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Jeunesse, chômage et autres curiosités...

En Espagne, les Indignés ont focalisé l'attention sur le folklore des manifestations sur les places des grandes villes... Or le désenchantement a gagné toutes les couches de la société. La Movida n'a t-elle pas fait long feu ?

L'Espagne va mal. Son cas n'est cependant pas isolé. Elle incarne les difficultés de biens des pays occidentaux, empêtrés dans des problèmes économiques et générationnels ['Au chevet de l'Espagne']. Après la mort de Franco, le boom économique espagnol a reposé sur des atouts internes - le dur soleil méditerranéen n'est pas le seul - mais aussi externe. Le pays a tiré un profit relatif des taux d'intérêt bas et d'une main d'œuvre bon marché issue de l'immigration ['De Franco à la Crau']. Les prix des logements ont augmenté de 150 % entre 1995 et 2011. Mais la bulle immobilière a fini par éclater en 2009, laissant derrière elle des milliers de logements vides et des entreprises en difficulté ['Ne pas confondre casser une banque et construire une maison']. La part du bâtiment dans le PIB s'élève à 16 %.

En décembre dernier, Nouriel Roubini jouant une nouvelle fois au Cassandre, a exprimé de façon imagée ses doutes sur un relèvement de l'Espagne. << L'Espagne est le gros éléphant dans la crise de la dette européenne, parce qu'il n'y aura probablement pas assez d'argent pour la renflouer financièrement. >> Paradoxalement, l'Etat espagnol peut se targuer d'une gestion rigoureuse au contraire de bien des grands Etats de l'Union européenne. Les critères de Maastricht ont été respectés à Madrid. Tout le monde en Europe ne peut en dire autant : la dette publique espagnole est inférieure (60 % du PiB en 2010) à celle de l'Italie, de la France, de l'Allemagne et du Royaume-Uni. ['Cantona qui bat la campagne']. L'Espagne butte en revanche sur l'ampleur de la dette privée (source). La surconsommation a conduit au surendettement. Les Espagnols n'ont plus les moyens de continuer, au moment même où le chômage repart en forte hausse : cinq millions de personnes en 2011 (21,3 % des actifs). Les fondements de la croissance économique précédente se fissurent ['Lorsque je suis fort, c'est alors que je suis faible'].

Les signes avant-coureurs n'ont pas manqué, et en particulier l'augmentation des prix de l'énergie et des matières premières dès 2005. Le secteur de l'immobilier n'a pas seulement tiré vers le haut l'économie espagnole. Il a accompagné l'affaissement du modèle familial traditionnel, la multiplication des séparations et la banalisation des ménages mono-parentaux. Le nombre de ménages est passé de 11,5 millions en 1991 à 16,2 millions en 2007, alors que le croît naturel s'approche de zéro. L'immobilier a monopolisé les investisseurs attirés par l'effet d'aubaine, au détriment des autres secteurs économiques.

Des milliers de jeunes Espagnols ont renoncé à poursuivre des études pour profiter du moment présent. Un adolescent de quinze ans sur trois quitte le système éducatif sans diplômes. Dans le même temps, le taux de chômage des moins de 20 ans atteint 45 %. Les secteurs du bâtiment et du tourisme ont pendant plusieurs années embauché grâce à des salaires attrayants. L'occasion était trop belle pour que les cigales ne la saisissent. Combien sont-ils aujourd'hui, sans travail ni qualifications ? Les fourmis ont résisté aux sirènes. Elles ont poursuivi leurs études, en dépit des embûches. A la sortie des universités, la concurrence entre candidats et les besoins limités des entreprises ont frustré les plus fragiles : des salaires insuffisants par rapport au coût de la vie - encore le logement - et les attentes, des emplois parfois éloignés des qualifications, le chômage pour les plus inadaptés [voir Matilde Alonso Pérez, Elies Furio Blasco et Christel Birabent Camarasa : Espagne : croissance, crise et indignation]. Ceux qui ont survécu intéressent moins que les mileuristas qui gagnent moins que le minimum nécessaire pour vivre chichement. Ces derniers ont fourni les gros bataillons des indignados rassemblés sur les places des grandes villes espagnoles. Les désenchantés regrettent la fête bien que celles-ci soit terminée. Ils ne veulent pas renverser l'ordre ancien, mais le prolonger : << une génération désengagée, désinvestie, accro à la société de consommation et qui ne croit plus en rien. >> (source). Certains ne comprennent pas que les difficultés du moment n'ont pas surgi tout d'un coup (source).

