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Démocratie : le but est dans le chemin


C’est de plus en plus flagrant : la transition démocratique au Maroc ne va pas sans provoquer quelques remous. La monarchie rend tout cela possible et la relative retenue des pouvoirs publics face aux débordements réels ou supposés est pour ainsi dire inédite et exemplaire. Au point que d’aucuns s’inquiètent de la mansuétude des autorités... Je crois pour ma part qu’il faut rassurer les Marocains, d’en haut ou d’en bas. En son temps, Montesquieu écrivait : ’Le principe de la monarchie se corrompt lorsque des âmes singulièrement lâches croient que ce qui fait que l’on doit tout au prince fait que l’on ne doit rien à sa patrie’. Il me semble que c’est précisément ce que les marocains sont en train de réaliser : on ne peut pas se borner éternellement à réclamer une réforme constitutionnelle sans se demander ce qu’on peut réformer en soi.

Ces derniers temps, il se passe pourtant beaucoup de choses au Maroc... On croirait la fin du monde venue et les marocains découvrent que l’apprentissage démocratie est tout sauf un exercice serein. En vrac, la presse rapporte que : le drapeau national a été brûlé, le Dirham est attaqué sur le marché des changes (ruée sur les devises et tension sur les taux), le Centre Marocain de Conjoncture fait des prévisions de croissance décevantes à 1,2% et un climat délétère s’installe dans les salles de rédaction... En réalité et vu d’ici, tout cela ne porte pas à conséquence ; je crois en revanche que le pays a réalisé ces derniers mois un saut qualitatif dans son évolution vers une société ouverte.

Trois points significatifs à mes yeux : d’abord un éditorial de Tel Quel où - suite au discours royal du 18 mai sur l’Initiative Nationale de Développement Humain - Ahmed R. Benchemsi suggère (avec l’aplomb surprenant qu’on lui connaît) à SM le Roi de prendre un coach en communication (!). Ensuite, la sortie médiatique de notre Marine Le Pen nationale (Nadia Yassine) qui - de retour de Berkeley, California - prévoit l’avènement d’une République Islamique au Maroc (re !). Enfin, la pétition lancée par un collectif d’intellectuels marocains, appelant à la défense des institutions sacrées contre les excès précités. Les signataires concluent leur appel par un angoissant mais salvateur ’La balle est dans le camp des citoyens’...

Nadia Yassine fait une bien piètre musulmane à la lumière du Saint Coran qui met en garde contre la dissidence et promeut le respect des lois. Mieux : elle explique à qui veut lui prêter attention que si la majorité écrasante du peuple marocain est actuellement résolument royaliste et légaliste, c’est parce que ’nous sommes dépourvus de culture politique’... A l’entendre, c’est l’analphabétisme et l’incurie du marocain moyen qui est en cause. En cela, elle tombe dans un piège classique, oubliant que la plus grande démocratie du monde est, en Inde, portée à bout de bras par un peuple à moitié analphabète dans un contexte social quasi-féodal. La démocratie est un projet collectif structurant, pas une prédisposition momentanée.

A tous ceux qui mettent en balance la légitimité spirituelle du Roi du Maroc (au prétexte fallacieux qu’il serait amateur de jet-ski ;-), je dis ceci : on n’a jamais vu un japonais remettre en cause le caractère sacré de la personne de l’Empereur Akihito. La constitution japonaise et le culte shintoïste le consacrent même ’fils du soleil’... C’est vous dire que nous n’avons pas à rougir de notre attachement irrationnel à la personne du Roi. Par ailleurs, la reine d’Angleterre est chef de l’Eglise anglicane et , me dit-on, le Royaume-Uni s’en porte très bien. Le Maroc, état-nation fondé en 789 par Moulay Idriss Ben Abdellah, n’a certainement aucune leçon à recevoir de la part de quelque faction politique que ce soit. Ajoutons qu’aucun état arabe n’existait de façon autonome avant 1918, hormis le Maroc et l’Egypte.

Le rite malékite se suffit à lui-même en tant que corpus théologique (cf. Hassan II et son Génie de la Modération) car son exégèse peut tout à fait conduire le pays vers la modernité. Par le passé et pour faire court, le Commandeur des Croyants a : dit Non à la Turquie en défaisant les troupes ottomanes à Tlemcen, été le premier à reconnaître la jeune et prometteuse république américaine, fait en sorte que les juifs marocains n’aient pas à porter d’étoile jaune, lancé la Marche Verte, rempli un stade entier pour accueillir Jean-Paul II et reformé le statut des femmes... En appeler à la République est tout simplement hors sujet.

Evidemment, la situation est plus subtile qu’il n’y paraît au premier abord : contrairement à ce qui se dit ici et là, nous n’assistons pas à un bras de fer entre la monarchie et les islamistes. L’Etat marocain a largement fait la démonstration de sa capacité à incarner efficacement le ’monopole de la violence légitime’. La véritable bataille se joue entre Al Adl et le PJD. Dans un article précédent, je faisais allusion aux travaux d’Alexandre Adler : deux modèles phares s’affrontent pour le statut de ’standard politique’ dans la sphère islamique. Le modèle Iranien qui prône la supériorité du religieux sur le politique (Velayat efaqih en persan) et le modèle Turc qui s’appuie sur un nationalisme laïc et modernisateur. Finalement, c’est la barbe de Khamenei contre la moustache d’Erdogan.

Abdeslam Yassine, sa fille et sa mouvance vouent une admiration non dissimulée à l’Ayatollah Khomeiny. Symétriquement, ce n’est pas un hasard si le seul parti islamiste représenté au Parlement porte le même intitulé que son équivalent d’Istambul. Le fait est que l’institution monarchique joue un rôle comparable en certains points à celui de l’armée turque. C’est une philosophie politique, un idiome culturel à part entière et personne n’a le droit de ’jeter la constitution aux poubelles de l’histoire’ par simple complexe d’infériorité par rapport aux Iraniens... C’est pour cette raison que les marocains en sont venus à considérer la personne du roi comme structurellement hors de cause (article 23 de la Constitution), sans doute parce qu’ils pensent que c’est le meilleur moyen, à long terme, de séculariser le champ politique.

Dans un des ses éditoriaux pour Courrier International, le même Alexandre Adler nous livre son sentiment : ’Le Maroc, lui, représente durablement une autre fonction de l’ensemble maghrébin : un pôle d’équilibre des tourmentes, qui ramène la région vers des formules plus nobles, moins extrêmes, fût-ce au prix d’un conservatisme plus grand. Pour tout dire, le Maroc est l’héritier direct de l’Andalousie médiévale, qui a opéré après 1492 une translation vers les sévères montagnes du Rif et les jardins enchantés de Fez et de Marrakech. Il y a donc bien un miracle marocain, qui est symétrique et comparable en tous points au miracle iranien à l’est des terres de l’Islam classique : celui de la préservation miraculeuse d’une grande civilisation antéislamique par l’intervention des éléments culturellement les plus avancés de l’Islam.


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