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Dynastocratie en Afrique : cas du ticket Wade-Wade

Après une violente manifestation à Dakar contre son projet de loi de modification de la constitution, le président sénégalais Abdoulaye Wade a été contraint de faire machine arrière en renonçant à son projet controversé.

Quand une icône de la démocratie triture la constitution

A l’issue de la photo de famille du sommet du G8 qui s’est tenu à Deauville en mai 2011 une scène assez cocasse, digne des heures peu glorieuses de la « françafrique » allait réunir comme protagonistes le président américain Barack Obama, le président français hôte de ce sommet ainsi qu’une icône (aux yeux des Occidentaux) de la démocratie africaine, Abdoulaye Wade le président sénégalais qui s’est rendu à ce banquet des puissants accompagné de son ministre d'Etat, ministre de la Coopération internationale, des Transports aériens, des Infrastructures et de l'Energie qui n’est autre que Karim Wade son très ambitieux fils.

Dans cette scène le président Sarkozy provoque ostensiblement une rencontre entre Karim Wade et Barack Obama sous l’œil des caméras du monde entier et de Wade père déclenchant une polémique au Sénégal et des spéculations sur ce qui est interprété comme un adoubement de Wade fils. C’est dans ce climat de fortes suspicions de succession dynastique au pouvoir qu’a été adopté au Sénégal le 16 juin 2011 en conseil de ministres un projet de loi visant à modifier la constitution pour permettre dès février 2012 l’élection simultanée d’un président et d’un vice-président. Un ticket à l’américaine donc, et qui de surcroît ne nécessiterait que 25% des suffrages exprimés au premier tour pour s’arroger le pouvoir.

Il va sans dire que les détracteurs d’Abdoulaye Wade qui à 85 ans et au pouvoir depuis 2000 achève ce qui est censé être son deuxième et dernier mandat, n’ont vu dans cet énième projet de modification de la loi fondamentale sénégalaise qu’une de ces manœuvres électoralistes, les « waderies » dont le président a le secret et qui petit à petit préparent l’arrivée au pouvoir à court terme de Karim, lequel dans cette affaire de ticket présidentiel apparaissait comme le « colistier naturel ».

Dans une période de fortes exaspérations sociales illustrées notamment par les violentes manifestations contre les coupures électriques à Dakar, l’opposition sénégalaise galvanisée par les scrupules des députés du parti majoritaire, tout comme la rue sénégalaise et la société civile qui ont pu compter sur le soutien du très populaire chanteur Youssou Ndour, ont dans un même élan démocratique tenu à signifier au président Wade le rejet de ses velléités d’instauration d’une dynastocratie au Sénégal.

Jeudi 23 juin 2011 alors que les députés examinaient le projet de loi, une manifestation d’un millier de personnes aux abords de l’assemblée nationale a dégénéré, donnant lieu à de heurts très violents entre jeunes et forces de l’ordre qui ont répliqué à coup de gaz lacrymogènes, de balles en caoutchouc et de canons à eau. Ces émeutes contre un projet présenté au peuple comme « un renfort de la démocratie et de la stabilité » du Sénégal et le risque de chaos qu’elles laissaient entrevoir dans tout le pays ont mis sur le pouvoir une pression telle que le gouvernement a dû annoncer le retrait du projet de loi controversé.

Le ticket Wade-Wade déchiqueté par la rue en colère

« Ticket présidentiel » et « Quart bloquant » telles sont les deux idées autour desquelles s’articulait ce projet de modification de la constitution qui allait inaugurer une ère nouvelle de gouvernance sous l’égide d’Abdoulaye Wade grand favori de la prochaine élection présidentielle.

 

Les électeurs sénégalais allaient élire dans le cadre d’un ticket un président et un vice-président pour un mandat de 5 ans. En cas de démission, d’empêchement définitif ou de décès en cours de mandat du président, c’est au vice-président qu’allait revenir la direction de l’Etat. Le président conserverait toutefois le pouvoir de changer comme bon lui semble de vice-président au cours de son mandat. Le dispositif du « Quart bloquant » allait quant à lui permettre dès le premier tour au ticket ayant remporté le quart des voix des électeurs d’être déclaré vainqueur sans qu’il soit nécessaire de recourir à un second tour.

Ce projet provoqua l’émoi dans le pays et fut d’autant plus décrié qu’il émanait d’un président accusé depuis de longues années de vouloir céder son fauteuil à son fils. Pour de nombreux observateurs de la vie politique sénégalaise il parut évident que le colistier d’Abdoulaye Wade ne pouvait être que son fils Karim âgé de 42 ans. La réticence du président sénégalais à donner le nom de son colistier contribua à alimenter grandement cette rumeur et ses dénégations furent de peu de secours pour dissiper l’idée que le ticket Wade-Wade allait être celui proposé par le pouvoir.

Des scénarios de démission soudaine d’Abdoulaye Wade peu de temps après sa troisième élection consécutive pour permettre à son vice président de prendre de facto le pouvoir conformément à la nouvelle constitution en cours d’élaboration commençaient à fleurir. Face à l’ampleur des émeutes du 23 juin et craignant sans doute une amplification du phénomène en ces temps où quelques uns de ses homologues confortablement installés ont été balayés par une rue incontrôlable, le président Wade a annoncé renoncer à son projet de modification de la constitution.

