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L’armée de terre russe en Géorgie : vers l’efficacité retrouvée

Le retour à la Guerre Froide, évoqué à l’occasion du conflit de haute intensité en Géorgie, s’est clairement manifesté dans la présentation des événements, tant de la part d’acteurs politiques que des médias, occidentaux ou russes, avec des prises de position partisanes impliquant de déformer, de négliger, ou d’occulter certaines réalités. Ainsi, cette crise régionale aux répercussions internationales, est-elle considérée fragmentairement plutôt que dans un cadre global résultant de vingt ans d’évolution de la Russie, heartland de l’ex-URSS, sans tenir compte de sa nouvelle doctrine militaire. Les observations très critiques, voire condescendantes, sur les capacités des forces armées de Moscou, et en particulier des troupes terrestres, s’inscrivent dans cette logique dont les conséquences ont déjà recommencé d’empoisonner les relations entre l’Ouest et le Nouvel Est. De façon caricaturale, il est expliqué que les Russes doivent uniquement leur victoire à une écrasante supériorité numérique et matérielle, à une puissance de feu sans commune mesure avec celle que pouvaient leur opposer les Géorgiens. La réalité est différente.

Moscou a-t-elle tendu un piège à Tbilissi ? A-t-elle favorisé le pourrissement d’une situation complexe en Abkhazie, Ossétie et Ajara ? Les composantes militaires russes se sont-elles organisées plusieurs semaines auparavant pour attaquer la Géorgie ? Vladimir Poutine et le premier cercle de ses conseillers ne sont pas des enfants de cœur. Ils n’ont probablement pas intercédé pour calmer les ardeurs belliqueuses des séparatistes d’Ossétie du Sud. Mais ils n’ont sans doute pas non plus parié sur une opération d’ampleur de l’armée géorgienne. La rapidité de l’intervention russe, quelques heures après le déclenchement de l’offensive géorgienne est dépeinte comme la preuve d’une machination visant à provoquer une action violente de Tbilissi. C’est oublier que le District militaire du Nord Caucase est tenu de disposer d’unités mobiles de réaction immédiate (unités légères : aéroportées, aéromobiles, de forces spéciales) ou de déploiement rapide (unités lourdes à même d’être engagées dans les plus brefs délais) en raison des menaces qui pèsent sur la région. Ce District militaire englobe en effet la République du Daghestan, où sévit la guérilla tchétchène depuis 1999, la République d’Ingouchie, dans laquelle sont aussi présents les activistes islamistes, et la République de Tchétchénie... S’ajoute que si Moscou avait préparé une intervention de longue date, Washington, par le biais de ses services de renseignement (ne serait-ce que l’imagerie satellite) aurait prévenu Mikheil Saakachvili, le président géorgien, sans délai. Or, les forces géorgiennes se déploient en nombre seulement entre le 6 et le 7 août (12 000 hommes : deux brigades d’infanterie avec chacune un bataillon mécanisé et de l’artillerie, l’essentiel de la brigade d’artillerie, le bataillon indépendant de chars, ainsi que la brigade du génie), et non pas dans une posture défensive, mais offensive. Dès le 6 août, les canons et obusiers de la brigade d’artillerie, ainsi que les mortiers lourds des deux brigades d’infanterie pilonnent Tskhinvali, la capitale d’Ossétie du Sud, par intermittence.

