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Démocratie directe et sens des responsabilités

Dimanche, par 1'531'630 voix (66,5 %) contre 771’741 (33.5 %), les électrices et les électeurs suisses ont refusé d’allonger de quatre à six semaines, la durée des vacances annuelles. Ils nous ainsi rappelé que le bon fonctionnement la démocratie directe repose pour une large part sur le sens des responsabilités d’une majorité de l’électorat.

Lancée par les principaux syndicats du pays, l’initiative « Six semaines de vacances pour tous » avait- recueilli 107'639 signatures valables. Déposée le 26 juin 2009, elle portait sur l’adjonction d’un alinéa 4 à l’article 110 de la Constitution : « Tous les travailleurs ont droit à des vacances payées de six semaines par an au minimum. ». On notera au passage, que les moins de 20 ans bénéficiaient déjà de cinq semaines de vacances au lieu de quatre, ainsi que les travailleurs de plus de 50 ans, dans différents secteurs de l’économie régis par des conventions collectives de travail (CCT) négociées entre partenaires sociaux.

L’initiative, comme c’est souvent le cas, est « bien partie ». Un sondage effectué entre le 2 et le 9 novembre 2010 donnait 61 % de « oui » contre 28 % de « non ». Un an plus tard, une nouvelle prise de température dégageait encore 57 % de « oui »et 34 % de « non ». En revanche, à la mi-février 2012, la tendance s’était inversée, le oui ne recueillait plus que 33 % des suffrages, contre 63 % de « non ».

Et ce n’est pas surprenant. Dans un pays où 88 % des entreprises emploient moins de 10 personnes, les choix visant à soumettre tout le monde au même régime n’ont pratiquement aucune chance d’aboutir, dès lors qu’il a été expliqué au peuple que la charge supplémentaire serait d’autant moins supportable pour un certain nombre d’employeurs, que la trop bonne santé du franc suisse représente déjà un inquiétant facteur de renchérissement des exportations. Sans préjudice des effets perceptibles de la crise dans la plupart des secteurs de l’économie.

L’adoption de l’initiative aurait entraîné une augmentation des coûts salariaux de l’ordre de 4 %, équivalant à 6 milliards de francs suisses (1 franc = 0.83 euro), une diminution des recettes fiscales, en même temps que des hausses d’impôts pour la couverture de la rétribution des fonctionnaires supplémentaires qu’il aurait fallu recruter. Dans les PME-PMI trop petites pour engager un ou deux salariés supplémentaires, il y aurait un accroissement des cadences de travail, accompagné d’un gel durable des augmentations de salaires.

Il y avait là de quoi doucher les enthousiasmes initiaux et, une nouvelle fois, l’électorat helvétique a démontré sa maturité lorsque sont menacés les fragiles équilibres d’une économie largement tournée vers l’exportation. Une nouvelle fois, parce qu’une initiative populaire « pour une extension de la durée des vacances payées » avait déjà été rejetée par 65,2 % des votants, le 10 mars 1985. Dans le même esprit, deux projets de réduction de la durée du temps de travail avaient été écartées, l’une par 65,7 % des votants, le 4 décembre 1988, la seconde par 74,6 % des votants, le 3 mars 2002.

Quelques jours avant le scrutin, sur le site « lesobservateurs.ch » le sociologue genevois Uli Windisch saluait ses compatriotes en ces termes : « Formidable population suisse ! » et il écrivait, encore prudent :

« Si les sondages le confirment, les Suisses refuseront en votation populaire le 11 mars 2012 de prendre plus de vacances, six semaines au lieu de quatre. On peut ajouter à cela qu’à plusieurs reprises les électeurs suisses ont également refusé l’abaissement du nombre d’heures de travail hebdomadaires. N’est-ce pas un modèle de responsabilité citoyenne et de la capacité à situer l’intérêt collectif au-dessus des intérêts corporatistes et individuels ?  »

A ceux qui, confits dans la vieille lutte des classes, seraient tentés de sourire dans un mélange de condescendance et de commisération, on peut opposer l’insolente santé de l’économie et de l’industrie suisse. Les comptes 2011 de la Confédération, présentés à la mi-février bouclaient avec un bénéfice de 1'300 millions de francs suisses, au lieu des 600 millions de déficit prévus. Le chômage est inférieur à 4 %, et la dette souveraine est de l'ordre de 38 % du PIB.

Au début du mois de février, on avait appris que "le tableau de bord européen de l’innovation 2011 classe la Suisse en tête des nations européennes, devant la Suède, et ce pour la quatrième année consécutive." Et cette performance complétait opportunément celle que le World Economic Forum avait rendue public en septembre 2011, à savoir que "pour la troisième année consécutive, la Suisse se classe à la première place du Rapport Global sur la Compétitivité 2011-2012…"

Cette compétitivité, justement, que l’allongement de la durée des vacances aurait entamée en des temps incertains qui se sont avérés particulièrement défavorable à l’objet soumis au vote populaire. Les auteurs de l’initiative ont d’ailleurs reconnu que les difficultés conjoncturelles, inimaginables en 2007, au moment où commençait la récolte des signatures, les avaient rédhibitoirement pénalisés. Mais sans aller, bien sûr, jusqu’à reconnaître que les Suissesses et les Suisses avaient fait le choix du bon sens.

En vertu duquel, dans la Confédération helvétique, la question de la durée des vacances continuera pragmatiquement à être négociée par les partenaires sociaux dans le cadre du renouvellement des conventions collectives de travail. Qui tiennent beaucoup mieux compte des réalités du terrain que des dispositions légales rigides parfois jusqu’à l’absurde.




par schweizer.ch mardi 13 mars 2012 - 10 réactions
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