PROGRAMME : La Tarde se Mueve (Miami. 14.50 AM, 5:00-6:00 PM)
JOURNALISTE : Edmundo García
INVITÉ : Prof. Salim Lamrani
DATE : Jeudi 29 décembre 2011
http://lanochesemueve.us/12-29-11_J...
NOTE BIOGRAPHIQUE : Salim Lamrani est enseignant, écrivain et journaliste français. Docteur du Centre de Recherches Interdisciplinaires des Mondes Ibériques Contemporains (CRIMIC) de l’Université Paris-Sorbonne. Spécialiste des médias et des relations entre Cuba et les Etats-Unis. Connaisseur de première main de la réalité cubaine à travers ses études et ses visites régulières. Il a récemment disserté à Miami sur le rôle des médias dans le traitement du thème Cuba. En tant que journaliste et spécialiste, il a interviewé des figures du gouvernement, de la culture et de la dissidence. En un mot, un connaisseur de notre réalité.
-EDMUNDO GARCÍA : Salim Lamrani, lors de votre conférence ici à la Alianza Martiana, vous vous êtes montré assez critique vis-à-vis du rôle des médias et vous avez cité l’exemple de Cuba en donnant quelques informations, quelques détails et statistiques d’Amnistie Internationale. Vous avez évoqué la manière dont cela était reflété dans les médias. Je crois que nous devrions débuter cette interview, cette conversation par cela.
-SALIM LAMRANI : Je crois qu’il faut commencer par le postulat suivant : les grands groupes économiques et financiers du monde contrôlent le secteur de la presse, et le rôle des médias n’est plus de fournir une information vraie et vérifiable au lecteur, à l’opinion publique, mais de contrôler le marché des idées et défendre l’ordre établi. Ainsi, l’objectivité des médias est un mythe car ils défendent des intérêts très précis.
Vous évoquez la question des droits de l’homme, qui est la problématique par excellence dès lors qu’il s’agit de Cuba. Ne comptez pas sur moi pour vous dire qu’il n’existe aucune violation des droits de l’homme à Cuba. Mais si je souhaite me faire une opinion juste et vérifiable sur la situation des droits de l’homme à Cuba et voir s’il existe une spécificité dans ce domaine, par rapport au reste du monde, je n’ai qu’à consulter une source internationale qu’est l’organisation Amnistie Internationale, et qui publie chaque année un rapport détaillé sur la situation des droits de l’homme à Cuba. Le postulat des médias est le suivant : « Cuba est un pays qui viole les droits de l’homme et qui se démarque du reste du continent américain, par exemple, par ses violations des droits de l’homme ». Nous pouvons comparer ce postulat de base avec la réalité des faits en nous référant au rapport. Selon le rapport d’Amnistie International d’avril 2011, dans le continent américain, l’un des pays qui viole le moins les droits de l’homme – sans doute le moins – ou qui les respecte le mieux est Cuba. Ne croyez pas ce que je raconte, allez sur le site Internet d’Amnistie Internationale où le rapport est disponible en trois langues : français, anglais et espagnol. Amnistie Internationale est une organisation que nous ne pouvons qualifier de procubaine pour la raison suivante : elle a rompu ses relations diplomatiques avec Cuba depuis 1988. En conclusion, il y a un abîme entre la rhétorique médiatique de départ et la réalité des faits. Vous pourriez me rétorquer que la Colombie ou le Honduras ne sont pas des exemples en termes de droits de l’homme, et que la comparaison n’est pas très explicite.
Prenons donc le cas suivant ; comparons la situation des droits de l’homme à Cuba et au sein de l’Union européenne. Pourquoi l’Union européenne ? Parce que depuis 1996, l’Union européenne impose à Cuba une Position commune en raison de la situation des droits de l’homme. Qu’est-ce qu’une Position commune ? Il s’agit du principal pilier de la politique étrangère de Bruxelles vis-à-vis de La Havane, qui limite les échanges diplomatiques, politiques et culturels. Il est singulièrement curieux que le seul pays du continent américain victime d’une Position commune soit Cuba, alors que selon Amnistie International Cuba est le pays qui viole le moins les droits de l’homme. Il s’agit là d’une première contradiction. Maintenant, il convient bien évidemment d’évaluer la légitimité de l’Union européenne à s’ériger en juge sur la question des droits de l’homme, parce que pour pouvoir stigmatiser un pays sur ce thème il faut être irréprochable.
