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Accueil du site > Actualités > International > Enfants-soldats d’ici et d’ailleurs

Enfants-soldats d’ici et d’ailleurs

On les appelle « Kadagos » en République démocratique du Congo, « Little Bees » en Colombie, « Craps » au Rwanda. Ils n’ont parfois guère plus de 7 ou 8 ans, sont plus de 500 000 et participent à un conflit qui les dépasse et les broie. Ils se trouvent quelque part en Afrique ou dans une proportion moindre en Amérique latine ou en Asie. Pourtant le droit international fixe l’âge légal de recrutement des enfants dans les forces armées à 15 ans, la limite venant de passer à 18 ans par un accord de janvier 2000. Beaucoup de ces jeunes rejoignent des bandes armées après avoir perdu leur famille et vu la destruction de leur village. Le plus souvent, le jeune est enrôlé par la force (enlèvement à l’école ou pendant les travaux agricoles). Seul et orphelin, il trouve avec les combattants une nouvelle « famille », avec ses codes et ses repères. Il est ensuite entraîné à devenir un « TUEUR ».

« La bataille n’en finissait pas. On nous a dit de tuer les gens en les forçant à rester chez eux pendant que nous mettions le feu à leur maison. On a même dû enterrer des gens vivants. Un jour, un ami et moi avons été forcés par notre commandant de tuer une famille, de découper leurs cadavres et de les manger. Après la bataille, j’ai décidé de m’enfuir et j’ai couru dans la forêt. Mais à Freetown des soldats m’ont découvert, m’ont ramené dans le campement. Ils m’ont emprisonné et m’ont battu tous les jours. » Fokey, ancien enfant-soldat du Sierra Leone.

J’aimerais à travers cet article vous faire prendre conscience de cette tragédie humaine qu’est la situation d’un enfant-soldat. Il y a aujourd’hui plus de 500 000 Fokey dans le monde. Mais je voudrais surtout vous faire prendre conscience de la possibilité de changer les choses et me référerai pour cela au témoignage d’Ishmaël Beah, ancien enfant-soldat Sierra Léonais que j’ai rencontré avec l’association Univerbal.

Ishmaël Beah, en Août 2000 : "La plupart d’entre nous traversent des étapes difficiles et certaines de ces périodes transforment nos vies et nous éclairent. Pour ma part, les effets dévastateurs de la guerre civile et les déchirures familiales ont eu pour conséquence de m’apprendre à apprécier la vie et dans une certaine mesure, à l’appréhender de manière positive. Je suis né en Afrique de l’Ouest, au Sierra Leone en 1980. Au cours de ma tendre enfance, mon pays était en paix et je menais une vie satisfaisante, pleine d’amour, d’amitié et de joie.

Entre mes 9 et 11 ans, tout changea : la guerre civile commença, mon père et ma mère se séparèrent. À mes 13 ans, la guerre civile qui avait déjà éclaté depuis plusieurs années arriva dans mon village et bouleversa mon existence. Durant cette période chaotique, je perdis ma famille et dus errer seul. Je ne voulais aller nulle part, je n’avais aucun but, j’étais seulement déterminé à trouver un endroit sûr. Après des mois de voyages, dormant dans le bush*, buvant, mangeant ce que la nature m’offrait, j’atteignis un village occupé par les forces militaires sierra-léonaises. Avec les militaires qui me fournissaient de la nourriture et un endroit où dormir, ce fut la première fois que j’eus ce sentiment de sécurité que je cherchais tant. Peu à peu je me rapprochais des soldats, reconnaissant, sensible vis-à-vis de ces gestes, que j’interprétais comme des actes de générosité.

Mais l’horreur, que j’avais fui, m’attendait au tournant. Après être resté des mois avec les soldats, les rebelles commencèrent à attaquer. L’armée battait en retraite jour après jour. Une grande partie du contingent fut tuée durant les affrontements. Les rebelles finirent par encercler le village. Par conséquent, l’armée eut besoin d’hommes pour accroître le nombre de soldats. Tous les garçons du village furent réquisitionnés pour rejoindre le contingent. Dès lors, il n’y avait pas d’issue. Si je décidais de quitter le village, j’aurais été tué par les rebelles qui m’auraient pris pour un espion. D’un autre côté, si je restais dans le village et refusais de rejoindre l’armée, j’aurais certainement été banni et laissé sans vivres, ce qui signifiait là aussi la mort. Enrôlé, je fus brièvement entraîné à l’art de la guerre et devins sans le vouloir un enfant-soldat. Je n’oublierai jamais ce que je ressentis lorsque je me suis retrouvé sur le champ de bataille pour la première fois. Au début je ne pouvais pas appuyer sur la détente. Puis, soudain pris dans une embuscade, couché, paralysé, je regardais les enfants de mon âge se faire tirer dessus et mourir. La vue du sang et le cri de douleur des êtres humains déclencha quelque chose, je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, je perdais le sens de la compassion pour autrui.

