujours effectuée individuellement et non en formation groupée). Du moins jusqu’en 2010 où la question sera tranchée par le Président Dmitri Medvedev en accord avec les autres partenaires de l’union douanière : priorité étant donnée à l’achèvement et au bon déroulement du chantier douanier. Il n’est pas exclu de conjecturer que la Fédération de Russie désire relancer sa candidature ultérieurement avec un poids décuplé du fait de l’union douanière, en dépit de la réticence tenace de certains membres de l’OMC [3].
 
L’autre élément d’importance à retenir de la résultante de ce programme est la vocation clairement Eurasiatique et non plus uniquement Européenne de la Russie. Et un dédain de plus en plus perceptible vis-à-vis des Européens qui auront été souvent peu avisés quant à leur approche diplomatique de ce partenaire énergétique comme économique (sans omettre l’obstruction jusqu’à la déraison sur certains dossiers tel que l’APC, Accord de Partenariat et de Coopération, par certaines autorités, tant Polonaises [4] que Britanniques).
Du reste, le développement économique prometteur de la zone d’Asie Centrale semble corroborer, comme le démontre l’activisme Chinois, toute la prégnance de cet intérêt. Les matières premières et leur exploitation excitant évidemment toutes les convoitises. Sans omettre une coopération financière sur des chantiers d’envergure [5].
En plus d’une importance géostratégique, est désormais acquise une reconnaissance diplomatique de cette région comme l’attestera en 2010 la présidence de l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) par le Kazakhstan, appuyée notamment par la France.
Ce recentrage des priorités Russes est ostensible et démontre, y compris dans le cadre de l’OTSC (Organisation du Traité de Sécurité Collective) comme de l’OCS (Organisation de Coopération de Shangaï), que l’Europe n’est qu’une option et non une obligation que ne saurait infléchir quelconque chantage à l’avenir [6].
 
La CEEA sur la voie d’un succès Eurasiatique ?
 
Il est trop tôt pour le confirmer ou l’infirmer, ce qu’il est en revanche déjà possible d’énoncer c’est la volonté forte et appuyée dans le temps de promouvoir un programme non seulement ambitieux mais empreint d’un réel pragmatisme, à mille lieues de la léthargie des années 90 et du surplace opéré par la CEI.
Rendez-vous en 2010 pour observer les premiers fruits de ce vaste chantier.
 
Le site officiel de la Communauté Economique Eurasiatique (version Russe, version Anglaise pour certaines parties du site)
 
[1] Le Président de la Biélorussie, Alexandre Loukachenko, ayant déclaré lors d’une allocution récente qu’il souhaiterait voir y participer le Kirghiztan à terme. Le tout frais assemblage de tracteurs MTZ Biélorusses en terre Kirghize n’y étant pas étranger.
[2] L’unification en matière de taxes demeurant souvent un réel casse-tête, exemple du Kazakhstan devant établir une taxe sur l’exportation de son pétrole. Les autorités des Etats concernés reconnaissent qu’il convient de procéder par étapes successives en ce domaine pour ne pas déséquilibrer rédhibitoirement les budgets et le pouvoir d’achat des citoyens touchés par les mesures d’ajustement.
[3] De manière moins anecdotique qu’il puisse paraître, l’une des négociations relatives à l’entrée de la Russie à l’OMC a trait à l’abandon de la dénomination de champagne pour les vins effervescents produits et commercialisés dans le pays. Lire à ce sujet l’article de RIA Novosti du 18 novembre 2009.
[4] Autorités qui auront été particulièrement dépitées du recul de l’administration Obama sur la question du « bouclier antimissile », réclamant en compensation la présence de troupes Américaines sur leur sol pour parer à toute menace géopolitique, vraisemblablement en monnayant l’augmentation du contingent de soldats Polonais en Afghanistan pour 2010.
[5] Evocation récente par le Ministre Russe de l’énergie Sergueï Chmatko d’une participation russo-kazakhe au sein de l’ambitieux projet d’oléoduc Samsun-Ceyhan.
[6] Dans le secteur énergétique, la mise en construction de pipelines provenant des zones pétrolières et gazifières de Sibérie (l’oléoduc Sibérie Orientale - Océan Pacifique ou encore le gazoduc Sakhaline-Khabarovsk-Vladivostok) acheminant la précieuse richesse fossile sont des solutions alternatives à la dépendance Européenne.
 
Crédit photo : http://www.evrazes.com/
 

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7 réactions à cet article    


  • Proudhon Proudhon 9 décembre 2009 19:26

    La Russie à tout intérêt de se démarquer au plus vite du système financier « américain » qui a entrainé le monde là ou il est aujourd’hui.

    Je reproche toujours aux dirigeants russes et autres d’être beaucoup trops naïfs vis à vis des dirigeants américains qui sont d’un diabolisme à faire palîr d’envie Satan en personne. Il n’est qu’à étudier l’histoire du monde de ces cent dernières années.