Que dit Amnistie Internationale ? Selon le rapport d’avril 2011, disponible sur Internet de manière gratuite, 23 des 25 pays qui ont voté les sanctions politiques et diplomatiques et culturelles contre Cuba en 2003 – ils étaient 25 et non 27 à l’époque – présentent, selon Amnistie International une situation des droits de l’homme qui est pire que celle de Cuba. Prenons le cas qui me concerne le plus, le cas de la France. Nous sommes la Patrie des droits de l’homme. Néanmoins, j’invite tous les auditeurs à se rendre sur le site d’Amnistie Internationale, à prendre le rapport sur Cuba et le rapport sur la France, à les comparer et à tirer leurs propres conclusions. Cela est donc un exemple de la manipulation médiatique. Je le répète, Cuba ne présente pas un bilan parfait, propre, sur la question des droits de l’homme. Il y a quelques critiques de la part d’Amnistie International sur la question de la liberté d’expression, de la liberté d’association, etc. Mais quand nous comparons cela avec la réalité existante sur notre continent, et sur le continent américain, nous découvrons qu’il s’agit d’une énorme manipulation.
-EG : Pourriez vous citer des exemples, des faits qui se passent au sein de l’Union européenne, alors que l’Union européenne maintient Cuba sous une Position commune ?
-SL : Donnons quelques exemples précis. Pour ce qui est de Cuba, Amnistie Internationale n’a jamais rapporté de cas d’assassinat par les forces de l’ordre, ce qui est le cas pour le Royaume-Uni et d’autres pays ; de stérilisation forcée de femmes issues des minorités ethniques, tortures dans les prisons, répressions violentes et massives de manifestations publiques, avec des gaz lacrymogènes etc., discrimination envers les enfants issus des minorités au sein du système éducatif comme cela est le cas pour la République tchèque ou la Slovaquie. Je pourrais multiplier les exemples graves.
ED : Et en Autriche ? Je vous ai entendu dire dans une conférence qu’il y avait un problème avec les minorités en Autriche.
-SL : Il y a de très graves violations des droits de l’homme en Autriche, des cas d’assassinats commis par les forces de l’ordre, de brutalités à l’égard des minorités. Mais il y a également eu des déclarations discriminatoires contre les minorités Rom faites par le président de la République en France. Nous voyons donc, avec cette réalité, que la Position commune est une vaste hypocrisie. En fait, ce qui dérange l’Union européenne n’est pas tant la situation des droits de l’homme mais le système politique, économique et social qu’il y a à Cuba.
-EG : Salim Lamrani, j’aimerais que vous évoquiez le thème migratoire entre Cuba et les Etats-Unis et que vous fassiez une analyse comparative, comme pour Amnistie Internationale, avec les autres pays d’Amérique latine. Est-ce que les Cubains émigrent plus ? Emigrent-ils moins que les autres pays de la région ? Quelles seraient les causes dans un cas et dans l’autre ?
SL : La problématique migratoire est effectivement une problématique qui est politisée dès lors qu’il s’agit de Cuba. Je lis toujours au sein des médias le postulat suivant : « Les Cubains émigrent massivement vers les Etats-Unis, ce qui illustre l’échec du système économique, politique et social à Cuba ». Néanmoins, ce postulat, cette affirmation ne sont jamais corroborés par des données, des statistiques alors qu’elles existent pour l’émigration cubaine vers les Etats-Unis pour la période allant de 1820 à 2010.
Voyons un peu ce qu’était la réalité migratoire entre les Etats-Unis et Cuba en 1959. Cuba était un petit pays de 6 millions d’habitants et occupait le second rang du continent américain en termes d’émission migratoire vers les Etats-Unis. Le premier rang a toujours été occupé par le Mexique pour des raisons historiques, géographiques et démographiques évidentes. Cuba donc, petite nation de 6 millions d’habitants, avait une émission migratoire plus forte que celle de tous les pays d’Amérique centrale réunis, plus forte que celle de toutes les nations de la Caraïbe réunies, presque aussi forte que celle de l’Amérique du Sud en intégralité. Ainsi, un petit pays d’Amérique latine, émettait plus d’émigrants que la somme d’une quinzaine de pays d’Amérique latine et de la Caraïbe. Vous trouverez ces données, facilement accessibles, sur le site des services d’immigration des Etats-Unis.