Je perdais mon vrai moi. Je perdais l’estime de moi, la notion de moi-même, l’impression d’exister. Ayant franchi cette étape, je n’étais plus un enfant normal. J’étais traumatisé, un enfant littéralement inconscient du danger et du chemin sinueux que sa vie prenait. En fait, la plupart des événements horribles que j’ai traversés durant cette période ne m’ont pas affecté, il a fallu attendre que je sois démobilisé et mis dans un centre thérapeutique sociopsychoanalytique pour que je ressente à nouveau quelque chose. J’ai été libéré grâce à un effort de l’UNICEF et suis rentré dans un centre de réhabilitation pour anciens enfants-soldats. Dans la maison psychosociale, j’ai commencé à être confronté au traumatisme d’autres enfants. J’ai eu des nuits sans sommeil. Toutes les nuits je me souvenais des derniers jours de mon enfance, les jours où elle m’a été arrachée. Je pensais que je n’avais aucune raison de rester en vie, étant le seul survivant de ma famille. Je ne ressentais aucune paix intérieure. Mon âme était corrompue et j’étais perdu dans mes propres pensées me blâmant moi-même, me reprochant ce qui m’était arrivé.

Le seul moment où je me réconciliai avec mon être c’est lorsque je me mis à écrire des chansons sur les bons moments précédant la guerre. À travers ces écrits, mais aussi grâce à l’aide du personnel de mon centre thérapeutique sociopsychoanalytique, je réussis à surmonter mon traumatisme. J’ai une fois de plus redécouvert mon enfance, une enfance qui était presque perdue. Je réalise aujourd’hui que j’ai eu une vraie détermination pour survivre. Mes chansons m’ont aussi donné espoir. Mais 50% des enfants-soldats ne surmontent pas leur traumatisme. Heureusement, j’ai été remis en relation avec mon oncle et j’ai pu retourner à l’école à Freetown, la capitale du Sierra Leone. A ce moment-là de ma vie, j’ai nourri la capacité d’apprécier tout ce qui était autour de moi, m’entourait, et je me suis seulement intéressé au côté positif de chaque situation. J’en suis venu à la conclusion que j’ai survécu à la guerre pour une raison. Cette raison est de combattre pour la paix et pour que cette tragédie qui m’est arrivée ne continue pas à prendre les vies d’autres enfants de mon pays et d’ailleurs. En 1996, j’ai été choisi pour représenter la jeunesse de mon pays dans la conférence "Young Voices" aux Nations-unies.

Je suis rentré chez moi après la conférence et j’ai commencé à travailler avec les jeunes de mon pays. D’abord j’ai essayé de les éclairer à propos de leurs droits, ensuite, j’ai pressé le gouvernement afin d’être sûr que l’opinion de jeunes serait prise en compte à propos des décisions qui les concernent. Mais la campagne ne dura pas car la guerre civile éclata à nouveau dans la ville. Toutes les institutions éducatives, politiques, gouvernementales durent s’arrêter de fonctionner. Il devenait dangereux pour les personnes anti-guerre, comme moi, de continuer à vivre dans cette ville. Grâce à Laura Simms, que j’ai rencontrée à la conférence, j’ai pu quitter mon pays. Elle m’amena aux Etats-Unis pour me donner une meilleure éducation. Je vis actuellement à New York avec elle et je la considère comme ma nouvelle mère. Une des leçons que j’ai tirées des tragiques événements de ma vie tient en une simple maxime de mon pays : le seul fait qu’il y a de la vie peut permettre d’ espérer pour le futur. Je pense que tout être humain devrait en être conscient et ainsi réaliser qu’il peut changer les choses. Je suis intimement persuadé que tous les êtres humains sont des êtres positifs et sont capables de penser positivement.

