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Élection présidentielle Ukrainienne de 2010 : état des lieux

En ce 7 février 2010 va se jouer le deuxième tour de l’élection présidentielle Ukrainienne, un grand moment pour ce pays d’Europe de l’Est qui aura vécu ces dernières années de bien tumultueux évènements. De la révolution orange à l’animosité portée à son pinacle entre les deux anciens porte-étendards de celle-ci en passant par des crises du gaz récurrentes, l’Ukraine de par sa position éminemment stratégique comme ses richesses ne peut laisser indifférente les acteurs majeurs du grand jeu géopolitique.

Pour mieux comprendre les arcanes de cette élection aboutissant au choix des deux candidats actuels, permettez-moi de donner la parole à une journaliste d’origine Ukrainienne, analyste des problématiques liées aux médias contemporains, Ivanna Pinyak.

 
Choisir le moins pire des deux : un scénario classique des élections en Ukraine.
 
C’est d’ailleurs une pratique politique utilisée en campagne électorale depuis 1991, lorsque le pays a regagné son indépendance.
Les conseillers en communication des parties politiques exploitent intensivement les médias au point que la population – même la plus critique – soit saturée par la masse informationnelle des débats politiques, consistants, en réalité, en une suite de discours populistes, d’échanges et d’accusations mutuelles très éloignés des discussions politiques traditionnelles. En Ukraine, ce phénomène dernier est appelé la « RP noire » (Relation Publique noire). Et ceci pour parvenir au seul effet désiré : obliger le public à retenir les 2 candidats soi-disant favoris et rivaux, ceux qui s’affronteront au 2ème tour.
 
Ce phénomène a débuté en 1991. Même si c’était une autre époque, celle du mouvement pour l’indépendance, lorsque l’élite négociait pour éviter le pire des scénarios et consolider la nation ukrainienne au moment de l’effondrement de l’Union Soviétique.
Le 1er président démocratiquement élu – Léonide Kravtchouk, chef du parlement ukrainien – l’a été en partie grâce à l’image artificiellement alimentée de son rival. Arrivé deuxième aux élections, Taras Tchornovil – co-fondateur, membre et président du Groupe Helsinki en Ukraine, dissident et militant de droits de l’homme – s’est fait coller une image de « zapadenec’ nationaliste » (nationaliste originaire de l’Ouest de l’Ukraine).
 
Mais le plus flagrant a été la campagne présidentielle de 1999. Le 2ème président, Léonide Koutchma, ayant contribué à une ascension inédite au pouvoir du clan des oligarques, arrivait à la fin de son 1er mandat. Taras Tchornovil meure dans un accident de la route avant le début de la campagne présidentielle. Les autres candidats ont cependant la capacité de défier Koutchma.
Que se passe-t-il alors ? Les « conseillers technico-politiques » du président sortant ne s’acharnent pas à descendre ses rivaux. A la place, ils décident de lui créer un rival imaginaire : le leader du parti communiste Simonenko. Il y avait-il une solution plus aisée et plus efficace, que d’évoquer la menace « rouge » dans un pays récemment libéré du régime soviétique communiste ?
La mécanique était lancée. De nombreux sondages accordaient au candidat communiste fictif une « popularité incontestable » à l’est de l’Ukraine. Les médias, se définissant indépendants et progressistes, sonnaient l’alarme avec le scénario « back in URSS ». Les vedettes en tourné appelaient le public à « écouter la raison et voter pour Koutchma ». Etant assez connu dans l’establishment, il était le seul capable à vaincre « la menace rouge » ! Les leaders d’opinion publique mobilisaient la population, surtout dans les régions ouest de l’Ukraine, pour voter « ce candidat réel » contre les autres, n’ayant aucune chance et risquant d’éparpiller les votes. Les médias instrumentalisés ont ainsi soutenu l’image du pays « scindé en 2 » et en même temps, assuré la victoire du président sortant contre « le candidat du mal, largement soutenu à l’Est ».
Cette campagne informationnelle avait été d’une telle ampleur que finalement le résultat du vote au 1er tour n’a pas vraiment surpris : le président sortant et son rival communiste l’ont emporté sans majorité absolue. Un 2ème tour a été nécessaire avec encore des efforts médiatiques pour voir finalement la victoire de Koutchma.
 
La formule magique du « comment éviter le pire scénario » prouve toujours son efficacité dans un champ électoral ukrainien.
 
