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Guinée équatoriale, élections, démocrature, un nouveau tour

Après le discours de La Baule en 1990 [1] a suivi une période très fluctuante d’une décennie, où le vent du partenariat économique Chinois a fait vaciller la présence occidentale en Afrique, cause à effet ? Certains le disent... Un vrai coup de semonce pour nombre de pays, dont principalement la France qui réclamait ou exigeait l’ouverture d’une ère démocratique de ses anciennes colonies. Il a bien fallu mettre de l’eau dans son vin ou plutôt du réalisme dans les idéaux, difficile de garder son creuset de matières premières, uranium et pétrole principalement, tout en déclarant que la démocratie était la condition sine qua non de la continuité des échanges.

Cette première décennie passée, nous avons donc vu la naissance des « démocratures » [2], mélange et rencontre improbable entre démocratie et dictature. Pourtant et avec le temps ce système s’est perfectionné. Aujourd’hui il est possible d’avoir des relations avec ceux qui hier étaient d’insupportables dictateurs, surtout aux yeux de l’opinion internationale. Ce dernier point n’est pas négligeable, entre ce qui se passe « là-bas » et ce que nous en percevons « ici », l’information suit un périple où les écarts opèrent sans que nous en ayons vraiment conscience, tout devient finalement affaire de communication pour que le réceptacle de la perception absolve ce qui se serait par ailleurs inacceptable sans ce filtrage.

Une démocrature est une dictature qui présente tous les aspects de la démocratie avec comme principal pivot des élections, comme celles qui viennent de se dérouler ce dimanche 24 avril 2016 en Guinée équatoriale. Depuis La Baule et la mise en place officielle d’un multipartisme en 1991 dans ce pays, le système des élections est à présent parfaitement rodé : elles ont lieu, le support constitutionnel (loi fondamentale) a été rectifié, les résultats ratifiés de façon métronomique. Ainsi à ce rythme le partenariat économique peut continuer en se drapant dans l’élémentaire bien-fondé légal promulgué de part et d’autres. Il n’en reste pas moins que les élections sont massivement fraudées, la loi fondamentale contournée (par des raisonnements juridiques en forme d’alambic), les résultats promulgués dans une « joyeuse kermesse » médiatique internationale.

En ce lundi où j’écris, le score de ces élections est déjà annoncé au moins officieusement [3], à 98% de votes en faveur du président sortant, personne n’est surpris. Il restera à peaufiner les deux chiffres après la virgule qui viendront comme une précision cynico-ironique. Après les élections de 1989 à 99,96 %, 1996 à 99 %, 2002 à 97,1 % et 2009 à 96,7 %, voilà Theodoro Obiang Nguema Mbasogo à nouveau en piste pour 7 années, ce qui le portera à 44 années d’exercice du pouvoir sans interruption à la fin de ce mandat.

A propos de ces scores, dont on connait parfaitement la qualité frauduleuse, une question se pose : Pourquoi faire état de résultats incroyables alors que l’organisation faussée de ces élections pourrait donner quelque chose de raisonnable et de plus acceptable vers les démocraties partenaires ? La question est complexe, elle relève de deux perceptions différentes, celle occidentale, celle de l’opinion présumée dans certains pays africains. Référons-nous à la définition de la démocratie par Paul Ricœur : « Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt et qui se fixe comme modalité, d’associer à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage. »

La « division de la société » s’exprime dans les rendez-vous électoraux à parts relativement égales, 50/50 étant une constante statistique. Cela ne remet pas en cause la stabilité de la société dans la mesure où « l’expression des contradictions » est acceptée pour « arriver à un arbitrage ». Ces notions sont induites dans le fonctionnement de la plupart des démocraties, sans rentrer dans le détail de ce qui les fait tenir par ailleurs.

