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4. Géopolitique du pétrole en Amérique Latine : contestations territoriales

Les conflits et les contestations viennent du fait que la plupart des pays ont des frontières considérées, -depuis les guerres dévastatrices du Paraguay, du Chaco et du Pacifique-, comme « indéterminées », lorsque celles-ci sont relativement inaccessibles (Andes, Amazonie). Les incidents récurrents frontaliers entre l’Equateur et la Colombie se concluant systématiquement par l’abandon des hostilités (à cause de l’environnement hostile où elles ont lieu), renforcent cette vision des choses. D’autant plus que la tradition Bolivarienne d’une « Nation latino - américaine » est utilisé comme outil idéologique à cette acceptation de fait. Or, et surtout en ce qui concerne l’acheminement du gaz, mais aussi certaines réserves importantes, la question de la frontière ressurgit. D’une part des infrastructures importantes doivent être construites au sein de ces espaces « indéfinis », d’autre part, certains champs gaziers ou pétrolifères se situent à cheval entre plusieurs pays. Ainsi, les « grands voisins » qui, d’une certaine manière, apparaissent comme se substituant aux nord-américains comme le Brésil par exemple par rapport à la Bolivie ou le Paraguay mais aussi la Colombie par rapport à l’Equateur ou Panama, le Mexique par rapport au Belize, etc. Ils sont soupçonnés de visées expansionnistes.

À côté des frontières institutionnelles, apparaissent aussi ou ressurgissent d’autres, d’ordre régional, économique ou culturel. On trouve le meilleur exemple en Bolivie.

Dans l’opposition traditionnelle entre la population indienne (Aymaras et Quechuas) et les blancs et métisses, entre les ex-mineurs (indiens), les cocaleros d’une part et d’autre part les villes et les plaines fertiles, s’ajoute une nouvelle, qui endosse les mêmes clivages : d’un côté l’Altiplano infertile (et ses Indiens) et de l’autre, les provinces riches en réserves en gaz. Ces régions, adossées au Brésil, ont à plusieurs reprises annoncé qu’une nationalisation et un partage des ressources gazières pourront les mener à une sécession. Pour l’ex dirigeant syndical des cocaleros Evo Morales, et aujourd’hui président de la Bolivie, ce chantage ne pourrait être soutenu sans l’appui (évidemment non déclaré) du Brésil. L’armée semble, cette fois, trouver les positions de Morales justifiées. Ainsi, nous nous acheminons vers une nouvelle -entre toutes les autres-, aventure, dont la raison cette fois est très spécifiquement liée à la nouvelle donne géopolitique de la gestion des énergies fossiles. La Bolivie est déjà le second producteur de gaz après le Venezuela. Les affinités entre Chavez et Morales (et de leurs projets politiques), donne à ce conflit une dimension continentale, et préfigure de tensions qui ne se limiteront pas exclusivement à l’espace Bolivien. D’autant plus que E. Morales soulève un autre problème, la fin d’une politique exclusivement répressive et d’éradication du cocaïer, qui trouve des relais au Pérou voisin. Encore un exemple de l’essoufflement de la « prépondérance » nord-américaine.

L’économie du pétrole est une économie déjà intégrée : Un peu moins au niveau régional mais complètement au niveau mondial. La raison principale de cette intégration, outre un besoin de plus en plus pressant pour une diversification des sources, tient à son moyen de transport. C’est-à-dire la voie maritime, par laquelle transitent plus de 80 % des hydrocarbures. Les voies d’accès dépendant des oléoducs, même dans les pays émergeant comme la Russie, existent depuis longtemps et ceux qui sont à construire (Asie centrale, Caucase) ont connu des aléas dus l’état où se trouvait l’ex-empire soviétique et à l’incapacité de la Russie de contrôler son environnement proche.

Il s’agit d’une situation proche à celle de l’Amérique latine pour une autre raison : les compagnies pétrolières occidentales ont essayé durant la période 1990-2000 de passer outre les données géopolitiques et l’environnement éclaté caucasien, croyant que les pots-de-vin versés et les dividendes promises auraient réglé des différends aussi importants que celui, par exemple, de Haut Karabakh. Ils ont mis dix ans pour comprendre leur erreur.

Le marché du gaz, quant à lui, n’est pas mondial. Cela est lié aux conditions techniques de son transport : il suppose des infrastructures très lourdes. Pour limiter son coût, les zones de consommation et de production doivent donc être le plus proche possible. On parle alors d’un marché régional, où une zone de production peut être associée à une zone de consommation. Il s’ensuit que, contrairement au cas du marché du pétrole, les capacités d’approvisionnements sont très liées aux capacités de production des zones associées.

