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Jusqu’où Bush s’obstinera-t-il au Moyen-Orient ?

G.-W. Bush perd des points dans sa stratégie contre l’Iran. Ses alliés lui font défaut les uns après les autres, tandis que la situation de ses troupes en Irak s’aggrave de jour en jour. Jusqu’où va-t-il s’obstiner, dans sa conquête du Moyen-Orient ?

Libéré pour un temps du problème coréen par les Accords de Pékin, remettant à plus tard la déstabilisation de Chavez au Vénézuela, le gouvernement américain concentre son activité vers un objectif unique, lieu de villégiature paradisiaque pour les capitaux occidentaux : l’Iran. Son pétrole, son gaz, ses pipe-lines. Trois bonnes raisons pour dépendre économiquement, politiquement et militairement des Etats-Unis.


Un enjeu majeur dans la quête d’hégémonie

La mainmise sur la production de gaz et de pétrole ne représente pas le seul enjeu d’un conflit éventuel.

Sur le plan géostratégique, l’Iran procure un débouché naturel aux hydrocarbures de la Mer Caspienne et permet le contrôle du Golfe persique. Trois navires US de support de troupes de débarquement font route en ce moment vers le golfe avec 6000 marines et des avions d’appui feu. On leur prête l’intention de s’emparer des îlots que l’Iran contrôle aux abords du détroit d’Ormuz.

La branche Sud de la route de la soie traverse le pays d’Est en Ouest (la Russie et le Kazakhstan se partagent le contrôle de la branche Nord). Cette route, que l’on pourrait rebaptiser route du pétrole, représente un enjeu essentiel aux liaisons terrestres entre l’Europe et la Chine. Pékin travaille à créer une voie de chemin de fer gagnant directement l’Europe afin de briser la quasi-insularité dont souffre la Chine pour le transport de ses marchandises. La déstabilisation du Baloutchistan, théâtre de récents attentats et destiné à être séparé de l’Iran dans le cadre du plan américain pour le Moyen-Orient, permettrait d’installer dans cette province iranienne un gouvernement fantoche propre à contrôler cette route.

Tenir l’Iran, c’est tenir la corde avec laquelle il sera possible d’asphyxier progressivement les Etats émergents d’Asie. C’est également s’emparer d’un maillon capital (avec la Syrie) de la chaîne logistique qui alimenterait des troupes en vue de contenir militairement les deux rivaux des Etats-Unis que sont la Russie et la Chine. L’administration Bush est bien décidée à reprendre à son compte le rêve d’Alexandre et de Napoléon : contrôler la Méditerranée et le Moyen-Orient jusqu’à l’Indus dans le but d’exercer sa prééminence sur l’essentiel du commerce mondial.

Sans l’Iran, ce rêve restera inaccessible. Bush a besoin pour y parvenir de prétextes, de nombreux alliés et de solides bases arrière. Sur ces trois points l’administration Bush semble s’engager dans des impasses.

Les prétextes

Le conflit qui se prépare en Iran prend prétexte d’un postulat (la volonté soi-disant affirmée par Ahmadinejab d’anéantir Israël), d’un a priori (l’Iran préparerait une arme nucléaire afin de parvenir aux fins prétendument avouées), et d’un fait indiscutable (le soutien iranien aux milices chiites dans l’insurrection irakienne).

Sur le premier point, Ahmadinejab a réellement dit que la page du régime sioniste à Jérusalem devait être tournée, comme l’ont été celles de l’Union soviétique ou de la monarchie iranienne. Il n’a pas dit qu’Israël, la Russie ou l’Iran devaient être rayés de la carte. Le reste procède de la désinformation, curieusement amorcée par l’agence iranienne INRA. Le jeu de l’Iran apparaît à la lumière du cheminement de cette information. En aggravant les propos du sous-chef de l’Etat, les mollahs ambitionnent d’aggraver la déstabilisation du Moyen-Orient entreprise par les Etats-Unis dans l’espoir d’étendre leur emprise sur le monde chiite et de faire reculer l’influence wahhabite soutenue par les pétrodollars saoudiens. La seule façon pour l’Iran d’anéantir Israël, non limitrophe, serait l’emploi massif d’armes nucléaires, provoquant par la même occasion la destruction de l’Iran et son incapacité à devenir un acteur majeur du Moyen-Orient.