Le bataillon de « maintien de la paix », basé à Tskhinvali selon des accords, constitue la seule force russe en Ossétie du Sud. Des responsables de l’Otan, indiquent que, le 7 août, les unités russes du District militaire du Nord Caucase ne sont pas prêtes à être engagées, alors que, dans l’après-midi, les Géorgiens s’emparent déjà de positions importantes sur les hauteurs boisées qui entourent Tskhinvali. De là, ils peuvent diriger des tirs d’artillerie, ouvrir le feu avec des snipers, contre la ville, contre les rebelles ossètes et les soldats russes du bataillon de maintien de la paix. A ce moment, les seuls véhicules blindés russes en Ossétie du Sud sont une poignée de BMP-2 en appui du bataillon russe. Les éléments des cinq bataillons motorisés de la 19e Division de Fusiliers motorisés, de la 58e Armée russe, entrent dans le tunnel de Roki, qui conduit de Russie (plus précisément, de République d’Ossétie du Nord) en Ossétie du Sud aux environs de 11 heures, le matin du 8 août. Ce groupement de manœuvre opérationnel, équivaut à une brigade renforcée. Même s’il faut plusieurs heures aux Russes avant d’être à même d’engager cette formation homogène, sa mise sur pied, avec célérité, en alignant pour l’essentiel des soldats professionnels (et non des conscrits ou, alors, sous contrat) représente un progrès considérable par rapport aux improvisations désastreuses de la première guerre en Tchétchénie. Pourtant, les Russes agissent là aussi dans l’urgence.

Les pannes de plusieurs véhicules compliquent la progression. Cependant, même si leur nombre est insuffisant, plusieurs engins de soutien, notamment des BAT-2 de génie et dépannage, participent à l’opération. Ils semblent bien mieux intégrés au sein du groupement que par le passé. En cela, l’armée russe évolue, alors que le ratio de ses véhicules de combat et de ses véhicules de soutien a toujours été de loin inférieur aux standards de l’Otan. Si les défaillances mécaniques témoignent de la vieillesse et de l’usure des véhicules, considérer l’ensemble de l’armée russe à l’aune de ceux-ci est une erreur, tout comme déduire que l’absence de matériels perfectionnés au sein du groupement témoigne d’une volonté de dissimuler les déficiences des équipements modernes. La 58e Armée - et les unités qui en dépendent - est une formation qui mène pour l’essentiel des opérations contre la guérilla tchétchène. La doter avec des armes d’une technologie beaucoup plus avancée n’est donc pas crucial. Comme le veut la nouvelle doctrine militaire russe paraphée par Vladimir Poutine en 2000, en tant que Décret n° 706, la modernisation des armées russes est en cours. Cependant, le volume des forces, les bouleversements qu’implique cette modernisation (la professionnalisation des personnels), les difficultés budgétaires, font qu’il s’agit d’un travail de longue haleine. Au nom du pragmatisme et de la notion d’économie des moyens qui caractérisent cette nouvelle doctrine, le rééquipement des unités du District militaire du Nord Caucase n’est donc pas une priorité.

En termes de corrélation des forces, concept cher aux stratèges de la grande époque soviétique, les chars T-62, T-72, les quelque T-80, ainsi que les véhicules de combat d’infanterie BMP-2 et véhicules de transport de troupes MT-LB, BTR-70 et BTR-80 sont appropriés face aux adversaires locaux, potentiels ou avérés, à condition d’être engagés avec les tactiques adéquates, en sachant que celles-ci ne compensent pas le manque criant d’ergonomie (intérieur des blindés de transport trop étroit, inconfortable) et la vulnérabilité mortelle de ces engins (blindage des BTR, MT-LB et BMP insuffisant contre des tirs de roquettes antichars, contre les mines et autres IED, système de chargement automatique sur les T-72 et T-80 très mal conçu, avec un stockage des munitions à bord qui laisse peu de chances de survie à l’équipage en cas de pénétration d’un projectile ennemi... Les tankistes russes, sur T-72 et T-80, semblent d’ailleurs avoir combattu en Géorgie en n’emportant qu’un minimum d’obus, uniquement dans le carrousel du chargement automatique afin de limiter les risques d’explosion interne). L’absence des plus récents chars, VCI ou VTT au sein du groupement de la 19e Division de Fusiliers motorisés n’est pas synonyme d’impéritie. L’armée de terre russe ne fonctionne pas sur le modèle de l’armée américaine, simplement parce qu’elle n’en a pas la richesse. Elle se voit donc contrainte d’optimiser les moyens à sa disposition. Ce qu’elle accomplit avec une redoutable efficacité depuis la seconde guerre de Tchétchénie. Elle l’a fait, face aux chars géorgiens, dont certains T-72 avaient pourtant été rétrofités par des entreprises occidentales... Enfin, il aurait été tactiquement contre-productif de rattacher des unités dotées d’un matériel plus moderne au groupement de la 19e Division et des autres unités du District militaire du Nord Caucase engagées, alors que les officiers et éléments de ces formations ne sont pas familiarisés avec lesdits matériels, avec les tactiques pour les utiliser idéalement.