Ainsi, la sécurisation de l’approvisionnement passe certes par une diversification des voies d’approvisionnements (pour se parer contre tout risque de dysfonctionnement : avarie, attentat, etc.). Mais elle passe surtout par le contact diplomatique bilatéral, qui joue un rôle fondamental. Il permet en effet de faciliter les conditions de prospection (investissements, etc.) et donc d’assurer une certaine optimisation de l’exploitation. Il est garant de la bonne relation d’interdépendance entre producteur et consommateur. Le marché du gaz diffère du marché du pétrole, car il est fondé sur une logique régionale et une coopération politique plus poussée.

Le contact diplomatique, l’action bilatérale, et surtout une logique régionale, présupposent le moins de friction possible. Or, l’existence même des réserves gazières, génère des frictions, souvent importantes. La volonté d’une responsabilité régionale des producteurs historiques d’hydrocarbures, les choix stratégiques concernant les réserves, la réapparition du problème des frontières, sont autant de problèmes qui impliquent comme condition préalable à l’exploitation la rationalisation et le contrôle de l’espace. Et de la sorte, cette rationalisation s’ajoute aux problèmes précités.

Les amalgames concernant « l’impérialisme américain et la mondialisation », la multiplication de régimes et des discours mais tout autant l’éloge d’un « libéralisme forcené » dans des pays qui se sont longtemps trouvé à la marge du processus de la globalisation et comportent en leur sein de grandes disparités sociales économiques et régionales, introduisent artificiellement l’idée d’un continent « instable ».

Dans ce jeu, la gestion du patrimoine énergétique a plutôt tendance de devenir un symbole, d’être considéré comme la « clé de l’indépendance » ou le « signe d’une capitulation ». Dans les faits, l’économie des hydrocarbures en Amérique Latine est beaucoup plus nuancée et pragmatique. Au moment même où l’on déclare la nationalisation du gaz en Bolivie par exemple, on passe des accords en holding avec des compagnies issues de trois continents (Amérique, Europe, Asie).

Cependant, et c’est là que se situe le vrai problème, tous les éléments précités ont tendance à fixer une grande partie des discours sur la « manne pétrochimique ». Les responsables politiques délaissent ainsi l’ensemble des tous les autres sujets. Cette fixation agit comme un miroir déformant sur les réels rapports de force, sur les enjeux de développement, et surtout balaie tout nuance. Elle devient surtout un obstacle majeur pour la coopération régionale, et la mise en place de relations plus apaisées avec les Etats-Unis. D’autant plus que Washington a tendance aussi à considérer, encore aujourd’hui, d’un œil manichéen cette évolution, et n’assimile pas encore la nouvelle donne en tenant autant (sinon plus) des discours belliqueux. C’est encore un signe d’une certaine faiblesse

Au-delà de cette opposition entre des pratiques et des discours politiques manichéens exacerbant le nationalisme et la méfiance, et une gestion relativement classique de la réalité concernant l’industrie fossile, il existe cependant un vrai enjeu. L’économie gazière (mais aussi, en ce qui concerne une grande partie des infrastructures pétrolières à mettre en place localement) implique, comme déjà indiqué une pacification et un ordonnancement spatial. Par quels moyens et surtout par qui, une telle tâche est-elle possible ? La force du discours politique, qui fait de l’énergie un symbole, devient en soit un obstacle pour la mise en place de ces conditions. Ainsi, les risques deviennent réels, quand ils poussent les dirigeants des compagnies pétrolières à se dégager à cause des « risques » d’une gestion directe et du lancement d’investissements importants. Non pas que les investissements ne soient pas programmés. Mais par ce que, on a de plus en plus tendance à faire appel à des « investissements à risques », issus de la partie la plus opaque du système financier. Le secteur pétrolier n’est pas préparé en outre à s’harmoniser avec des pratiques innovantes de co-gestion comme celles qui sont proposées par Evo Morales par exemple, ou le Président Lulla. Habitué à des investissements lourds et à long terme, il apprécie moyennement un cadre juridique et administratif qui ne lui donne pas carte blanche. Ainsi, la question de la concession sur un territoire donné s’oppose à la notion de la « mère terre  » qui est à la base de la revendication indienne et qui prévoit un bail strict de contrôle de la part de l’Etat de ce territoire, voulant transformer les compagnies en prestataires de services. Cela pose aux compagnies le problème de la pérennité de leur présence et les rend hésitantes d’assumer la plus grande partie des investissements. 


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2 réactions à cet article    


  • Yvance77 25 juin 2009 16:43

    Bonjour,

    Bravo pour votre saga qui est prenante.

    Merci

    A peluche


    • Anakin Skywalker 28 juin 2009 01:03

      J’aime bien vos articles, que je trouve instructifs.

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