Quelque effort que l’on puisse faire pour affranchir l’Iran d’une volonté de disposer de l’arme nucléaire, la centrale à eau lourde de Nataz oppose un démenti définitif. Cette centrale servira à produire du plutonium dont l’usage ne convient pas à beurrer des tartines. Il faut cependant une profonde mauvaise foi pour ne pas convenir que, coincés entre une Russie qui convoite depuis des siècles cet accès au Golfe persique, un Etat d’Israël qui sert d’armée de secours aux ambitions américaines et un Irak qui a déjà mené contre eux une longue guerre avec le soutien des occidentaux, les Iraniens convoitent légitimement un moyen de dissuasion propre à leur garantir une relative sécurité. D’autant que la bombe iranienne ne pourra servir de prétexte à une intervention armée que pour le temps où l’Iran ne la possèdera pas. Ensuite, il sera trop tard, prouvant la chose par son accomplissement. Qui craint les très réelles bombes pakistanaises ou indiennes ? Ne tombons pas dans l’hypocrisie qui consiste à dire que ces bombes, ne visant pas Israël, ne menacent personne. Cent soixante-dix millions de Pakistanais et un milliard d’Indiens reçoivent, nul n’en doute, la même considération de notre part que sept millions d’Israéliens. Nous pensons simplement que l’équilibre de la terreur ayant été atteint dans le sous-continent indien, la dissuasion rend impossible l’utilisation de telles armes. La menace d’une agression nucléaire de l’Iran contre Israël ou tout autre Etat du Moyen-Orient relève de la même chimère. Libéré de son droit de réserve par son prochain départ à la retraite, bon connaisseur du Moyen-Orient et de la chose nucléaire (il a quand même le doigt sur le bouton !), Chirac a tenté de remettre à sa place une éventuelle menace en la replaçant dans le contexte de la dissuasion. C’est à cet équilibre que veut parvenir l’Iran.

L’Iran ne pourrait non plus agresser avec une arme nucléaire un de ses voisins arabes sans perdre tout soutien populaire. Reste la Russie, la Chine, l’Europe ou, pourquoi pas, les Iles Kerguelen qui se révèlent dans cette logique une cible tout aussi plausible.

Reste le soutien iranien à la rébellion chiite en Irak. Dans un premier temps, tant que les forces soutenues par Téhéran s’appliquaient à instaurer le chaos, l’administration Bush a fermé les yeux sur leurs agissements. Elles coopéraient de facto avec les Américains dont le but est de reproduire un scénario yougoslave afin de créer de petits Etats entièrement sous contrôle. Face à la montée de la menace américaine à son égard, Téhéran entraîne les résistants irakiens à une guerre de quatrième génération contre la plus forte armée du monde, non sans succès. À la solution de Bush de détruire l’Iran pour le contraindre à cesser d’abattre ses hélicoptères, le bon sens populaire en propose une autre : le retour à la maison des troupes américaines.

Ces trois casus belli brandis par l’administration Bush recèlent un caractère hautement polémique. Même réunis, ils ne sauraient justifier une agression contre l’Iran, sauf à les accepter d’emblée pour ce qu’ils sont : un caprice du prince auquel il serait malséant de s’opposer. Mais nous ne sommes plus au Moyen Age.

Les vraies raisons qui poussent Bush dans une attaque aventureuse contre l’Iran, développées au début de cet article, ne peuvent quant à elles faire l’objet d’une communication de la Maison Blanche.

L’administration Bush semble l’avoir compris. L’opinion publique a maintenant le regard attiré sur le militarisme croissant de la Syrie dont les troupes sont priées de rester bras ballants après l’attaque du Sud-Liban. État souverain, la Syrie se préoccupe naturellement de la sécurité de ses frontières. Pour quelle raison donnerait-elle un prétexte d’invasion à Israël ? Cette agitation sur le Golan est à même cependant de mettre le feu aux poudres. En cas d’agression, l’Iran pourrait se sentir contraint d’intervenir et d’exposer de la sorte son territoire aux bombes américaines qui rouillent dans leurs conteneurs. Ce qui est, depuis longtemps, très mal vu du Pentagone.

Bush, c’est plus mon copain

La belle unité de façade qui rassemblait les nations démocratiques avant la seconde Guerre du Golfe se lézarde sérieusement face à la difficulté de la chose. Tant qu’il s’agissait de promener ses troupes en Mésopotamie (ses ruines historiques, son climat, son peuple accueillant), l’intervention relevait de l’impérieuse nécessité de défendre nos valeurs humanistes. Le réchauffement du climat belliqueux de la région la rend d’un coup moins accueillante. Tour à tour, Japonais, Polonais, glorieux alliés britanniques - et j’en oublie beaucoup - mettent un terme à leur séjour. Quant à poursuivre l’aventure vers l’Iran, cela ne tente vraiment personne. L’expérience afghane suffit à empoisonner l’atmosphère.

En Italie, le gouvernement Prodi vient de tomber pour avoir voulu soutenir l’extension de la base américaine de Vicenza.