Lorsque la fête battait son plein, tous ne s'amusaient pas, comme l'écrivait Lucia Etxebarria dans 'Amour, Prozac et autres curiosités', best-seller de 1997. On y trouve de quoi comprendre l'Espagne d'aujourd'hui. C'est un cliché qui a fait le succès du roman : une jeunesse libérée et insouciante se doit de consommer des drogues de toutes sortes et de multiplier les expériences sexuelles. Les premières circulent à qui mieux-mieux sans que Lucia Etxebarria ne parvienne à transmettre le mystère du malaise des consommateurs. Des secondes, on retient quelques performances sportives. Quant au futur...

La chair mise à nu ennuie. Elle ne dérange que lorsque Cristina, la jeune héroïne se remémore un orgasme avec un homme qui l'a menottée et prise de force. Elle-même préfère être serveuse plutôt que d'exercer un métier conforme à ses diplômes. Lucia Etxebarria ne se contente pas de décrire une jeunesse qui brûle la chandelle par les deux bouts, étourdie par la Movida. Les deux sœurs de Cristina jalousent leur cadette, libre et (presque) heureuse. Le roman s'achève sur leurs retrouvailles improbables. La cadre va lâcher son boulot et la mère au foyer va divorcer pour vivre selon leurs (vraies) aspirations. L'air du temps est au développement personnel et à l'harmonie interne ['Comment être heureux sans suivre aucun cours']

Les Indignés recrutent au-delà des Pyrénées. Toute la jeunesse européenne se reconnaitrait dans le mouvement du 15 mai (source). Les statistiques de l'emploi des jeunes Européens montrent bien que l'Espagne n'est pas un pays original. Encore faudrait-il ne pas se tromper sur les bases du malaise. Les non qualifiés souffrent bien plus que d'autres du chômage ['Deviations obligatoires']. Et les jeunes qui arrêtent leurs études comme Cristina prêtent le flanc à un retournement de conjoncture, sans adaptation possible. Les générations précédentes ont elles aussi vécu dans l'insouciance. Elles ont vomi le confort de la vie bourgeoise, et recherché un bonheur pur de toutes compromissions. Elles ont légué à leurs enfants des souvenirs cahotiques et des fantômes encombrants. Dans 'Amour, Prozac et autres curiosités', on constate un glissement des idéaux. Ainsi, Kerouac cité par la romancière espagnole préfère en substance être maigre que célèbre. Les jeunes Espagnols de Lucia Etxabarria ne jurent quant à eux que par les nymphettes anorexiques.

Cette jeunesse n'est pas révolutionnaire, instruite des désastres passés, sans doute animée par des intentions pacifiques et constructives. Elle ne sait juste pas très bien à quels saints se vouer. Une des meilleures scènes du roman se déroule dans un bus, entre Cristina et une de ses amies. Elles échangent sur leurs expériences sexuelles et la banalité de leurs rencontres masculines. A leur âge, leurs grands-mères se mariaient et avaient des enfants. Elles font l'amour le samedi soir en banlieue, dans des chambres de garçons, avec la maman de l'autre côté de la cloison. Les gugusses font rarement l'affaire, se prenant pour des étalons, avec la subtilité et l'intelligence de l'animal.

Les fils de bourgeois révoltés se comportent en aristocrates canailles et pleurnichards ? Le malaise économique et social ne sort pas du cerveau de quelques excités. Mais il n'y a rien à attendre de ceux qui palabrent tout en refusant de voter. Les réseaux sociaux ne créent pas des partis de gouvernement (source). Les têtes de linottes ne manquent pas qui se laissent influencer et suivent le mouvement (source). Pour l'heure les plus radicaux restent minoritaires (source). En attendant le chômage frappe les moins armés, et la désespérance règne, que les plus excités essaieront de récupérer.