Certains font remarquer à juste titre, que, confrontés à des soldats entraînés, avec des armes beaucoup plus moderne, la victoire russe n’aurait pas été aussi décisive. Toutefois les Russes n’ont pas affronté un tel adversaire. Selon le concept de corrélation des forces cité plus haut, les équipements de la 19e Division de Fusiliers motorisés, puis des nombreuses autres unités qui participent à l’intervention, sont équivalents (voire supérieurs, par le biais de l’expérience des personnels) à ceux qu’alignent les Géorgiens, et en cela, suffisants pour s’emparer de l’initiative, la conserver, et battre l’armée géorgienne. Quelques unités de Tbilissi résistent, mais, dans l’ensemble, la plupart battent en retraite, en abandonnant leur matériel dans la crainte des raids aériens russes, chaînes de commandement et logistique rompues, dans l’affolement, talonnées par les unités de Moscou, menacées de voir les rares axes de repli coupés par des opérations héliportées. Tactiquement et opérationnellement, en dépit d’indéniables problèmes, les Russes se révèlent très supérieurs aux Géorgiens, provoquant l’effondrement de leurs unités. Quant à affirmer que les matériels russes sont forcément médiocres car obsolescents, car datant de la Guerre Froide, c’est omettre que les « modernes » M1A2 SEP Abrams sont les héritiers directs des M1 Abrams conçus... dans les années 1970, tout comme le programme des véhicules de combat d’infanterie et de cavalerie M2 et M3 Bradley... Il en va de même pour les Leopard 2 et Marder allemands, etc. Les doctrines qui présidaient à la conception des engins soviétiques et occidentaux étaient différentes. Aujourd’hui, l’armée de terre russe (tout comme l’armée de l’air et la marine) n’a d’autre choix que d’aligner le matériel fabriqué pendant cette époque révolue. Les Occidentaux ne sont pas logés à meilleure enseigne : les coûts de développement de nouveaux chars de bataille, de nouveaux véhicules de combat d’infanterie, d’automoteurs d’artillerie, leur fabrication, leur mise en service, sont prohibitifs. Aussi, l’armée russe n’est-elle pas plus « arriérée » que les armées occidentales. Elle s’adapte.

Des rumeurs font état de l’engagement d’hélicoptères de combat Kamov Ka-50 et Ka-52. Puisque ceux-ci ont déjà servi en Tchétchénie, elles n’ont rien de fantaisistes. S’il est confirmé que des Black Shark et Alligator ont volé au-dessus de l’Ossétie du Sud, et peut-être de l’Abkhazie et de la Géorgie, alors il sera démontré, non seulement que Moscou possède du matériel perfectionné, récent, mais, aussi, qu’il est utilisable. Au cours du conflit, la Russie met également à contribution ses vénérables Mil Mi-24 Hind et Mil Mi-8 Hip. Les massifs Hind semblent avoir été beaucoup utilisés contre les positions de l’artillerie géorgienne. Ces hélicoptères appartiennent à la 58e Armée, ainsi qu’à la 4e Armée aérienne, elle-même attachée au District militaire du Nord Caucase. Son efficacité, dans un premier temps, est moins probante que celle des troupes terrestres et de la marine. Ses chasseurs – alors qu’elle dispose d’intercepteurs Su-27 Flanker et de chasseurs-bombardiers Mig-29 Fulcrum – ne protègent pas le groupement de la 19e Division de Fusiliers motorisés lorsque celui-ci sort du tunnel de Roki. Les pilotes géorgiens en profitent pour attaquer les colonnes de véhicules russes. Leur Su-25 paraissent remporter quelques succès, détruisant plusieurs blindés. Toutefois, la menace que représentent les intercepteurs de la 4e Armée aérienne, les moyens de défense antiaérienne intrinsèques au groupement de la 19e Division (automoteurs ZSU-23/4, bitubes ZU-23/2 montés sur MT-LB) donnent de l’air aux éléments russes.

