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Elections en RDC : le jeu dangereux des médias

 Le 30 juillet 2006, 17 931 238 Congolais, sur les 25 420 199 attendus, se sont rendus aux urnes pour élir leur nouveau président et 500 nouveaux députés. Ce double scrutin,présidentiel et législatif, a soulevé un immense espoir dans la tête de 60 millions de Congolais qui espéraient ainsi que leur pays retrouve une vie normale, après près de six ans de guerre civile succédant à trente-deux ans de dictature. Seulement, voici qu’au moment de l’annonce des résultats, des affrontements vont éclater à Kinshasa entre la garde présidentielle et les militaires commis à lagarde de Jean-Pierre Bemba le 20 août 2006, quelques heures seulement avant lapublication des résultats par la Commission électorale indépendante. Le bilan officiel établi par le ministre de l’intérieur, après trois jours d’affrontement, fait état d’au moins 23 morts, dont 12 policiers, et 43 blessés.

 

Plusieurs voix se sont levées et ont accusé les médias d’avoir longuement préparé le terrain aux affrontements armés survenus dans la ville de Kinshasa,après les discours de haine, de xénophobie, la désinformation, l’intoxication, la manipulation, les propos racistes, les appels à la violence, qu’ils ont distillés dans l’opinion pendant toute la durée de la campagne électorale.

Pourtant, bien avant le démarrage de celle-ci, la Haute Autorité des médias (Ham)[1] avait eu vite fait de prendre de mesures préventives afin d’éviter que « tout dérapage du processus électoral ne soit imputé aux médias »[2]. Après s’être accordée avec les acteurs politiques sur un code de bonne conduite à observer pendant la campagne, l’instance de régulation des médias congolais a procédé à un tirage au sort, organisé en direct sur les antennes de la télévision nationale, et à l’issue duquel un calendrier avait été rendu public déterminant le nombre de débats télévisés par semaine (4), le nombre de messages de campagne à diffuser par jour (2), ainsi que la liste des chaînes de télévision, les moments de diffusion et les noms des candidats programmés soit pour le débat, soit pour le message.

7 chaînes de télévision ont été retenues (sur les 62) à cause, soit de la qualité professionnelle des équipements, soit e la qualification du personnel, de l’aire de couverture, aux fins de servir de centres d’enregistrement des messages de campagne et des débats télévisés.

Mais très vite, la mise en application de cette première mesure, qui avait l’avantage de réserver à tous les candidats (propriétaires des chaînes de télévision ou non) un traitement égalitaire en déterminant à l’avance le nombre des passage dans les médias pendant la campagne, s’est heurté au double refus des professionnels des médias et des hommes politiques. Les uns et les autres reprochaient à la HAM de vouloir restreindre les libertés en limitant le nombre des médias appelés à couvrir la campagne électorale. Suite à cela, la HAM a dû revenir sur sa décision en agréant 16, puis 32 médias pour servir de support à la campagne électorale.

Une campagne sous le signe de la guerre médiatique

Après son lancement le 29 juin 2006, la campagne électorale à travers les médias s’est poursuivie selon les prévisions de la HAM avec la diffusion des débats télévisés entre les candidats à la présidentielle (ou leurs délégués), conformément au calendrier dressé au terme du tirage au sort. Au moins quatre débats étaient produits par semaine et diffusés simultanément par les 32 chaînes de télévision et stations de radios sélectionnées. Mais plus l’on s’approchait de la date du scrutin, moins les médias respectaient les directives édictées par l’instance de régulation.

Très vite, les médias commerciaux ont affiché une tendance à rentabiliser au maximum leurs antennes et pages en « vendant » des espaces à de nouveaux types d’annonceurs : les candidats. Ainsi, les clips de propagande, les meetings de campagne et autres publi-reportages étaient diffusés en dehors des normes définies par la HAM. Conséquence : les candidats possédant les plus de moyens bénéficieront d’une plus grande visibilité dans les médias. Toutefois, certains de ces médias ont gardé leur indépendance vis-à-vis des candidats, considérés ni plus ni moins que comme des clients.

Ensuite, se sont distingués les médias appartenant - ou dirigés par eux - à des journalistes-candidats. Inscrits pour la plupart aux législatives, des journalistes-candidats ont utilisé leurs médias (et surtout leurs propres rédactions) comme de véritables instruments de propagande sous le regard quelque peu impuissant de la Haute autorité des médias.

Enfin, la troisième catégorie des médias et sans nul doute la moins respectueuse des règles de jeu établies par la HAM, est composée des médias appartenant à des acteurs politiques engagés dans la course à la présidentielle. Deux constellations des médias formées autour des candidats Bemba et Kabila se sont livré une guerre médiatique effrénée caractérisée par des attaques personnelles, des injures et une diabolisation réciproque orchestrée non seulement par les politiciens mais également par des journalistes, transformés en véritables militants.

Forts du soutien politique des candidats qu’ils défendaient, certains de ces médias (Digital et RTNC, proches de Kabila) sont allés jusqu’à ignorer les sanctions de suspension temporaire des programmes ou des présentateurs d’émission prises à leur encontre par la HAM. C’est dans cette ambiance que le siège de la HAM sera saccagé, pillé et brûlé par des militants du MLC venus assister au dernier meeting de campagne de leur candidat Jean-Pierre Bemba, le 27 juillet 2006, soit 72 heures avant la tenue du scrutin.