Ensuite, à partir de juillet 1960, les Etats-Unis et l’administration Eisenhower plus précisément, imposent des sanctions économiques contre Cuba, ce qui constitue un facteur objectif d’incitation à l’émigration légale et illégale, parce que la situation économique devient plus difficile, et que de l’autre côté les Etats-Unis acceptent les émigrants. En 1966, en novembre 1966, le Congrès des Etats-Unis adopte ce que l’on appelle la loi d’Ajustement cubain. Qu’est-ce que la loi d’Ajustement cubain ? Il s’agit d’une courte législation de deux pages, une page et demie en réalité, qui stipule que tout Cubain qui, le 1er janvier 1959 ou après, émigre légalement ou illégalement, pacifiquement ou par la violence, obtient automatiquement au bout d’un an le statut de résident permanent. Il s’agit d’une loi unique au monde et qui constitue un formidable facteur d’incitation à l’émigration légale et illégale. Il convient de souligner la date pour en voir la substance politique : le 1er janvier 1959 ou après, c’est-à-dire que le Cubain qui est arrivé le 31 décembre 1958 ne peut pas bénéficier de la loi d’Ajustement Cubain. Nous en voyons clairement le contenu politique. Il s’agit là d’une arme contre le processus révolutionnaire.
Voyons les dernières statistiques, celles que j’ai consultées sont celles de 2003. Je ne voudrais pas me référer à celles de 2010 car je n’ai pas les chiffres exacts en tête. Nous pourrions imaginer ou supposer qu’en raison de la réalité migratoire de 1959 – second rang sur le continent américain –, en ajoutant à cela les sanctions économiques – facteur objectif d’incitation à l’émigration –, la loi d’Ajustement cubain – autre facteur objectif d’incitation à l’émigration – que Cuba a dépassé le Mexique et occupe le premier rang. Or, ce n’est pas le cas. Le Mexique occupe toujours le premier rang en termes d’émission migratoire vers les Etats-Unis. Cuba n’occupe plus le second rang, ni le cinquième mais seulement le dixième rang.
Je le répète, ces sources, ces chiffres des services d’immigration, sont disponibles sur Internet. C’est-à-dire qu’en Amérique latine, il y a, en 2003, neuf pays qui disposent d’une émission migratoire plus forte que celle de Cuba. Pourtant, les médias n’ont jamais utilisé cette problématique pour dénigrer les gouvernements du Salvador, du Mexique, de la Jamaïque ou de la République dominicaine.
Vous pourriez me rétorquer que l’on ne peut pas comparer la réalité migratoire d’un pays comme le Mexique avec plus de 100 millions d’habitants, avec un petit pays comme Cuba de 11 millions d’habitants. C’est une critique acceptable. Comparons donc la réalité migratoire de Cuba en 2003, avec la réalité du Salvador, avec 5,75 millions d’habitants, moins de 6 millions d’habitants. Le Salvador en 2003 a eu une émission migratoire trois fois plus forte que celle de Cuba et néanmoins, on n’a jamais parlé de cela, on n’a jamais utilisé cette problématique pour dénigrer le système politique et économique néolibéral au Salvador, ou dénigrer son gouvernement. Nous voyons donc qu’il s’agit une nouvelle fois d’une stigmatisation discriminatoire. Si nous voulions vraiment donner une explication politique ou utiliser l’émigration comme un thermomètre de légitimation d’un gouvernement ou d’un système, si nous nous référions aux chiffres, nous ne pourrions arriver qu’à une seule conclusion : le gouvernement et le système cubains sont sans doute parmi les plus légitimes du continent américain, je le répète, si nous partons du postulat que l’émission migratoire est illustrative du bon fonctionnement ou non d’un système.
Posons la question suivante : que se passerait-il si demain le gouvernement des Etats-Unis approuvait une loi d’Ajustement mexicain ? Pas pendant 40 ans ou plus, 1966 à 2011 cela fait 45 ans…, 46 ans. Pas pendant 4 ans, ni pendant 4 moins, ni pendant 4 jours. Imaginons la chose suivante : le gouvernement des Etats-Unis adopte une loi d’Ajustement mexicain durant 4 heures, rien de plus. Que se passerait-il au Mexique, d’après vous ? Je vous laisse imaginer la réponse.
-EG : Salim Lamrani, j’aimerais entendre votre opinion sur la relation entre Cuba et les Etats-Unis en matière commerciale. J’aimerais connaître votre opinion sur le bilan économique des relations entre Cuba et les Etats-Unis durant les trois premières années de l’administration Obama.