Cette erreur, qui ne peut s’expliquer que par l’impréparation de la 4e Armée aérienne, aurait pu avoir des conséquences catastrophiques. Elle s’inscrit dans la liste des lacunes révélées par l’intervention en Ossétie du Sud. Outre les imperfections fâcheuses dans la coopération interarmes avec la force aérienne, les insuffisances dans le domaine du recueil de renseignement tactique ont considérablement gêné l’action des troupes terrestres. Faute de moyens de reconnaissance efficaces - en l’occurrence les drones - des éléments russes sont tombés dans des embuscades. Grâce à leur expérience et à leur maîtrise tactique, les soldats de Moscou sont parvenus à se sortir de ces mauvais pas avec des pertes relativement faibles. Elles auraient pu être considérables. Toujours en raison de la pauvreté en moyens de renseignement tactiques, les Russes semblent avoir éprouvé des difficultés à neutraliser les positions d’artillerie géorgiennes, d’où l’emploi probable des Mi-24 pour les repérer et les attaquer. Les tirs de contre-batterie de l’artillerie russe ne portent pas leurs fruits systématiquement, alors qu’il apparaît que les Géorgiens ne prennent aucune précaution dans le déploiement de leurs batteries, négligeant de façon ahurissante le camouflage. A l’instar des Géorgiens, les Russes ont aussi d’importants soucis avec leurs systèmes de transmissions. En cela, les hiatus quant aux moyens de reconnaissance sont moins prégnants, dans la mesure où il ne sert à rien de disposer d’UAV (drones) si les renseignements obtenus grâce à eux ne peuvent être interprétés, exploités, plus ou moins en temps réel, avant d’être communiqués diligemment aux unités qui en ont besoin. Mais cela ne doit pas masquer la nécessité d’acquérir des UAV tactiques, surtout que les entreprises russes en produisent, en exportent. Il s’agit même d’une priorité : les moyens de renseignement sont des multiplicateurs de force qui contrebalancent l’obsolescence des matériels.

La victoire de Moscou se manifeste à tous les niveaux militaires : tactique, opérationnel et stratégique. A ce niveau, elle a su gagner la guerre de l’information en piratant les sites web officiels géorgiens, en obtenant le soutien massif de son opinion publique, lui redonnant une fierté dont Vladimir Poutine est devenu le chantre, en s’imposant face à l’Occident, et surtout, face aux Etats-Unis. L’armée géorgienne n’était assurément pas en mesure de damer le pion à l’armée russe en accumulant les actions stupides (comme de vouloir prendre le contrôle de Tskhinvali avec une colonne blindée/motorisée, tirer aveuglément sur les civils dans la capitale d’Ossétie du Sud ou, encore, ne pas bloquer la sortie du tunnel de Roki...), mais la configuration du terrain aurait pu lui permettre d’infliger bien davantage de dégâts aux Russes. Au lieu de cela, elle s’est volatilisée, abandonnant de nombreux chars, véhicules blindés, automoteurs d’artillerie et armes légères en parfait état. S’ajoute que les forces russes ont adopté une attitude modérée dans leur riposte, respectant bien davantage que par le passé les populations civiles. La 58e Armée, dont la réputation est entachée par des affaires de corruption et les exactions commises en Tchétchénie, a présenté un autre visage que celui que connaissent les Occidentaux et les Russes eux-mêmes. Les officiers des unités russes semblent avoir veillé à parfaitement contrôler leurs hommes, à contrôler les séparatistes d’Ossétie du Sud. Les considérations humanitaires n’ont pas sans doute pas primé, il s’agit plutôt de la volonté du Kremlin d’apparaître comme irréprochable. Quoi qu’il en soit, le comportement des forces terrestres russes au combat, et dans un contexte compliqué, témoigne d’un professionnalisme qui est une véritable révolution, et de capacités militaires retrouvées, capacités qui iront en s’améliorant, indépendamment du vieillissement des armes et d’une modernisation lente.

