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Haïti dans l’isoloir

Alors que le décompte des voix est en cours en Haïti, après les élections présidentielles du 7 février 2006, et que les résultats partiels donnent René Préval en tête devant Leslie Manigat et Charles Henri Baker, on ne peut que déplorer l’attitude des pays du Nord, et de l’Union européenne en particulier, qui, une fois de plus, se sont posés en juges et en donneurs de leçons, en s’adressant à Haïti comme on s’adresse à un élève et non pas comme à un partenaire. L’UE a déclaré vendredi 10 février par les voix de ses commissaires européens au développement et aux relations extérieures, Louis Michel et Benita Ferrero-Waldner, qu’ils se félicitaient du bon déroulement des élections en Haïti et y voyaient une "preuve de grande maturité" de la population. (AFP 10 février 2006).

Arrogance d’autant plus piquante si on se souvient qu’en 1991, on a retiré aux Haïtiens le président qu’ils avaient démocratiquement élu. Mais peut-être avaient-ils fait preuve, à cette époque, de trop d’immaturité, et fallait-il d’urgence les remettre sur le droit chemin ?

En 1991, le président Jean Bertrand Aristide a été renversé par le coup d’état militaire soutenu par les États-Unis, brisant l’élan populaire qui l’avait triomphalement porté au pouvoir lors des élections de 1990. Il sera remis au pouvoir, pour terminer son mandat, en 1994, par l’administration Clinton, qui succède à celle de George Bush. Après le mandat de René Préval (1996-2000), actuellement en tête des estimations et qui sera le seul président de l’après Duvalier à terminer son mandat, Aristide sera réélu en 2000, mais la population se sent trahie ; ce n’est plus la même politique que celle qui avait suscité tant d’espoirs en 1990, la corruption et les exactions augmentent, le pays devient ingouvernable. Après les mouvements de février 2004, qui demandent le départ d’Aristide, le pays est mis sous tutelle internationale. Un gouvernement de transition est nommé par la communauté internationale, et une force des Nations unies, menée par le Brésil, est chargée d’assurer la sécurité et doit soutenir le gouvernement pour l’organisation des élections libres.

La question qui se posait donc au sujet des électeurs haïtiens n’était pas de savoir s’ils allaient ou non être assez “mûrs” pour comprendre et appliquer le concept de démocratie, mais bien s’ils allaient donner une nouvelle chance à un processus qui les a déjà tant trahis, s’ils allaient montrer assez d’espoir pour s’intéresser à un Etat sans moyens.

Car enfin, la démocratie n’est pas un facteur en soi de développement, elle est, certes, un mode performant de gestion des pouvoirs et services de l’Etat, mais lorsque ceux-ci sont déficients ou inexistants, peut-on compter sur les vertus intrinsèques de la démocratie pour pallier les carences ? Quelle satisfaction, de confier démocratiquement à un homme les manettes d’un Etat, si ces manettes n’actionnent rien ?

La plupart des électeurs, ceux qui vivent en zone rurale, auront voté pour un Etat dont les services ne leur sont pas accessibles, et dont les décisions ne les affectent que trop peu.

A la veille du scrutin, M. Juan Gabriel Valdez, le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies, n’avait pas manqué de brandir la menace d’une mise sous tutelle permanente des Nations unies si les élections ne se déroulaient pas correctement ; à l’inverse, on attend encore un signal fort de la communauté internationale qui montrerait sa volonté, en cas de réussite du scrutin, de travailler ensemble pour donner au candidat élu tous les moyens pour que les leviers de l’Etat actionnent réellement quelque chose.

Il semblerait qu’il faille voir un petit peu plus loin que le bout de ces urnes, et ne pas laisser Haïti seule dans son isoloir.

La communauté internationale saura-t-elle, au lendemain de ces élections démocratiques, respecter la souveraineté du peuple haïtien, et surtout, par une vraie politique de coopération, lui donner les moyens de prendre en main son propre développement ?