Même s’il n’est pas dit que le président sénégalais ait pour autant renoncé à son ambition de réformer la constitution à son profit, le peuple en manifestant bruyamment son mécontentement a pris conscience qu’il pouvait s’immiscer dans le jeu trouble de l’élite politique du pays et contrecarrer ses plans de confiscation du pouvoir. Il est à espérer que ce message sera compris de la classe politique sénégalaise et d’autres dirigeants africains où cette dernière décennie on a vu naître le phénomène de successions dynastiques dans des démocraties encore balbutiantes.

Coup de griffe à la tentation dynastocratique en afrique

 

Si au mépris de la volonté du peuple sénégalais le président Wade parvenait à mettre à profit son aura pour préparer les conditions d’une prise de pouvoir à moyen ou à long terme de son fils Karim, il ne ferait là rien de bien extraordinaire en Afrique où l’on a vu ces dernières années des hommes politiques succéder à leurs pères au pouvoir. Le gabonais Ali Bongo Ondimba, le togolais Faure Gnassimgbé ou encore le congolais Joseph Kabila sont ceux qui actuellement incarnent cette tendance dynastocratique nouvelle.

Dans ces trois cas c’est bien la mort au trône de l’autocrate qui a précipité l’arrivée au pouvoir du rejeton. Il ne s’agit cependant pas d’une de ces prises de pouvoir par coup d’état dont l’Afrique est coutumière mais de la mise au pouvoir par un clan d’un individu chez qui il trouve une légitimité naturelle à gouverner le pays et à ainsi pérenniser l’œuvre d’un homme qui a servi les intérêts du clan. Une légitimité par la suite validée par le suffrage des électeurs au travers des élections dont on ne peut louer la transparence, systématiquement contestées et contestables en bien de points, mais qui ont le mérite d’ancrer le pays dans un mode de gouvernance démocratique.

D’aucuns prévoyaient un avenir semblable à Gamal Moubarak si le printemps arabe n’était venu balayer son père du pouvoir. On pourrait en dire tout autant de Seif Al Islam en Libye aujourd’hui poursuivi pour crimes contre l’humanité par la CPI. On peut estimer que dans une bien moindre mesure la rue sénégalaise vient de contraindre le président Wade à épargner à la démocratie sénégalaise pour un temps ce mode de transmission de pouvoir assez tentant lorsqu’on ne peut accepter que le pouvoir échappe au clan. Allant très vite en besogne l’opposition sénégalaise parle même de « printemps africain » pour qualifier ces manifestations en lesquelles elle voit le prélude du débarquement souhaité de Wade du pouvoir.

L’Afrique encore en quête d’un modèle d’implémentation d’une démocratie viable

Après avoir connu de longs régimes autoritaires au lendemain de leurs décolonisations, de nombreux Etats africains ont dû accepter le multipartisme dans les années 90 et modifier leurs constitutions en conséquence pour se conformer au modèle occidental de conception de la démocratie. L’implémentation de ce modèle se heurte à la réalité tribale et ethnique des sociétés africaines. Le jeu démocratique ne pouvant véritablement fonctionner comme dans les pays Occidentaux, l’Afrique se cherche encore un mode de gouvernance qui corresponde à ses sociétés et qui lui garantisse stabilité, paix et prospérité.

Les incessantes modifications des constitutions devenues monnaie courante à la veille des élections sont révélatrices d’une faiblesse institutionnelle dont profitent les classes dirigeantes pour se maintenir au pouvoir et refuser l’alternance propre au jeu démocratique. Même dans des pays où il existe un soupçon de tradition démocratique malgré la jeunesse des nations africaines, les scènes de violences post électorales qui accompagnent une écrasante majorité des élections à la présidence montrent à quel point le chemin est encore long avant que les sociétés africaines se trouvent un mode de gouvernance satisfaisant. Le Kenya, le Zimbabwe ou plus récemment la Côte Ivoire et le Nigeria sont autant d’illustrations de ce problème encore insoluble.

Face à une telle incapacité à se doter d’institutions crédibles il n’est pas surprenant que les Etats africains à travers l’Union Africaine peinent à faire entendre leur voix dans le concert des nations et surtout en ce qui concerne des conflits qui impliquent des intérêts des puissances occidentales comme en Libye. Cette crédibilité des nations africaines sur le plan mondial passe pourtant par un renforcement de leurs institutions démocratiques sans quoi leurs droits et leurs souverainetés continueront d’être régulièrement bafoués par les néo-impérialistes.

Le prédécesseur de l’actuel chef d’Etat sénégalais Abdou Diouf a été loué pour la sagesse de sa transmission pacifique du pouvoir et il peut se targuer d’être de ceux qui ont osé le faire en Afrique. Il est à espérer qu’en vrai démocrate Abdoulaye Wade préservera le Sénégal des tourments d’une transition chaotique voire sanglante du pouvoir et on peut même rêver qu’il laisse à son successeur un pays aux institutions plus robustes, à la voix audible et crédible. 

NomeFam

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2 réactions à cet article    


  • jef88 jef88 1er juillet 2011 12:41

    Cela commence à devenir (trop) classique.

    Pendant ce temps la sur le net on lit des hymnes à la royauté......
    Bizare....


    • Laratapinhata 2 juillet 2011 02:46

      Bof, en France, Sarko 1ier essaye bien de nous donner un dauphin, son prince Jean...

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