par Laurent Touchard mardi 28 octobre 2008 - 27 réactions
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  • Par Laurent Touchard (xxx.xxx.xxx.181) 28 octobre 2008 13:50

    "Conflit de haute intensité", l’expression est techniquement juste ; elle présente une guerre dans laquelle deux Etats (ou plus) s’affrontent du fort au fort, avec des moyens lourds qu’ils engagent massivement (par rapport aux moyens dont ils disposent) : l’engagement entre de nombreux éléments des forces du District Militaire du Nord Caucase, la Flotte de la Mer Noire russe et l’essentiel de l’armée géorgienne (ses forces terrestres, aériennes et navales, ainsi que des éléments de sa garde nationale), alors, c’est un conflit de "haute intensité" (à l’inverse, par exemple, du conflit entre le Pérou et l’Equateur en 1995, qui peut être qualifié de "basse intensité", car bien qu’impliquant deux Etats, ceux-ci ne mettent en ligne, de part et d’autres, que des moyens réduits par rapport à ce qu’ils disposent)...


     La désignation "L’Armée Rouge" n’existe plus depuis 1946. C’est une erreur occidentale de l’appeler ainsi, notamment due à la propagande occidentale, car cette désignation est plus "sexy" que la véritable, à savoir, "Armée soviétique". A partir de 1991, elle est nommée "armée russe", tout simplement. Continuer à l’appeler "Armée Rouge", alors que cela ne correspond plus à aucune réalité politique, c’est ni plus ni moins qu’une attitude inconsciente dans l’esprit "Guerre Froide"...

     L’armée russe est effectivement, pour l’essentiel, sous-équipée. Ses personnels sont encore pour l’essentiel des conscrits. Cependant, cette tendance s’inverse, à l’image de la 2e Division Blindée de la Garde et de la 5e Division de Fusiliers Motorisée de la Garde qui ont été rééquipées avec du matériel moderne. Ces deux divisions sont basées dans des régions où il est justifié de disposer d’armes perfectionnées. D’autre part, les soldats professionnels sont de plus en plus nombreux au sein des forces armées russes. Ce qui signifie que les conscrits sont encore très nombreux. Mon propos n’est pas de dire le contraire, mais de souligner la professionnalisation des forces qui se met lentement en place depuis 2000, et qui, plus le phénomène s’accentue, est quelque chose de totalement nouveau. Avant les années 2000 (grosso modo, la seconde guerre de Tchétchénie), l’Armée russe était l’héritière parfaite de l’Armée soviétique ; seuls les officiers faisaient carrière, avec quelques rares (proportionnellement aux effectifs) sous-officiers. Aujourd’hui, de plus en plus de sous-officiers sont des professionnels, ainsi que de nombreux hommes hommes du rang. Ce n’est pas seulement une révolution militaire, mais également sociologique.

     

    Le budget militaire de la Russie est à des années lumières de celui des Etats-Unis. Mais en quoi cette différence colossale dans les crédits alloués aux forces armées est LE critère pour affirmer que les tensions entre les Etats-Unis (et plus généralement « l’Ouest » politique) et la Russie (le Nouvel Est) ne sont pas réelles ? D’autant que la Russie a toujours été économiquement très en-deça des capacités américaines et occidentales, ce même pendant les pires périodes de la Guerre Froide. Ces problèmes économiques expliquent d’ailleurs en partie la conception des matériels soviétiques : désignés pour être produits massivement, à moindre coût, d’utilisation simple pour des soldats à l’instruction parfois défaillante (dans les années 1980, beaucoup d’entre eux comprenaient très mal le Russe, et la proportion de Slave dans les unités se réduisait, ce qui impliquait la présence de nombreux conscrits d’ethnies du Caucase, de Sibérie...), avec néanmoins des capacités de combat raisonnables. L’Union Soviétique était économiquement à la traine, ce qui n’a nullement empêché l’URSS et l’OTAN (plus alliés) de s’affronter pendant plus de quarante ans...