C’est juste que la vie nous fait prendre des chemins différents. Tout le monde peut arriver à cette conclusion pleine d’espoir. Si nous abordons le futur avec positivité, nous actions pour le futur seront positives. Tout le monde peut ajouter sa pierre à l’édifice.On n’a pas à être riche ou connu pour le faire. Si une personne peut changer sa façon d’être avec les autres peu importe qui ils sont et d’où ils viennent, c’est déjà une forme importante de progrès. C’est il me semble, un des principaux problèmes de ce dernier siècle : l’incapacité des individus à vivre ensemble."

Ce texte m’a paru la meilleure façon d’illustrer l’adéquation du projet que je tente de promouvoir et de défendre au travers d’Internet et la réalité de la souffrance de ces enfants. Est-il vraiment nécessaire de rappeler que la mobilisation d’enfants de moins de 15 ans est illégale au niveau du droit international depuis 1945 et que les signataires des accords de Lusaka en 2000 s’engagent à ne pas enrôler des personnes âgées de moins de 18 ans ? Je ne crois pas que le juridique eut été le point le plus perspicace. Le fait est qu’aujourd’hui ces enfants démobilisés anéantis psychologiquement ont besoin de soutien, donc de moyen et donc visibilité. Ishmaël, que j’ai rencontré au sortir d’une conférence à laquelle nous n’avons pu assister, est une exception, mais il est l’exemple que les efforts des associations de terrains qui tente de renouer le contact avec les familles, de socialiser, de professionnaliser et de soigner ces enfants peuvent être efficaces.

Aujourd’hui nous avons produit un album "Enfants-soldats d’ici et d’ailleurs" dont 80 % des recettes perçues sur chaque disque seront directement reversées au projet GRAM-Kivu (www.gramkivu.org) : Groupe de Recherches et d’Actions contre la marginalisation au Kivu ,qui lutte pour réinsérer des ex-enfants-soldats dans la ville de Bukavu en République démocratique du Congo. Ce travail de longue haleine peut véritablement faire évoluer la situation de ces enfants et avoir un vrai écho en Occident. J’avais déjà parlé de ce projet à MicmacO7, dessinateur sur Agoravox, qui avait pubié un dessin juste et tranchant sur ce sujet. Je vous invite donc à vous rendre sur le blog consacré à l’album , dont la date de sortie n’est pas encore déterminée, afin d’émettre vos messages de soutien et pourquoi pas nous contacter pour proposer votre aide dans les différents événements à venir qui précéderont et suivront la sortie de l’ombre des "Enfants-soldats d’ici et d’ailleurs".


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7 réactions à cet article    


  • parkway (---.---.18.161) 14 mars 2007 10:10

    je vous ferai remarquer, cher M. Mage, que les gouvernements français et autres sont parfaitement conscients de ce qui se passe en Afrique, puisque, la plupart du temps, ce sont eux qui en sont les principaux responsables, par l’intermédiaire de grosses sociétés pétrolières ou autres comme Total et Elf pour ne citer que les françaises.

    les passe droits (énormes !) payés par ces sociétés à quelques dirigeants pourris leur permettant d’exploiter les richesses du sous-sol africain, créent des tensions supplémentaires entre tribus rivales qui voudraient bien une part du gateau, vu l’état de pauvreté dans le quel nous, civilisés, les entretenons.

    La solution ne passera pas par les ONG, rustinières, qui ne font que ce qu’elles peuvent et sauvent l’honneur du peu d’humanité qui nous reste.

    C’est très insuffisant.

    Il faut bien de rendre compte que nous sommes complices, à plus ou moins grande échelle, de ces massacres africains...

    Les solutions ? rentrer dedans les gros capitaux et les mettre au pas !

    Ca va pas être facile...


  • Arthur Arthur 13 mars 2007 11:53

    C’est moi qui vous remercie de voir l’utilité de cette information qui subie une véritable omerta médiatique, l’industrie de l’armement étant une des première ressources financières de nos états et bien souvent propriétaire de la presse. J’aurais aimé qu’un projet aussi concret que le notre bénéficie de davantage de visibilité sur ce site mais nous avons eu la Une de www.centpapiers.com c’est déjà pas mal !

    N’hésitez pas à envoyer des messages de soutient sur le blog, venez visionner le clip, çà nous fera plaisir, car entre les interdictions de rentrer aux conférences, le mepris de certains labels et autres dirigeant d’organisations humanitaires ce sont ces gestes qui donnent envie de continuer de se battre. smiley


    • jamesdu75 jamesdu75 13 mars 2007 18:24

      Ce qui est triste a dire dans cette histoire c’est que c’est quasiment obligatoire pour gagner.

