Se prévalant de droits immémoriaux inscrits dans la légende des siècles, ils sont revenus au pays des aïeuls. Ils l’avaient quitté, il y a longtemps, en siècles, en millénaire, de gré ou de force, pour aller courir fortune ou misère au loin.
Après s’être enracinés, ici ou là, obéissant à la loi du retour, ils se sont déracinés pour replanter leurs pénates dans la terre promise. Hélas ! Elle était prise par d’autres, depuis longtemps, depuis toujours à les écouter. Ils y étaient à l’aise, s’y sentaient bien et n’en demandaient pas plus. Le Dieu de ceux-là, sans doute mieux armé, plus futé, mieux aidé prit le dessus sur celui de ceux-ci.
En achetant ce qu’ils pouvaient, en expulsant ceux qu’ils devaient, ils chassèrent les occupants et s’installèrent à une place qui leur rappelait qu’une terre de rêves devient une terre de souvenirs si on peut négliger, au point de les ignorer, ceux des autres.
Les derniers au pays, bien que ne croyant pas à des actes de propriété échappés des bonnes feuilles d’un livre fantastique, écrit par des prophètes qui n’étaient pas des notaires, se retrouvèrent dans des camps de transit, sommés d’aller voir ailleurs si le désert est plus vert, le soleil moins brûlant, l’air plus respirable, l’eau plus potable et se faire héberger par une famille d’accueil qui n’avait pas eu la mauvaise idée de s’installer sur une terre préemptée depuis l’éternité par quelqu’un dont les commandements ont force de loi.
Faute d’asile et avec l’espoir qu’un juge de paix rétablira leurs droits sur les champs qu’ils cultivaient, les maisons qu’ils habitaient, la plupart n’eurent d’autre choix que de rester. La zone de transit devient un camp de réfugiés. Le temps passa, les réfugiés fabriquèrent d’autres réfugiés. Ils vivotaient grâce à l’aide de l’ONU. Elle remplaçait l’agriculture et l’industrie qui ont du mal à prospérer dans un espace à plus de 1.000 habitants par kilomètre carré. Il y est difficile de trouver de la place pour faire autre chose que s’entasser.
L’envie de revenir dans sa maison, de retrouver son lopin, son atelier, son souk occupait les esprits qui n’eurent que ça à faire.
L’obsession du retour à la terre perdue, volée devint aussi leur loi. Ils se mirent alors en colère, ces expulsés, ces réfugiés. Ils s’en prirent aux nouveaux propriétaires, autoproclamés à la force des tanks. Après avoir épuisé les pourparlers, les suppliques, les arguments, ils lancent des cris, des injures, de cailloux, des pierres, des briques, des grenades, des obus, des fusées pour inciter les autres à être moins envahissants et respecter les anciens paysans, vraix-faux propriétaires selon le côté du mur.
Le camp de réfugiés, devenu celui de gens dangereux, s’entoura de barbelés, de miradors, de check points. Autant il avait été facile d’y entrer, poussés par des baïonnettes au canon et des bonnes paroles : Demain, le Caire, Beyrouth, Tunis, Alger, Rabat, Islamabad, autant il devint impossible d’en sortir, même pour aller faire l’ouvrier là où on avait été le maître.
Le camp garda son nom officiel de camp de réfugiés ; officieusement, il était un camp de concentration où la surpopulation rendait la circulation difficile. A l’interdiction d’en sortir s’ajoutaient, pour rendre l’endroit encore plus exécrable, la difficulté de travailler, de s’y nourrir, de se soigner, d’apprendre, de vivre.
Têtus, enragés selon leurs gardiens, s’autogérant plus mal que bien mais à hauteur de leur absence de moyens, ils étaient furieux de leur sort, ne comprenant pas ceux qui les traitent d’ingrats et désespérés puisque sans espoir d’en sortir, n’ayant nulle part où aller, sans espoir de retour puisque le pays qu’ils avaient n’existe plus.
La révolte qui grondait finit par éclater. Quand la vie ne vaut rien, la mort est une issue. C’est ce que se disent, probablement, les desperados du camp de concentration : forçons nos ennemis, ceux qui nous ont pris nos terres, nos maisons, notre avenir, notre liberté à nous attaquer à coup de bombes au phosphore, d’obus, forçons-les à nous exterminer, pour que nous soyons jugés aussi, un jour, dignes de la pitié des autres et que l’on nous reconnaisse le droit de vivre là où nous sommes nés, où nous étions libres, heureux, avec le droit de mourir où sont morts nos pères, nos grand-pères, nos arrière-grands-pères…