     

    Aujourd’hui, les tensions entre un « bloc » pro (ou proche) américain et un « Nouvel Est » sont ravivées. Elles concernent par exemple la question de l’équilibre nucléaire : la doctrine de « destruction mutuelle assurée » (MAD ; si l’un des protagonistes déclenche le feu nucléaire, alors, il sera certain d’être lui aussi rayé de la carte, ce qu’on appelle aussi « l’équilibre de la terreur ») est rendue caduque depuis que George Bush et ses conseillers ont choisi de se retirer du traité ABM en 2002. A moyen terme, cela peut signifier une relance dans la surenchère nucléaire, la recherche d’alliance qui ne se justifiaient a priori pas, et un retour à l’importance de la géopolitique, avec tout ce que cela implique en termes de confrontations éventuelles. Possibilités de confrontations renforcées par la nécessité de contrôler, ou au moins, d’exercer une influence sur les pays qui disposent de ressources naturelles énergétiques. Ces tensions s’expriment ostensiblement dans les ventes d’armes effectuées par la Russie à des pays clairement hostiles (ou susceptibles de l’être) aux Etats-Unis. Du matériel de qualité que fabrique le nouveau complexe militaro-industriel russe (à deux vitesse : celui qui représente une masse de travailleurs considérable, qui est en déliquescence et réformé plus ou moins chaotiquement afin de le faire disparaître, et celui qui est à même de rivaliser avec les industries d’armement occidentales) équipe de plus en plus les armées chinoises, indiennes, syriennes... Et certaines armes russes sont supérieures à celles du complexe militaro-industriel américain. Enfin, les tensions entre les deux « blocs » s’expriment par le biais des opinions publiques, avec une façon de voir « l’Autre » qui est redevenue très négative après une brêve période d’état de grâce. Exemple parmi d’autres : de nombreux russes sont convaincus que le Koursk a été coulé par des sous-marins américains...

     

    Mon article n’a pas pour but de vanter ou de dénigrer l’armée de terre russe, mais juste de constater qu’en dépit de lacunes évidentes, elle a remporté la victoire en Géorgie. Cette victoire, la Russie ne l’a pas obtenue sans effort.

  • Par jay (xxx.xxx.xxx.30) 28 octobre 2008 13:38

    Parler de nouvelle guerre froide est probablement exagéré, mais cela n’a pas grand chose à voir avec les budgets respectifs des USA et de la Russie.

    @ l’auteur : je suis grosso_modo d’accord avec votre analyse des capacités militaires russes. Et notamment sur le fait qu’elles sont adaptées à leurs besoins. Que Saaka... ait été mal conseillé par les "occidentaux" ne fait pour moi pas de doute. Mais j’ai été stupéfaite par sa non utilisation du tunnel de roki. Il parait inconcevable qu’il n’ait pas été une cible prioritaire. Si vous avez des idées sur le pourquoi de cette décision je serais heureuse de les lire. (l’incompétence de tous les conseillers militaires ne me semble pas crédible, je ne suis pas une spécialiste du hardware mais la difficulté opérationnelle non plus).

  • Par Laurent Touchard (xxx.xxx.xxx.181) 28 octobre 2008 19:24

     Pour ce qui est de l’aspect "politique", j’ai souhaité répondre par un commentaire distinct.

     Je ne m’extasie pas quant à l’efficacité de l’Armée russe. Je constate des faits, puis je les analyse à la lumière de ce qu’est la pensée militaire russe, de ce qu’est la pensée militaire "otanienne" et j’en déduis que, oui, l’armée russe retrouve son efficacité. Difficilement, mais sûrement.