En démocrature ces mêmes notions mettent en exergue ce qui est de l’ordre de l’improbable dans la rencontre démocratie et dictature, c’est sur ce point que le fondement de la dictature reprend le dessus : la société ne peut pas être divisée, par conséquent l’arbitrage des contradictions ne peut rentrer en ligne de compte. Les scores électoraux totalitaires (+90%) font état, non de l’indivision de la société (elle l’est toujours par nature), mais de l’impossibilité pour le pouvoir en place d’accepter cet état de fait. S’il fallait que ce pouvoir accepte une élection frauduleuse en sa faveur avec des scores de vitrine acceptable, alors il ouvrirait une porte dangereuse pour lui, à savoir instiller l’idée que la société est divisée là où il est omnipotent, idée pouvant potentiellement exprimer de la contradiction à son égard et qui demanderait une structure étatique permettant l’arbitrage des intérêts divergents.

Nous trouvons donc, en Guinée équatoriale, un fonctionnement tout à fait cohérent relativement à ce qu’est la nature réelle du régime en place : le pouvoir judicaire n’est pas séparé de la fonction présidentielle, ce pouvoir est l’extension d’une pensée unique clanique voire familiale, l’opposition est contenue dans une fonction de faire-valoir dans le décor « démocraturge ».

Depuis La Baule, cette idée déviante a fait son chemin, elle est quasiment accréditée, tout au moins dans l’esprit des dirigeants concernés, si ce n’est par les partenaires internationaux qui font, bon gré mal gré, avec ce composite difficile.

Ainsi voit-on un président et des acolytes, ceux du parti qui le soutient, s’offusquer à grand renfort de communication de la mise en doute du fonctionnement de ce qu’ils considèrent comme une démocratie à caractère singulier, revendiquant le droit de ne pas ressembler à l’occident, arguant leurs positions par des discours pseudo-panafricanistes, opposant cela à des visées post-colonialistes, comme on a pu l’entendre dans les dernières interventions du président Obiang Nguema Mbasogo [4]. De la même façon nous retrouvons une position française, par exemple, embarrassée, avec des relations diplomatiques à ménager et quelques petits pics provenant du PS par le biais de Maurice Braud en charge du pôle mondialisation coopération et régulation [5].

Il n’en reste pas moins, au-delà de la fiction démocratique entretenue à grand renfort de messes électorales, que la société équato-guinéenne est à ce jour profondément divisée, une division écrasée dans un système oppressif constant. La crise économique pétrolière engagée en 2013 est venue conforter l’inadéquation entre PIB basé à 90% sur cette activité et manque d’ouverture sur d’autres secteurs (agriculture, pêche, artisanat, tourisme, industrie). Avec une croissance négative de 10,2% en 2015, la barre des 20% de chômeurs a été franchie. La division existante de la richesse pour 80% de la population vivant sous le seuil de pauvreté et 20% d’une autre partie dont une infime, familiale, clanique qui vit dans l’opulence, met en évidence une division de fait qui pour l’heure ne trouve aucun exutoire pour s’exprimer.

Le temps passant, presque 37 ans d’exercice du pouvoir pour le président sortant et rentrant, la mise sous chape idéologique bétonnée de la moindre possibilité de s’exprimer (écrasement de cette expression sous le dernier score des élections), font que le septennat débutant risque d’être hautement explosif avec une crise sociale couvant sous la crise économique. Il restera à voir comme le président Obiang Nguema Mabsogo articulera les partenariats internationaux dans l’immédiat, pris dans ses déclarations cinglantes de ces derniers jours envers les représentations occidentales, un score de réélection indécent et une tentation grandissante de nouer d’autres collaborations avec des pays plus mitigés et tolérants comme c’est le cas depuis quelques temps : Chine, Russie, Corée du Nord.

 

 

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Discours_de_La_Baule

[2] http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=2653

[3] http://www.elmundo.es/internacional/2016/04/25/571d4e41e2704ee7508b4609.html

[4] http://www.guineaecuatorialpress.com/noticia.php?id=7704

[5] http://www.parti-socialiste.fr/guinee-equatoriale-parti-socialiste-doute-de-credibilite-scrutin-presidentiel-a-venir/


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