SL : Il convient de reconnaitre que le gouvernement d’Obama diffère de la précédente administration Bush par son style, par la forme. C’est un homme plus cultivé, plus intelligent avec un discours nouveau, parce que durant sa campagne il a fait le constat suivant : la politique des Etats-Unis vis-à-vis de Cuba a échoué. Cinquante ans de sanctions économiques contre Cuba, avec l’objectif de renverser le gouvernement cubain, et donc imposer un changement de régime était un échec total. Les sanctions économiques contre Cuba sont le principal obstacle au développement de l’île. Elles sont anachroniques parce qu’elles remontent à la Guerre Froide. Elles sont cruelles parce qu’elles affectent les catégories les plus vulnérables de la société cubaine : les femmes, les enfants, les personnes âgées. Elles sont également inefficaces car elles n’ont pas atteint leur objectif de mettre un terme au processus révolutionnaire.
Obama a effectué un constat lucide qui démontre son intelligence et sa sagacité. Néanmoins, nous ne pouvons pas juger Obama sur sa rhétorique mais sur les faits. Nous devons reconnaître qu’il a annulé les restrictions sur les voyages de la communauté cubaine des Etats-Unis. Car rappelons qu’entre 2004 et 2009, les Cubains des Etats-Unis ne pouvaient se rendre à Cuba que 14 jours tous les trois ans dans le meilleur des cas, s’ils obtenaient une autorisation du Département du Trésor. Pour obtenir ce permis, il fallait justifier de la présence d’un membre direct de la famille à Cuba. Pour tout le monde, un cousin, un oncle, une tante, un neveu sont des membres directs. Mais non, l’administration Bush avait donné une nouvelle définition de la famille qui ne s’appliquait qu’aux Cubains. Seuls faisaient partie de la famille les grands-parents, les parents, les époux, les enfants et petits-enfants. Il s’agissait donc d’une politique cruelle qui divisait les familles. Obama, homme lucide, a éliminé ces restrictions, mais malheureusement, nous devons constater que l’administration Obama a été plus constante dans l’application stricte des sanctions économiques et de l’imposition d’amendes à des entreprises étrangères qui violent les règles du commerce, des entreprises européennes par exemple.
Je mentionnais précédemment la Position commune qui a été adoptée en 1996. La date n’est pas anodine. Pourquoi a-t-elle été adoptée en 1996 ? Que s’est-il passé aux Etats-Unis en 1996 ? Le Congrès des Etats-Unis a adopté la loi Helms-Burton qui dispose d’un caractère extraterritorial – une loi ne peut pas s’appliquer à d’autres pays ; la loi française ne peut pas s’appliquer en Italie ; la loi anglaise ne peut pas s’appliquer en Allemagne. Néanmoins, la loi sur les sanctions économiques contre Cuba s’applique à la France, à la Suisse, etc. Récemment, la banque suisse UBS a dû payer une amende de 100 millions de dollars pour avoir ouvert un compte en dollars à Cuba. Il y a donc eu une application extraterritoriale des sanctions économiques contre Cuba même sous Obama. Il y a, je le répète, une contradiction entre sa rhétorique, de « changement », et la réalité des faits qui fait que chaque année, il a recours à une loi de 1917, la loi de Commerce avec l’ennemi, pour prolonger l’état de siège contre Cuba.
-EG : J’aimerais aborder avec vous, Salim Lamrani, un point que vous avez développé dans vos recherches et qui concerne le traitement médiatique de la politique des sanctions économiques, non pas comme un problème économique et politique mais comme un élément de publicité et de manipulation idéologique. Comment voyez-vous ce traitement au sein de la presse internationale, de la presse occidentale ?

| Don défiscalisé 10€ ou plus |
|
Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.
|
Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
Bravo et merci pour cet article édifiant sur les « réalites » cubaines. Il est juste bien (...)
02/02 07:57 - vivacuba
La démocratie à la grecque et le droit à l’information
Un outil pour aider les jeunes à gérer leur vie privée sur les réseaux sociaux
L’Agora reçoit Alain Minc !
Journée mondiale de la liberté de la presse : quel bilan en Europe ?
L’étoile du nord : un théâtre dédié aux auteurs contemporains Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.
Site hébergé par la Fondation Agoravox
Mentions légales Charte de modération