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L’angoisse de l’avenir

La jeunesse camerounaise, comme toute la jeunesse africaine, face à la peur d’affronter un avenir sombre, entre chômage et délinquance, malgré des diplômes intéressants, s’interroge sur ces lendemains qui font déchanter. Pourtant, elle croit au changement même si le système tend à encourager le clientélisme, le tribalisme et la corruption.

Près d’un millier d’étudiants en ce jour de rentrée académique dans cet amphi de l’université de Yaoundé qui semble trop étroit pour contenir toute leur ambition et tout leur enthousiasme. Il fait près de quarante degré à l’ombre et ils sont entassés les uns sur les autres, jouant des coudes pour se faire de la place, comme si ici le véritable luxe c’est l’espace. Le professeur a du mal à se faire entendre, le microphone étant hors service depuis des lustres, sa voix fatiguée n’arrive plus à capter l’attention de cette petite chine qui lui fait face. Trublion, le public l’observe et lui envoie des paroles assassines qui, habitué, n’ont pas l’air de l’affecter. C’est de cette manière incongrue que l’on dispense les cours dans la plupart des écoles supérieures publiques au Cameroun. De nombreux jeunes étudiants entament ce parcours du combattant sachant déjà qu’ils auront tous peu de chance de faire carrière dans leur pays. En quête d’un meilleur avenir, ils donnent tout dans l’espoir de faire partie un jour à leur tour de l’élite impeccable qui se bronze au soleil monétaire. Mais ils le savent, la réalité est implacable, plus de 34 % des jeunes en Afrique subsaharienne sont des chômeurs selon un rapport du Bureau international du travail (BIT) de 2006 sur l’emploi des jeunes dans le monde, ce qui signifie qu’il y a peu de chance qu’ils puissent après l’obtention de leur diplôme trouver un travail décent. Le sous-emploi des jeunes est une préoccupation majeure dans l’élaboration des politiques de développement.

Le Cameroun comme la plupart des pays de l’Afrique noire connaît une crise profonde de l’emploi des jeunes. Avec les programmes d’ajustement structurel menés dans les années 90 sous le contrôle des institutions de Bretton Woods, le Cameroun a connu une terrible descente aux enfers qui a plombé le niveau de vie de ses habitants, surtout celui des classes les plus populaires. La baisse des salaires des agents de l’Etat, la revalorisation de la monnaie nationale et de la diminution significative de la productivité des secteurs industriels, miniers, forestiers et agricoles a accru la pauvreté des ménages ainsi que la misère des foyers modestes. Des entreprises publiques ont dû fermer ou ont été privatisées provoquant du coup un choc terrible dans le domaine de l’emploi et celui-ci s’est traduit par des licenciements massifs, mais aussi par le renforcement d’un climat d’insécurité sociale.

Les moyens alloués à l’enseignement et au Fonds national pour l’emploi (FNE), une sorte d’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) à la camerounaise, ont été considérablement révisés, laissant dès lors sur le carreau la qualité de la politique d’éducation nationale et de l’emploi. Le système éducatif entier a presque été anéanti et la formation professionnelle s’est sensiblement appauvrie. Une situation qui a conduit à plus de corruption et d’opacité, décrédibilisant au passage les diplômes nationaux.

Tous les observateurs sont unanimes sur le fait que le climat à l’heure actuelle est morose et cela se voit en partie à travers le taux d’échec record aux examens officiels, qui depuis ces dernières années plonge littéralement dans les abysses. C’est dans ces conditions particulières que les étudiants camerounais, à l’instar de ceux de l’université de Yaoundé, sont confrontés dès le début de leur parcours au problème du sous-emploi et à l’inexistence de débouchés. L’on peut facilement déceler dans les conversations et les débats, qu’ils ont aux heures de pause, une réelle angoisse de l’avenir. Quelle formation pour quelle vie ? Voilà en résumé la question qui taraude ces jeunes gens. Certains avouent que le choix de leur filière est motivé non pas par une certaine vocation, mais par le souci d’entrer dans les exigences du marché du travail. Alors, on constate que les filières professionnelles (économie, comptabilité, management, etc.) sont saturées tandis que les filières plus classiques comme les lettres sont désertées. Fait nouveau, le droit et la science politique ont depuis cinq ans le vent en poupe, sans doute à cause de l’amélioration de la fonction libérale et de l’impression que la politique enrichit.

Et lorsque ces efforts ne suffisent pas, les jeunes Camerounais n’hésitent pas à tenter leur chance par la voie de l’immigration, clandestine ou pas. Tous les réseaux menant à Paris.