L’allié turc lui-même se rappelle soudainement que son indéfectible alliance avec l’Occident ne saurait le détourner des devoirs que lui impose sa fraternité millénaire avec l’Iran. Fraternité sur le dos d’un peuple kurde auquel l’Amérique promet l’indépendance. Ankara n’apprécie pas et le fait savoir clairement.

À la manière d’une femme battue ayant quitté son mari pour se précipiter chez le bon docteur Petiot, les Etats de l’Europe de l’Est, l’Ukraine et la Géorgie pourraient bientôt constituer les plus sûrs soutiens des Etats-Unis. L’indigence de leurs armées ne représente cependant pas l’apport stratégique que recherchent les Etats-Unis pour poursuivre leur conquête de l’Est.

Hormis Israël, Bush n’a plus d’allié capable de l’épauler efficacement dans ses rêves de puissance. Il est parvenu par sa croisade hégémonique au Moyen-Orient à exacerber, à l’encontre des Etats-Unis, les ressentiments de ses plus vieux alliés historiques.

S’ils vont en Iran, les Etats-Unis devront y aller seuls, avec Israël.

Des bases vulnérables.

L’explosion de deux bases américaines en Irak ces derniers mois constitue certainement la plus grave menace contre un déploiement de troupes américaines au Moyen-Orient. La résistance musulmane rêve de rééditer cet exploit. L’Iran la dote d’un matériel considérable, et pas seulement au Liban. Cette vulnérabilité s’est trouvée renforcée par les manifestations populaires en Italie. Gageons que les services secrets américains sont en ce moment tous sur le pont afin de débusquer tout mouvement arabe susceptible d’arroser de missiles les bases américaines de par le monde.

Le déploiement des porte-avions américains montre que l’administration Bush ne dispose plus que de sa marine pour garantir la sécurité de ses soldats loin du sol natal.

De plus en plus isolé diplomatiquement sous la pression des populations et des groupes économiques qui auraient tout à perdre dans une déflagration au Moyen-Orient (ceux qui ne dépendent pas du complexe militaro-pétrolier), Bush ne dispose plus de marge de manœuvre.
Pour retrouver la confiance des populations et entraîner de nouveau les gouvernements occidentaux dans la prolongation de sa croisade, il faudrait un nouveau onze septembre. Cette dernière éventualité est très sérieusement envisagée par l’ancien conseiller à la Défense nationale et porte-parole de nombreux think-tanks américains, Zbigniew Brzezinski.

Renaud Delaporte

Sources principales :

Agence Ria Novosti
Contreinfo
Dedefensa
Département d’Etat
Iran Resist
Agence de presse de la République islamique

Mondialisation.ca
World Socialist Web Site

....et mon blog

par Renaud Delaporte (son site) vendredi 23 février 2007 - 594 réactions
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  • Par alpo47 (xxx.xxx.xxx.233) 23 février 2007 11:32

    Bravo pour votre argumentation, exhaustive et s’efforçant de décrypter les intentions cachées des uns et des autres..

    Notamment, de l’Amérique de Bush, qui s’efforce de controler les routes du pétrole, les pays producteurs, et fait de la Chine son nouvel ennemi, en plus de l’Islamisme, pour justifier la formidable course à l’armement lancée aux USA. Le GVT américain s’efforce de refaire la manipulation médiatique qui a précédé l’invasion de l’Irak, mais les cartes commencent à lui échapper.

    Peut être pourrait on ajouter qu’on ne parle jamais des 200 à 400 têtes nucléaires Israeliennes, que personne ne remet en cause. Comment se fait il ?

    Et se demander, au nom de quoi, de quel principe, ceux qui ont la bombe atomique, refusent aux autres le droit de la fabriquer, même s’il est évident que cette prolifération, entre des mains de moins en moins "responsables" ne peut qu’inquiéter. Ne perdons pas de vue, tout de même, que le seul pays à l’avoir utilisé, c’est les USA, et contre un ennemi qui cherchait désespérément à négocier sa reddition.

    J’ai peur que mis en minorité chez lui, voyant ses anciennes alliances se défaire, Bush, avec derrière lui, les lobbies qui "l’animent", ne pratique la "fuite en avant" et ne remette en danger les différents équilibres.

    Nous sommes tous en danger.

  • Par Anthony Meilland (xxx.xxx.xxx.115) 23 février 2007 12:31
    Anthony Meilland

    J’ai beau chercher l’anti-américanisme primaire dans l’article, je ne le trouve pas.

    Considères-tu que la critique du gouvernement américain est de l’anti-américanisme primaire ?

    Dans ce cas plus de la moitié des Américains sont anti-américains primaires !!!