     Ce n’est pas en dénigrant la Russie, en considérant ses voisins - alliés ou favorables à Moscou - exclusivement comme des paysans illettrés que l’on ira vers une paix mondiale stable. Cela vaut pour tous les niveaux : du citoyen au décideur politique. Et il faut arrêter de considérer que parler de questions militaires, réfléchir sur le sujet, signifie être un belliciste forcené, agent de propagande en faveur de tel ou tel "camp".

     Quant à dire qui est responsable de ce conflit, c’est d’abord la bêtise. Et au bilan, ce sont les civils qui ont le plus trinqué, qu’ils soient Ossètes du Sud ou Géorgiens.

  • Par Laurent Touchard (xxx.xxx.xxx.181) 28 octobre 2008 18:05

     Les pertes aériennes officiellement reconnues par Moscou s’élèvent à quatre appareils abattus : trois Su-25 Frogfoot (selon la désignation OTAN) et un Tupolev Tu-22M3R Backfire de reconnaissance électronique (Le Tu-22M3R est une plateforme ELINT - Electronic Intelligence). Dans la presse anglo-saxonne, spécialisée ou non, la destruction de cet avion est souvent mise en avant pour souligner l’absence de drones au sein des unités engagées en Ossétie du Sud. C’est une erreur : les missions imparties à un drone de reconnaissance tactique sont de loin différentes de celles qui sont confiées à un appareil de reconnaissance électronique. Les Américains disposent d’un avion équivalent, le RC-135 Rivet Joint.


     Sa destruction aurait été provoquée par un missile 9K37M1 Buk-M1 selon la désignation russe, ou SA-11 Gadfly selon celle de l’OTAN. La Géorgie a acquis ces systèmes d’armes auprès de l’Ukraine, et certains spécialistes russes considèrent que pendant le conflit, les trois (ou quatre) batteries en service dans l’armée géorgienne étaient servies par des opérateurs ukrainiens, ou du moins, que le personnel était encadré par des Ukrainiens. Cela ne semble pas impossible dans la mesure ou les Géorgiens ont reçu cet armement seulement à partir de juin 2007.


     Outre ces quatre appareils abattus dans les premières heures de l’engagement russe, trois autres auraient encore été détruits par la suite (pertes non-reconnues par les autorités russes) : un Su-24MR Fencer E de reconnaissance, un bombardier Su-24M Fencer D (équivalent du F-111 américain qui n’est désormais plus en service) et un autre avion d’assaut Su-25 Frogfoot. Ces avions détruits seraient à mettre au tableau de chasse de deux batteries de 9K33M3 Osa-AKM (SA-8B Gadfly). S’ajoutent trois Su-25 auraient quant à eux été endommagés par des missiles sol-air à très courte portée (SATCP ou MANPAD - Man Portable Air Defense ; des missiles anitaériens légers pouvant être tirés à l’épaule).


     Qu’il s’agisse de quatre ou de sept appareils perdus, ces pertes sont lourdes (surtout en ce qui concerne le Tu-22M3R) au regard de la briêveté du conflit. La défense antiaérienne géorgienne était probablement la composante militaire de Tbilissi la plus efficace, notamment grâce aux instructeurs ukrainiens (ou au moins à la formation qu’’ils dispensèrent aux Géorgiens). A l’inverse, les systèmes de contre-mesures électroniques dont disposent les avions russes se sont révélés défaillants car trop anciens.

     

    La Russie dispose de plusieurs missiles antiradars : Kh-25MP, Kh-31, Kh-58E, mais ils ne semblent pas avoir été utilisés. Les forces aériennes russes ont été incapables de s’assurer de la "suppression" du réseau antiaérien géorgien du fait de graves lacunes dans le renseignement et la guerre électronique (la localisation des points névralgiques de la défense antiaérienne de Tbilissi...).

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