Toutefois, il convient de souligner, à côté de ces dérives, le rôle important joué par la radio Okapi (la radio de la Monuc), le Journal du citoyen (Supplément indépendant d’informations électorales), et certaines radios associatives et communautaires (encadrées par Radios Okapi et IPP à la demande de la HAM) dans la sensibilisation et la préparation des électeurs à remplir leur devoir citoyen, en leur apportant une information rigoureuse et fouillée, tant sur le mode des scrutins que sur les candidats en compétition.

La campagne terminée, la guerre des chiffres

La période post-électorale a connu une radicalisation des positions des « médias sous tutelle politique ». Chaque groupe a annoncé de faux résultats, donnant son poulain vainqueur au premier tour du 30 juillet. CCTV et Canal Kin[3] ont donné la parole à des partisans du candidat Bemba qui ont appelé à s’en prendre physiquement au président de la commission électorale Apollinaire Malu Malu, accusé d’être proche de Kabila dont ils ont, par ailleurs, remis en cause la nationalité congolaise. Digital Congo[4] a répliqué en mettant en doute les origines des ancêtres de M. Bemba.

Pour calmer le jeu, la HAM a publié le mercredi 2 août 2006, conjointement avec la CEI, un communiqué mettant en garde les médias (sans les citer) qui se livraient à une violation flagrante de la loi électorale par une proclamation prématurée des résultats de nature à perturber le processus électoral et à créer un climat de tension inutile et dangereux. L’instance de régulation a promis, en cas de récidive, des sanctions allant jusqu’à la fermeture pure et simple des chaînes de télévision et des radios concernées.

Malgré cela, la chaîne publique Radio Télévision nationale congolaise (RTNC), qui s’est rangée derrière le président sortant, a passé en boucle les images d’un policier lapidé par la foule le 27 juillet à Kinshasa, en marge d’un meeting de M. Bemba.

Chaque camp s’employait à maintenir la pression et à préparer ses partisans à refuser la victoire du camp adverse en se servant des médias. La HAM, dont le siège a été pillé le 27 juillet, tente de faire son travail, quand elle n’est pas court-circuitée par le ministère de l’Information. Ce dernier a, quelques instants après le déclenchement des hostilités, coupé le signal de télévisions proches de l’opposition et de Jean-Pierre Bemba, sans en aviser l’instance d’autorégulation. Au moment où nous bouclons ce dossier, les signaux de CCTV et Canal Kin TV ne sont pas encore rétablis.

Un engagement de bonne conduite pour sauver le 2e tour.

Après l’accord de cessez-le-feu militaire signé la nuit de mardi 22 août sous l’égide de la Monuc, après l’ouverture, le mercredi 23 août, des pourparlers entre délégués des deux camps (cessez-le-feu politique), la Haute autorité des médias a réuni, le samedi 26 août 2006, les responsables de six médias audiovisuels (dont la RTNC, Digital Congo, CCTV et Canal Kin) en vue de la signature d’un acte d’engagement au respect des règles d’éthique et de déontologie journalistique.

Cette cérémonie de signature, que d’aucuns ont qualifiée de « cessez-le-feu médiatique » s’est déroulée en présence du représentant spécial du secrétaire général de l’Onu et des membres du Comité international d’accompagnement de la transition (Ciat). Loin d’apaiser les esprits, elle a soulevé une vive protestation des associations des professionnels qui voient, à travers cet acte, une tentative de musellement des médias par des politiques et par la communauté internationale (ici représentée par le Ciat).

Réunis à leur tour mercredi 30 août 2006, en vue de procéder à l’examen de la situation, les responsables des associations des professionnels ont considéré, tout en les condamnant, les dérives constatées dans certains médias privés comme une conséquence à la confiscation des médias publics par un seul courrant politique. Ce qui, selon eux, pousserait les autres à créer leurs propres médias, afin de se doter d’un espace d’expression publique. Néanmoins, ils ont, eux aussi, pris la ferme résolution de renforcer le travail de monitoring des médias au sein de l’autorégulation, de manière à réduire sensiblement les cas d’atteinte à l’éthique et à la déontologie, d’ici la publication des résultats du 2e tour.




[1] Institution citoyenne établie au terme de l’accord global et inclusif de Sun City chargée de la régulation des médias pendant la transition.

[2] Déclaration faite à l’occasion de la clôture de l’atlier national sur les principes directeur relatifs à la campagne électorale à travers les médias, Kinshasa, le 25 Fébrier 2006

[3] Les chaînes de télévision appartenant à Jean-Pierre Bemba

[4] Groupe de presse (Radio-télévision) financé par la famille Kabila


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3 réactions à cet article    


  • Kingli Kingli 22 septembre 2006 12:40

    On espère que pour le deuxième tour il n’y aura pas dérapage... dans la presse et ailleurs... smiley


    • Wolfdeli Wolf-Ra 22 septembre 2006 14:41

      Rien ne permet une telle affirmation. Chaque protagoniste cherchant à mettre toutes les chances de son côté, tout porte à croire que les médias, leurs médias, seront plus que jamais instrumentalisés pour permettre à chacun d’attei,dre son but.


    • Un moundélé (---.---.18.96) 25 septembre 2006 12:41

      Ce grand pays, immensément riche par ses ressources naturelles, on parle d’ailleurs souvent de « scandale géologique », est victime depuis des lustres de la cupidité de ses propres fils (Moboutou,kabila père et fils, bemba etc...) le tout sur fond de conflits tribaux ! Un magnifique pays faisant cinq fois la france et ancienne colonie belge ! Je regrette beaucoup que Kinshasa ne soit plus la belle !

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