Revenons maintenant à l’élection présidentielle actuelle en Ukraine. Comment sommes-nous parvenu à conduire les 2 candidats « favoris » au 2ème tour, alors que la majorité de la population n’en souhaitait aucun ?
Ianoukovitch était à l’origine d’une fraude massive lors de la présidentielle en 2004, ce qui a été un des principaux déclencheur de la « Révolution orange ». Il était également soupçonné d’avoir été l’instigateur de l’empoisonnement de son adversaire, Viktor Iouchtchenko, bien que les accusations n’ont jamais été prouvées. En outre, le casier judiciaire du candidat au présidentiel est marqué par 2 peines de prisons. Peines révisées soigneusement et levées rétrospectivement au moment de son passage de la politique régionale vers les plus hauts échelons du pouvoir étatique. Il a tout de même perdu son capital soutien du fait d’autres raisons, notamment le clivage idéologique apparu au sein de son propre parti.
Quant à Yulia Timoshenko, c’est à elle, dotée d’un grand talent diplomatique et d’une capacité à convertir ses ennemies en alliés, que le « camp orange » doit en grand partie sa réussite dans les régions hostiles au président actuel Viktor Iouchtchenko. C’est elle aussi qui l’a définitivement enterré. Hélas, elle n’a pas su faire passer au moment crucial les intérêts d’Etat devant ses ambitions politiques. La bataille pour le poste de premier ministre, l’acharnement contre le président, son ancien allié et les accusations brutales en public, lui ont causé une chute dans l’opinion publique. De plus, ses mesures populistes et le déficit budgétaire provoqué ont entamé une partie de son électorat.
 
Comme le remarque bien un observateur sur le site unian.net, une agence presse indépendante réputée en Ukraine, une des solutions serait de pouvoir conduire le 3ème candidat au 2ème tour, pour rompre enfin avec ce cercle vicieux. Sera-ce pour la prochaine fois ? Rien n’est moins sûr…
 
Malheureusement, avec certains clichés déjà prédominants et sans tenter une analyse critique et objective de la situation, les médias occidentaux n’ont pas été aidés par cette guerre informationnelle en Ukraine.
En suivant de près les médias français, mais aussi canadiens francophones, lors du scrutin parlementaire ukrainien en 2005, certains stéréotypes pouvaient presque servir de mots-clés pour toute recherche d’articles sur la campagne électorale en Ukraine : « le président pro-européen Victor Iouchtchenko », « le premier ministre pro-russe Victor Ianoukovitch », « la blonde Yulia » ou encore « la femme politique à la tresse blonde » ainsi que des expressions liées au « conflit gazier ».
Ces clichés n’ont hélas pas changé depuis les événements de la Révolution orange et se sont parfois même accentués à l’instar d’un article paru dans L’Express du 14/01/2010 où l’auteur va jusqu’à affirmer : « Lors de cet énième épisode du conflit russo-ukrainien, le chef d’Etat au visage grêlé (…) avait, en effet, coupé les robinets des gazoducs ukrainiens afin d’empêcher la livraison du gaz russe en Europe ».
 
En 2010, ces poncifs gardent une place prédominante dans la couverture médiatique française sur la politique ukrainienne. Et, mis à part les 2 candidats « favoris » bien connus, en partie due aux clichés attribués par les médias étrangers, qui connait les autres ? Avec 18 candidats au total dans la course à la présidence de l’Ukraine, certains d’entre eux auraient mérité une attention plus soutenue de la part des médias nationaux et européens.
 
par Yannick Harrel (son site) samedi 6 février 2010 - 20 réactions
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  • Par Ivanna (xxx.xxx.xxx.88) 7 février 2010 20:18

    Bonjour,
     
    Tout d’abord, je tiens à remercier Yannick pour avoir diffusé mon point de vue auprès des lecteurs d’Agoravox. Ensuite, je vous remercie, chers lecteurs, pour vos remarques et commentaires.
     
    Une des remarques que j’ai lue avec un intérêt tout particulier portait sur la Révolution Orange. Je n’irai pas jusqu’à contester le fait que les Etats-Unis soient fortement intéressés dans les processus politiques en Ukraine, ni l’existence et l’activité des ONGs étudiantes serbes. Mais encore une fois, la vision répandue en France - et pas seulement - tend à assimiler les acquis de la Révolution orange en Ukraine à la stratégie et surtout au financement états-uniens.
     
    Hors, la Révolution Orange a été financée par les PME ukrainiennes et a d’ailleurs réussi grâce à ces dernières. M. Philippe de Suremain, ancien Ambassadeur de France en Ukraine, a vécu les événements de l’intérieur et partageait cet avis lors d’un entretien que j’ai eu avec lui sur ce sujet. Observateur actif du processus et en fonction jusqu’à 2005, il confirmait que cette réussite était due à la classe moyenne ukrainienne.
     