Tous ignorent la fable de la cigale et de la fourmi, et oublient le caractère relatif des choses matérielles. C'est bien facile à dire lorsque l'on jouit d'un emploi stable. Mais au-delà, seuls les plaisirs supérieurs nous sauvent. Ils relèvent du spirituel, de l'esthétique ou de l'intellectuel ; encore faut-il s'engager dans cette voie.

Jeunesse, chômage et autres curiosités.

Incrustation : 'Amour, Prozac et autres curiosités'


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3 réactions à cet article    


  • Kalki Kalki 10 juin 2011 15:03

    aucune situation n’est plus tenable :
    Je vous préviens : ca ne s’arettera pas « là », en « vous »

    Le spirituel, de l’esthétique ou de l’intellectuel

    Pourquoi le beau plus que le moche ?

    Pourquoi la « pseudo » raison, pseudo logique de l’homme plutot qu’autre chose ? L’homme est incapable de décider bien, pour lui comme pour les autres

    pourquoi la conscience plutot que rien plutot qu’une intelligence artificielle ?

    POURQUOI ? POURQUOI PAS

    ET COMMENT

    CHoisir vivre , agir

    Faites face a votre inutilité totale, existentielle, éternelle, depuis le premier jour jusqu’au dernier : le votre comme celui de l’humanité


    • le journal de personne le journal de personne 11 juin 2011 08:50

      Plus de pouvoir...

      Je suis dans la peau d’Al Kahina
      La guerrière à fleur de peau… qui aime le danger et se nourrit de fleurs d’orangers…
      Qui pleure quand on lui parle de la rage des hommes…
      Qui rit quand on lui parle de l’âge des héros…
      Et qui chante quand on lui parle d’un présage divin…
      Al Kahina est la seule à avoir prévu l’imprévisible déclin de tous les usurpateurs du trône !

      http://www.lejournaldepersonne.com/2011/06/plus-de-pouvoir/


      • dawedOo 12 juin 2011 11:22

        Vous parlez de bière de tapas, de drogue et de cigales pour justifier la dette privée ?

        Pourquoi ne pas parler de la privatisation des sols opérés par le gouvernement ultra libéral justement en 97 ou 98 et de cette politique de prêts pourris faciles, orchestré par les banques avec la complicité des dirigeants ?

        Quoi de plus naturel que de vouloir acheter son logement quand la situation parait excellente, que les politiques en même temps que les banques poussaient a l’achat ? Pourquoi douter lorsque même Bruxelle parlait du « modèle Espagnol » ? ?

        En période de confiance et de plein-emplois, je ne vois rien d’anormal ni « d’insouciant » à prétendre a la propriété.

        Soudain cette « bulle » créée de toute pièce par le gouvernement explose et laisse des millions de gens sur le carreau et dans l’impossibilité de payer leur crédit.

        Les Espagnols ne sont pas plus insouciants que d’autres, ils travaillent comme tout le monde, certes ils ont plus l’habitude de sortir boire une bière, manger une tapa et à se réunir avec amis et famille au lieu de rester enfermer chez eux devant la télé comme les aigris nordiques. Mais ça, c’est pas de l’insouciance, cela s’appelle vivre et profiter de la vie.

        Pour leur dette, elle vient d’une gigantesque escroquerie mise en place méthodiquement par leurs « représentants »corrompus par les banques.

        Escroquerie prolongée par la réforme du travail pour facilité les contrats précaires et rendre moins couteux les licenciements.

        Une mise en esclavage par la dette.. ni plus ni moins !

        Les Espagnols sont un peuple vivant et allègre, mais très lucide ne vous y trompez pas.

        Ils ne se laisseront pas mettre en esclavage pour alimenter un système défaillant, malhonnête et injuste qui prend l’eau de toute part.

        C’est beaucoup moins romantique que votre vision des choses, tirée du livre des aventures sexuelles de cette minette en 97.

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