A ce sujet, un sondage très intéressant a été réalisé par la Faculté des sciences administratives de Jacmel de l’Université Notre-Dame d’Haïti, sondage qui est, à ce jour, une des rares enquêtes haïtiennes d’envergure (500 sondés sur le Sud-Est haïtien) et de qualité réalisées sur ces élections.

En effet, à la question : “Avez-vous votre carte d’électeur ?” posée en décembre, 87,6% des habitants du Sud-Est répondent oui, les chiffres officiels des services des Nations unies en charge du soutien aux élections faisaient état à cette époque de 85% des cartes distribuées au niveau national et à la veille des élections de 88%. La précision des résultats de l’enquête est donc remarquable, ce qui est tout à l’honneur des étudiants jacméliens.

Cette enquête donne des éclairages intéressants sur les conditions des élections et sur l’état d’esprit des électeurs haïtiens qui, entre désillusions du passé et espoir de changement, ont fini par entrer dans le jeu électoral.

On y apprend, en effet, que 65% des personnes du Sud-Est interrogées désiraient aller voter, que les femmes sont les plus hésitantes, avec un taux de non-réponse de 24%, et que les plus de 65 ans constituent la catégorie d’âge qui se sent la moins concernée par ces élections. Peut-être que l’expérience a émoussé la confiance de ces électeurs, dont une bonne partie avaient voté pour la première fois pour élire François Duvalier en 1957...

On y voit également que plus les élections sont locales, plus le taux d’intention de vote est élevé, plus les Haïtiens se sentent concernés par le processus électoral.

Mais surtout, cette enquête montre que les urbains, ceux qui sont en présence des services et des représentations de l’Etat, sont les moins impliqués et les moins confiants dans le processus électoral, alors que les ruraux, qui ont le moins de contacts avec cet Etat, sont ceux qui sont les plus satisfaits du processus électoral.

Ces élections semblent plutôt traduire un espoir de changement qu’une véritable confiance dans les institutions d’un Etat sans moyens.


Pour consulter l’intégralité de l’enquête cliquez ici.


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2 réactions à cet article    


  • fabien (---.---.149.194) 13 février 2006 14:05

    Curieux article ou l’on reproche à la communauté internationale son intervention ou ses commentaires et ou on rappelle la nécessité d’accompagner Haiti dans son processus démocratique... Car bien des dictateurs, pour arriver au pouvoir, empruntent les chemins legaux de la démocratie pour finir par en pourrir les fondements. Dualité des Haitiens fiers de leur indépendance et pourtant dans un cruel besoin. Seul point d’accord, la nécessité d’organiser ce pays dans lequel l’Etat ne remplit pas ses missions. Quel est l’enjeu de ces elections pour le paysan qui vit dans une region ou l’Etat n’a aucune action ?


    • (---.---.115.51) 13 février 2006 23:17

      Kirchner et l’armee Argentinien en Haiti se sont prononces contre l’etat policier : La population se debarasse d’un membre du Syndicat criminel des Flics a Gros Morne : « En la localidad de Gros Morne, al noroeste de Haiti, murir un policia que fue linchado(SIC !) »(El Mercurio,« Santiago de Chile, micrcoles 8 de febrero de 2006, actualizado a las 6:21 hrs. »).Ce journal Chilien reporte qu’un flic=criminel etait elimine(« lynched »SIC !) avec la methode democratique la plus forte dans l’esprit & la volonte du peuple a Gros Morne. Re :« Charles Henri Baker »& « on ne peut que déplorer l’attitude des pays du Nord, et de l’Union européenne en particulier, qui, une fois de plus, se sont posés en juges et en donneurs de leçons »(« Haïti dans l’isoloir » par daminatator, 13eme fevrier 3006).Les urnes du vote dans un quartier du Port-au-Prince sont ete partiellement inoperables et on a lesquelles substitue. L’entrepreneur Baker a raison : Les regles de cette election sont ete sub-optimales.

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