    • Hieronymus Hieronymus 10 décembre 2009 02:37

      @ Proudhon
      il me semble que ce sont surtout les dirigeants occidentaux qui sont bcp trop naifs vis a vis des USA, les pensant allies indefectibles alors que pour les USA, l’europe n’est plus qu’une proie comme une autre a avaler ..
      a l’inverse Poutine vieux briscard de l’ex KGB dont la reputation de cynisme n’est plus a faire est justement tres loin d’etre naif et c’est bien ce qui pose probleme aux americains, Medvedev moins experimente que son 1er ministre est egalement loin d’etre un con ..

      @ l’auteur
      cette union douaniere sensiblement differente ds ses contours geographiques de l’ex-CEI semble enteriner l’abandon de fait par la Russie de l’Ukraine comme relevant indefectiblement de sa seule sphere d’influence, une nouveaute depuis 3 siecles ?
      depuis le XVII siecle, le rattachement de l’Ukraine a l’empire tsariste (facilite par l’orthodoxie des Ukrainiens alors que les Polonais sont catholiques) semblait inalienable, la propagande orange aurait donc eu raison des liens de l’ex-empire ?


      • Yannick Harrel Yannick Harrel 10 décembre 2009 05:10

        @Hieronymus

        Bonjour,

        A vrai dire l’Ukraine n’a pas souhaité en faire partie au moment de l’élaboration du projet. Peut-être sa position évoluera-t-elle avec le prochain (ou la prochaine) Président(e) ? En outre, je précise que l’Ukraine est observatrice et non membre de la CEEA. Et pour tout vous dire formellement, ce pays a d’autres soucis à régler, notamment une dette exponentielle et le gel de la troisième tranche du crédit accordé par le FMI insatisfait des réformes engagées (à l’approche de la présidentielle de 2010, je doute que Iouchtchenko se mette à dos encore plus d’électeurs en annonçant une politique de rigueur).

        Ce qui ne signifie pas non plus que la Russie se désintéresse de l’Ukraine. C’est simplement qu’elle réoriente ses priorités, faisant acte de pragmatisme. Si mouvement il doit y avoir, ce sera après les prochaines élections une fois encore. Un élément joue même pour les responsables Russes : le récent recul de l’administration Obama sur le bouclier antimissile a été un signal clair que les pays limitrophes du territoire Russe devaient désormais ne compter que sur eux mêmes et qu’ils devaient pas trop présumer de l’indéfectible soutien Américain...

        Cordialement


      • Fergus Fergus 10 décembre 2009 09:31

        Bonjour, Yannick.

        Article très intéressant sur un sujet important car il traite de la rédéfinition sinon des alliances du moins des convergences économiques, et par conséquent des équilibres de la planète. Dommage qu’il ait eu si peu de visiteurs.

        Pour ce qui est de l’Ukraine, je crois que ce pays est foncièrement attiré par l’Union européenne et n’intègrera pleinement la CEEA que si candidature est définitivement écartée par les 27. Eu égard à l’héritage culturel des élites ukrainiennes, cet attentisme n’a rien de surprenant, me semble-t-il. Et n’oublions pas que l’Ukraine est limitrophe de plusieurs pays européens : Pologne, Slovaquie, Hongrie et Roumanie.

        Bonne journée.


        • pingveno 10 décembre 2009 13:06

          L’Ukraine n’a que faire de l’Union Européenne. La moitié du pays (l’Ouest, en gros) est attirée par les Etats-Unis via l’OTAN, l’autre (l’Est et surtout la Crimée) souhaite garder des liens forts avec la Russie sans en faire partie.

          Et quand tu dis que les pays qui ont rejoint l’Union Européenne ont vu leur situation s’améliorer, ne sois pas naïf :
          1. c’est l’arrivée de capitaux américains qui a amélioré leur situation, l’UE ne leur accordant aucune importance au début
          2. ce sont les américains qui ont insisté pour que l’UE accepte ces pays, avec l’objectif très clair de diviser pour mieux régner.


        • Fergus Fergus 10 décembre 2009 09:34

          Petit complément : Des pays de l’ex-bloc soviétique ayant intégré l’Union européenne et qui en tiré profit ou sont en voie d’améliorer significativement leur situation.


          • pingveno 10 décembre 2009 13:02

            Merci beaucoup pour cet article qui m’a appris beaucoup sur l’évolution de l’inexistante CEI. C’est une très bonne nouvelle de savoir qu’un espace commun parvient à se renouer entre des pays qui n’ont jamais été complètement séparés (les plus proches étant probablement Russie et Biélorussie).
            Par contre je regrette que cet espace soit principalement économique, sorte de copie de l’Union Européenne, alors que ces pays sont culturellement bien plus proches que le sont les nôtres même quand ils n’étaient que six. Comme le dit bien Proudhon, si c’est pour exister dans l’espace économique mondial dominé par les USA, ils n’auront pas plus de réussite que l’Europe qui est comme un banc de poissons qui se croit ainsi protégé alors qu’il n’est que plus facile à chasser que quand ils agissent en ordre dispersé.

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