      La pluspart de ces pays ont cette « main d’oeuvre » elle est bon marché - Ne demande pas d’argent ou d’evoluer - Et surtout on les met au pieds du mur : Soit tu finis comme ta famille, soit tu deviens un homme qui se fait respecter.

      Ensuite pour vraiement prendre conscience de ce probleme il faut aller chercher dans le cinéma avec 2 films américain :

      Lord of War et Blood Diamont


      • nisco (---.---.146.115) 13 mars 2007 18:24

        Très bonne initiative Arthur, je pense que l’avenir ne peut se faire sans la jeunesse qui partout, en différentes mesures, est laissé à l’abandon et quand le contexte local violent ils ne peuvent qu’être embrigadés.

        J’aimerai profiter de l’occasion pour souligner que le dernier FESPACO (Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou qui a lieu tous les 2 ans http://www.fespaco.bf/ ) a couronné un réalisateur Nigérian pour son film Ezra qui raconte la vie d’un enfant soldat, un peu violent mais très réussi.

        http://www.lefaso.net/article.php3?id_article=19525&id_rubrique=18

        Il y aussi un très bon livre de Hamadou Kourouma « Allah n’est pas obligé » qui, sur le mode de l’humour, traite de la guerre de Sierra-Léone à travers les yeux naïfs d’un enfant soldat. Un livre qui se lit d’une traite. A ne pas manquer.

        Nisco


        • ZeusIrae (---.---.209.130) 14 mars 2007 00:19

          Encore une tragedie.........

          J’avou avoir develloper au fil des années un certain cynisme pour ce qui concerne l’Afrique. Si j’etais religieux,je crois que je dirais que même Dieu semble avoir abandonné ce continent.

          Par contre permettez moi de contester un point tres mineur.Mais puique j’ai commencé à commenter autant continuer.

          Vous ecrivez dans votre commentaire « l’industrie de l’armement étant une des première ressources financières de nos états »

          Certainement mais nous ne vendons pas à l’afrique.Les Kalashnikov ne viennent pas de chez nous,et les mig et les T-72 non plus.

          Aussi cynique que cela puisse paraitre,l’Afrique est trop pauvre pour se payer nos armes plaqué or.

          Oui,je suis d’accord.Nous vivons dans un monde sinistre....


          • parkway (---.---.18.161) 14 mars 2007 10:17

            zeustrae,

            dieu n’a rien à voir avec les massacres africains, demandez plutôt à TOTAL...


          • Arthur Arthur 14 mars 2007 12:48

            Les implications sont complexes à saisir. J’accepte vos réserves je ne suis pas spécialiste sur le sujet. Je ne veux pas troller le thème de l’article, donc je vous invite à me contacter sur mon blog, sinon je vous renvoie au livre « Françafrique » de FX Verschave,1999 et « Est-ce dans ce monde que nous-voulons vivre ? », Eva Joly. Sinon pour le cynisme du monde, j’ai une vision très particulière qui consiste à penser que les nations n’ont jamais cessez de se faire la guerre entre elles. Le mot guerre est à prendre dans un sens très large. Pour ce qui est du pragmatique je pense que les médias civiques sauront à terme développer des mobilisations solidaires de masse pour des projets tel que celui-là et obtenir des financements comme ce fut le cas avec ohmynews (souscription publique lancée par le site en 2004 pour financer un travail historique officiel sur la période 1910-1945 de la colonisation japonaise dont les fonds étaient bloqués par le gouvernement). Je pense que c’est une de leur fonction : agir et informer. La cause des enfants-soldats peut trouver une issue avec Internet, le but est de rendre visible ce drame et d’en faire un débat public, nous sommes dans notre première phase de communication et surtout d’apprentissage, viendra ensuite la sortie de l’album puis des manifestattions culturelles. Je me rendrait certainement au Congo cet été pour me rendre compte des choses. En prenant l’exemple des Quichottes on voit qu’avec de la visibilté les choses peuvent avancer, le tout est une affaire de coordination, de pertinence et de suivi, évidemment. C’est incroyable de voir à quel point la politique politicienne pollue la véritable information, les élections de 2007 sont un prisme.

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