Ils se donnent à fond, c’est indéniable les jeunes Camerounais sont de grands bosseurs. Et malgré la faiblesse de perspectives, ils cherchent à s’en sortir dans le secteur informel. C’est ici ce que l’on appelle la « débrouillardise ». C’est ainsi que l’on retrouvera dans les rues de Yaoundé de jeunes vendeurs à la sauvette, de « bensikinneurs », de laveurs de voiture, pourtant diplômés des plus sérieuses écoles. Souvent, en marge de cet informel dans lequel ils essaient tant bien que mal de survivre, il est courant que les jeunes Camerounais se réfugient dans les buveries, la prostitution et la délinquance, faisant des zones urbaines et industrialisées des lieux d’une forte dangerosité. Les agressions sur les personnes, les braquages et les délits de tout ordre sont le lot quotidien des habitants de Yaoundé dont les responsables sont dans la majorité des cas de jeunes, victimes des célèbres maux de Voltaire : l’ennui, le vice et le besoin.

A ce stade, un constat s’impose froidement, l’éducation, contrairement aux idées reçues, n’est pas toujours la clé du problème. « La formation ne constitue en rien une garantie pour trouver un emploi décent » comme le soutient Dorothea Schmidt, économiste au BIT et co-auteur du rapport sur l’emploi des jeunes en Afrique subsaharienne. Beaucoup de jeunes diplômés ne se retrouvent-ils pas, par exemple, chauffeurs de taxi ou agents de sécurité ? Et quand bien même ils travaillent, ils sont très faiblement rénumérés ce qui en fait des personnes extrêmement pauvres comme le souligne ledit rapport : « un seul jeune sur dix gagne assez pour s’élever au-dessus du seuil de 2 dollars par jour ».

Au Cameroun, le sous-emploi des jeunes n’est en fait que la partie émergée de l’iceberg qui cache d’autres réalités encore plus dramatiques comme l’incompétence et le clientélisme de l’administration publique. Ce qui a pour effet d’annuler toute volonté de réformer le système et de proposer des solutions rapides au sous-emploi des jeunes Camerounais. Les colloques et autres séminaires viennent et se succèdent sans que l’on puisse entrevoir une sortie de crise. L’atteinte du point d’achèvement, ultime étape du processus PPTE (Pays pauvres et très endettés), n’a pas jusqu’à ce jour apporté aux Camerounais la bouffée d’air frais qu’on leur avait promis. Il a fallu malheureusement qu’il y ait de fortes grèves estudiantines, "répressées" dans le sang et le silence, pour que le budget de l’enseignement supérieur soit revalorisé et que de nouvelles infrastructures soient construites. Un accord avec les partenaires sociaux et économiques visant à créer et à favoriser l’initiative individuelle au travers des petites et moyennes entreprises a été trouvé. Mais comme le remarquait judicieusement l’ancien ambassadeur américain à Yaoundé, Niels Marquadt, le problème du sous-emploi des jeunes réside plus dans la corruption, le manque de communication sur les différentes aides au développement allouées par les pays occidentaux, les ONG internationales et les organes onusiens et la lourdeur administrative que par l’absence de créativité et de qualification des jeunes Camerounais.

Pourtant, le Cameroun gagnerait à s’inspirer de l’exemple des autres pays africains subsahariens qui ont mis en place des projets qui permettent aux jeunes de rester dans leur pays et de sortir de l’informel, à l’instar du Sénégal. Avec le projet Reva (Retour vers l’Agriculture) à destination de ces jeunes émigrés rapatriés des Canaries, le Sénégal offre une alternative à sa jeunesse, inquiète de son avenir. Un pari allant dans le sens du BIT pour qui le secteur agricole « doit continuer de jouer un rôle important dans les stratégies d’emploi des jeunes et dans les stratégies globales d’éradication de la pauvreté » en dépit « d’un exode rural croissant ». Ce qui conviendrait à un pays comme le Cameroun dont le secteur agricole représente la majorité des revenus de l’Etat. Il faudrait impérativement entamer des réformes qui auront pour but de le moderniser et de la rendre plus apte au commerce international. Ce secteur agricole est pourvoyeur de 40 % des emplois dans le monde. Et en Afrique subsaharienne, c’est l’un des principaux employeurs, avec le secteur informel, des jeunes.

Mais il n’en demeure pas moins que l’Etat doit se diversifier en favorisant un climat propice à la création des entreprises par, d’abord, le renforcement de la formation professionnelle avec plus d’infrastructures et d’éthique, ensuite par l’allègement administratif et fiscal sur toute initiative de création d’entreprise en exigeant des quotas d’embauche de jeunes nationaux. Enfin, permettre l’innovation scientifique et technique par de pôles ou de centres de recherche, tout en adaptant les principes sociaux à la compétitivité, tributaire de la mondialisation.

En attendant que les mesures énoncées soient prises en considération, les jeunes Camerounais, comme en cette journée de rentrée académique, ressentent une drôle d’impression que tout est joué à l’avance et que la méritocratie est un mot rassurant qui sonne creux, mais surtout qui ne parvient par leur ôter cette angoisse de l’avenir.


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