  • Par alpo47 (xxx.xxx.xxx.39) 23 février 2007 13:03

    "...arabes sunnites, qui giclent jusque sur ce forum, .."

    Je pense que c’est cette partie de votre commentaire qui choque beaucoup(en tout cas, c’est mon cas). C’est un peu trop facile d’assimiler les gens qui ne partagent pas les vues des neo-cons US à des "arabes sunnites", autrement dit des terroristes.

    Non, il suffit de regarder les faits, l’évolution du monde depuis la deuxième guerre mondiale, l’interventionnisme américain, les plus de 100 bases militaires dans le monde, son soutien aux dictatures ...etc... et les déclarations de doubleiou .

  • Par zen (xxx.xxx.xxx.142) 23 février 2007 12:46
    ZEN

    Un article bien informé et bien équilibré.

    Mais il faut tenir compte d’une opposition qui monte aux USA, au plus haut niveau :

    par jph-immarigeon @ 2007-02-05 -

    Zbigniev Brzezinski, l’ancien conseiller national de sécurité de Jimmy Carter, a été auditionné ces jours-ci par le Foreign Relations Committee du Sénat de Washington, et y a fait des déclarations stupéfiantes qui semblent avoir laissé cois les médias américains (1).

    Stupéfiantes non pour leur fond, puisque Brzezinski n’y fait que développer l’évidence : « The war in Iraq is a historic, strategic, and moral calamity. Undertaken under false assumptions, it is undermining America’s global legitimacy. Its collateral civilian casualties as well as some abuses are tarnishing America’s moral credentials. Driven by Manichean impulses and imperial hubris, it is intensifying regional instability. » Bon, jusque là, c’est la position officielle de la France réaffirmée le 5 janvier dernier par Jacques Chirac. « Only a political strategy that is historically relevant rather than reminiscent of colonial tutelage can provide the needed framework for a tolerable resolution of both the war in Iraq and the intensifying regional tensions. » C’est également ce que l’on se tue à répéter depuis 2003 : lorsqu’on envahit, pille et occupe un pays, on se comporte en colonisateur, même si on se nomme Amérique.

    Brzezinski énonce également une évidence, l’absurdité du discours tenu depuis le 11 septembre 2001 sur la quatrième guerre mondiale contre un péril terroriste héritier du péril nazi (voir mon article « Merde à Rumsfeld ») : « This simplistic and demagogic narrative overlooks the fact that Nazism was based on the military power of the industrially most advanced European state ; and that Stalinism was able to mobilize not only the resources of the victorious and militarily powerful Soviet Union but also had worldwide appeal through its Marxist doctrine. In contrast, most Muslims are not embracing Islamic fundamentalism ; Al Qaeda is an isolated fundamentalist Islamist aberration ; most Iraqis are engaged in strife because the American occupation of Iraq destroyed the Iraqi state ; while Iran - though gaining in regional influence - is itself politically divided, economically and militarily weak. To argue that America is already at war in the region with a wider Islamic threat, of which Iran is the epicenter, is to promote a self-fulfilling prophecy (2). »

    En passant, et cela satisfera les tenants de la thèse de la conspiration dont je discute par ailleurs dans ce blog avec un de ses partisans, Brzezinski annonce également comment la guerre avec l’Iran est déjà dans les tuyaux, en envisageant une provocation montée de toutes pièces style Mandchourie 1931 (voir Tintin et le lotus bleu) ou Golfe du Tonkin au début de la guerre du Vietnam : « A mythical historical narrative to justify the case for such a protracted and potentially expanding war is already being articulated. »

    Rien à redire, mais rien de nouveau. Non, ce qui doit laisser la presse et les médias US pantois, c’est l’identité de celui qui vient dénoncer l’échec de l’Amérique. S’agit-il du Zbigniev Brzezinski qui développait la même vision que Condolezza Rice, d’une Amérique dont les privilèges de puissance devaient être imposés au reste des nations faute de quoi le monde irait au chaos ? Le Brzezinski qui proclamait il y a dix ans que les Etats-Unis seraient la première, la dernière et la seule super-puissance globale (3) ? Le Brzezinski qui ne laissait à l’Amérique et au monde que le seul choix entre la domination ou le leadership des Etats-Unis (4) - ce qui lui avait valu un commentaire triste et pertinent de son compatriote William Pfaff (5) ? Ni celui qui signait il y a moins d’un an un article dans « The American Interest » que je cite dans American parano, et qui proclamait dans le même temps que la puissance militaire américaine était incontestée (6) ? L’hypothèse d’un retrait américain ne l’effleurait alors même pas. Or voilà que dans le prolongement de sa déposition-dénonciation, il n’envisage pas d’autre solution que la retraite."

    (JP Immarigeon est rédacteur sur Avox)

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