    Pour preuve, un événement en Ukraine probablement aussi méconnu dans les médias que dans l’opinion publique : en 2001, la campagne "Ukraine sans Koutchma" déclenchée suite à l’assassinat d’un journaliste indépendant, charismatique et opposant au régime du président Koutchma, Georgiy Gongadze, suivi de la publication, grâce à l’ancien gardien au cabinet du président, Melnytchenko, des enregistrements audio réalisés clandestinement dans le bureau du chef de l’Etat. Tout le pays a entendu la voix du président Koutchma employant un langage cru et donnant l’ordre d’éliminer le journaliste. L’authenticité des preuves est toujours en cause. Vous vous en souvenez peut-être : la décision de la Cour Européenne des Droits de l’Homme à Strasbourg, donnant raison à Miroslava Gongadze, la veuve du journaliste assassiné, et condamnant l’Etat ukrainien pour ne pas avoir fait le nécessaire afin de protéger la victime et d’effectuer les investigations appropriées dans cette affaire…
    Bref, la campagne populaire de la résistance "Ukraine sans Koutchma", a été initiée et menée par 3 forces : le Parti socialiste, une ONG - "Le Comité civil pour la vérité" - essentiellement étudiante, et un mouvement de droite à tendance radicale UNA-UNSO. J’aurai appelé cette campagne la répétition principale ("dress rehesle") de la Révolution Orange. Financée par les Etats-Unis, la manifestation de Kiev a connu un échec total. Pourquoi ? Parce qu’elle n’avait pas suscité le support total de toute le population ukrainienne. Les étudiants de l’Ukraine de l’Ouest, appuyés par les militants socialistes des autres régions ne représentaient pas la résistance du pays entier. La mentalité n’avait pas encore mûri.
    Et le financement américain ? Qui a touché - ou même vu - l’argent américain à l’époque mis à part les quelques chefs politiques du mouvement ! Idem pour la Révolution Orange, tout a été payé par les PME ukrainiennes : frais de transport, essence, vêtements chauds (les conditions climatiques furent très sévères lors des événements), nourriture… etc. Les PME savaient que si le leader du clan - "à moitié" criminel - des hommes d’affaires de Donetsk arrivait au pouvoir, les règles changeraient à jamais. De plus, la population voulait en finir avec la manière ouvertement cynique de négliger ses choix.
     
    Et maintenant, l’intrigue du 2e tour… Le vendredi 5 février - à 2 jours du résultat - la nouvelle rédaction de la loi sur "l’élection du Président de l’Ukraine" est entrée en vigueur. Les modifications ont porté avant tout sur le quorum exigé qui n’est plus nécessaire (auparavant 2/3 des membres de la commission électorale). Au risque de perturber le calcul des résultats ?
    En tous le cas, la Commission de Venise du Conseil de l’Europe avait déconseillé à l’Ukraine d’apporter ces modifications entre les 2 tours. Ce qui est chose faite. Connaissant les méthodes des 2 candidats à la présidentielle en Ukraine, le calcul définitif des votes du 2e tour ne se fera certainement pas dans la tranquillité requise. De plus, avec ces modifications de "dernières minutes", le candidat battu disposera-t-il d’arguments supplémentaires pour multiplier les procès-verbaux auprès des tribunaux de toute instance pour contester le résultat du vote ? Nous le verrons bien très rapidement…
     
    Cordialement,
    Ivanna Pinyak
  • Par ZEN (xxx.xxx.xxx.40) 6 février 2010 18:01
    ZEN

    "En Ukraine, ce phénomène dernier est appelé la « RP noire » (Relation Publique noire). Et ceci pour parvenir au seul effet désiré : obliger le public à retenir les 2 candidats soi-disant favoris et rivaux, ceux qui s’affronteront au 2ème tour."

    Etonnant ! on se croirait aux USA
    C’est à peut près ainsi que l’éditorialiste J.MacArthur décrit le système électoral de son pays, qu’il appelle un système de "castes"

  • Par Yannick Harrel (xxx.xxx.xxx.5) 6 février 2010 14:21
    Yannick Harrel

    Bonjour,

    Si Iouchtchenko, le Président bientôt sortant, a été clairement désavoué lors du premier tour du scrutin (à peine plus de 5% des voix je précise) c’est qu’il a commis plusieurs erreurs de taille :

    * tirer à boulets rouges sur son Premier Ministre qui n’était que... Youlia Timoshenko ! Grossière erreur vu qu’elle était devenue par son habileté politique plus populaire que lui. Le Président n’ayant même pas hésité il y a quelques mois à l’affubler de la dénomination de traîtresse à la solde de Moscou ! Ambiance, ambiance...

    * son jusqu’au-boutisme pro-Américain (signalons que sa femme était de nationalité Américaine jusqu’en 2005 et est née à Chicago) et son manque de discernement en politique international ayant pris la forme d’une décision malheureuse en 2009 de couper les vannes des gazoducs en plein hiver. Grosse erreur sur le plan international.

    * sa volonté de lutter contre la corruption et les oligarques s’est effondrée sur des scandales impliquant sa propre famille politique et même un membre de sa famille (son fils ayant bénéficié de la "privatisation" de la révolution orange, un comble !).

    Cordialement

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