Un nouveau problème va se poser pour les Israéliens maintenant qu’il est devenu territorialement impossible de créer un Etat Palestinien, que faire des indigènes Palestiniens, les mettre dans des réserves ?
« Un État palestinien est devenu impossible »
Sari Nusseibeh en mai 2009, lors d’une cérémonie à
l’université de Louvain.
Crédits photo : AFP
INTERVIEW - Pour le pacifiste palestinien Sari Nusseibeh, Israël
n’aura bientôt d’autre choix que d’intégrer sa population arabe.
Sari Nusseibeh, doyen de l’université al-Qods à Jérusalem et
intellectuel palestinien engagé, avait été l’auteur en 2002 d’un plan de
paix cosigné avec Ami Ayalon, ex-chef du Shin Bet, le service de
sécurité israélien.
LE FIGARO. - La question de
Jérusalem, qui a ressurgi en 2009, ne complique-t-elle pas la reprise
des négociations entre Israéliens et Palestiniens ?
SARI
NUSSEIBEH. - Tout le monde n’a eu de cesse de reporter la
question de Jérusalem. On redécouvre soudain que c’est sans doute le
principal problème. Et aussi que les données de ce problème ne sont plus
les mêmes. Alors que les négociateurs travaillaient dans leur bulle à
une solution de paix, la ville a profondément changé : la situation de
1967 n’existe plus aujourd’hui, et le partage est devenu beaucoup plus
difficile.
Quels sont ces changements ?
Géographiquement,
la surface de l’agglomération est passée de 20 km² à 50 km² : dans
cette grande Jérusalem, les Israéliens ont construit à l’est 13 nouveaux
quartiers, où vivent à présent 250 000 Juifs, reliés entre eux par des
voies rapides. Ils entourent les secteurs arabes de Jérusalem-Est et les
séparent les uns des autres. Les Israéliens ont aussi créé de toutes
pièces le concept de la « cuvette sainte », qui regroupe le quartier
musulman de la Vieille Ville et les quartiers avoisinants, qui forment
le noyau de la Jérusalem arabe. Ils y mènent une politique active
d’expulsions, de destructions et d’expropriations, rendant de plus en
plus difficile une éventuelle partition de Jérusalem.
La
solution de deux États est pourtant soutenue par le monde entier ?
En 1967, l’un des premiers partisans de la solution à deux
États était Uri Avneri (figure historique de la gauche pacifiste
israélienne). Il n’avait à l’époque aucun soutien. Quatre décennies plus
tard, ses idées ont eu un immense succès, puisqu’elles sont aujourd’hui
partagées par le monde entier, jusqu’au président américain. Mais,
pendant ce temps, la possibilité de créer deux États s’est évanouie.
Même si je n’exclus pas la possibilité d’un miracle, je ne considère
personnellement plus cette perspective comme réalisable.
C’est
le résultat de la politique de colonisation israélienne ?
Les Israéliens ont appliqué en Cisjordanie la même politique qu’à
Jérusalem. Cette extraordinaire ingéniosité coloniale s’est faite au
détriment des populations. Les sionistes ont réussi en termes de béton
et de macadam, de ce point de vue, ils existent. Mais en ce qui concerne
la chair et le sang, ils restent des étrangers. Plus ils réussissent à
bétonner, moins ils parviennent à créer une vraie démocratie et à
s’enraciner dans la région.
Que vont devenir les
Palestiniens sans État ?
Nous sommes toujours là, et
c’est un paradoxe : en 1948, les Israéliens voulaient créer un État sans
Palestiniens, et ils étaient presque parvenus à les chasser. En 1967,
leur victoire a réunifié les réfugiés avec ceux qui étaient restés en
Israël. Nous étions dispersés, ils nous ont réunis. Les Israéliens
sèment leur propre échec par leurs succès. La colonisation de Jérusalem
et de la Cisjordanie, qui rend impossible une solution à deux États, va
obliger Israël à cohabiter avec une importante population arabe et à
remettre en cause son système démocratique.
Pourquoi les
Palestiniens ont-ils échoué ?
Nous avons échoué, c’est
vrai, en partie à cause de notre incapacité à négocier, ou à comprendre
la négociation, et en partie à cause de notre corruption. Pis encore,
en jouant à la politique, en courant après un État, nous avons laissé se
dégrader de façon considérable les conditions de vie de notre
population. Il y a vingt ans, les Palestiniens de Gaza n’avaient aucun
droit politique, mais ils pouvaient se rendre en Cisjordanie, ou même à
Tel-Aviv, pour y travailler, aller à la plage, au restaurant. Mais nous
avons aussi échoué à cause de l’autre partie, qui ne voulait rien nous
donner. Aujourd’hui, la dynamique israélienne va à l’encontre de toute
concession. Ils ne voient plus la nécessité d’un compromis. Les
Israéliens ne pensent plus que de façon machiavélique, considérant que
la force est la seule chose importante, qu’elle est la seule garantie de
leur survie. Pourquoi seraient-ils intéressés par des négociations ?
Votre plan de paix conçu avec Uri Avneri est-il encore
réalisable ?
J’en ai proposé plusieurs ! Le meilleur
était sans doute celui que j’avais envisagé dans les années 1980, en
demandant qu’Israël annexe purement et simplement les Territoires
palestiniens. Au lieu de ça, ils ont pris le territoire, mais nous ont
laissés sans droits. J’ai donc travaillé, avec Ami Ayalon, sur la
solution de deux États. Nous nous étions mis d’accord autour de six
principes, que nous avions choisis parmi les concessions les plus
douloureuses, pour que tout le monde les voie bien et que les
gouvernements soient contraints à les accepter. Jérusalem figurait parmi
ces points. C’est à cette époque que Mahmoud Abbas a signé la Feuille
de route, en 2003. Je pensais déjà que c’était une erreur.
Que
préconisez-vous aujourd’hui ?
Le dernier plan que j’ai
proposé est une lettre que j’ai envoyée il y a six mois à Obama et à
George Mitchell. Je leur propose d’arrêter immédiatement des
négociations devenues inutiles : toutes les questions ont été plus ou
moins réglées, ne restent que les points insolubles. À la place, les
États-Unis devraient proposer eux-mêmes la solution aux problèmes
restants. Chaque camp proposerait ce plan par référendum à sa
population. Le vote aurait lieu le même jour, et la réponse serait
conditionnée à l’acceptation de l’autre partie.
Quelle
perspective reste-t-il aux Palestiniens ?
Ma prochaine
proposition sera de demander à Israël de nous annexer, en nous acceptant
comme des citoyens de troisième catégorie. Les Palestiniens
bénéficieraient des droits élémentaires, le mouvement, le travail, la
santé, l’éducation, mais n’auraient aucun droit politique. Nous ne
serions pas des citoyens, seulement des sujets.