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Accueil du site > Actualités > International > L’Arménie, pays (pré)occupé ?

L’Arménie, pays (pré)occupé ?

Pas évident de s’y retrouver dans l’actualité arménienne depuis dix jours. Elections douteuses, manifestations qui font des morts, arrestations d’opposants, état d’urgence. Vous me direz, rien que de très classique dans ces pays issus de l’ex-URSS. Chaque élection suscite une poussée de fièvre. La question qui se pose : pourquoi ? Alors, comme j’y ai quelques amitiés tenaces, l’Arménie me préoccupe. Je me décide à entreprendre quelques recherches, à mon modeste niveau, pour ma gouverne, d’abord, puis pour tous ceux, autour de moi qui cherchent à comprendre.

Les faits : le 24 février, un nouveau président doit être élu. Ouverture des bureaux de vote. Fermeture des bureaux de vote. Pendant ce temps, des observateurs internationaux observent. Ils décident que tout s’est bien passé. Mais pas les partisans de l’opposition, qui manifestent par dizaines de milliers chaque jour, s’installent sur une des places principales de la capitale, demandent un recomptage des bulletins. Et puis, au petit matin, le samedi 1er mars, tout s’emballe. Ils sont délogés, matraqués et renvoyés chez eux, à l’hôpital, au cimetière ou en prison. C’est au choix. Au petit bonheur la malchance.

Etat d’urgence jusqu’au 20 mars. Dimanche 2 mars, Erevan est calme.

Le temps pour moi de faire le point, de prendre du recul, de comprendre pourquoi cette fois-ci, c’est si dur d’accepter l’ordre mi-militaire, mi-mafieux qui existe en Arménie depuis tant d’années. A la lecture des dépêches, des revues de presse de l’ambassade de France, des articles publiés dans la presse de la diaspora en France, des sites internet d’opposition au pouvoir arménien, je me forge une opinion, un sentiment : les Arméniens ont l’impression de ne plus rien maîtriser de leur propre pays, de leur propre vie. Pour faire simple, les manifestations, les émeutes de cette dernière nuit ne seraient, peut-être, que le témoignage d’un ras-le-bol, trop c’est trop en somme. C’est une hypothèse.

Etrange sentiment, en effet, lorsqu’on discute avec des Arméniens. Non pas ceux du centre-ville en pleine mutation de la capitale, Erevan, mais ceux des quartiers périphériques de Bangladesh, Massive, Davitachen où plus loin encore des régions du Nord que je connais : Vanadzor, Alaverdi. Etrange sentiment, en effet, d’entendre de nombreuses personnes nous dire à quel point ce pays leur échappe, qu’il ne leur appartient plus. Le sentiment qu’il est... (le mot est fort) occupé.

Petite revue de détail :

Les karabakhtsi : ils tiennent le pouvoir. Le président élu le 24 février, Serge Sarkissian et son prédécesseur, Robert Kotcharian, sont, en effet, originaires de cette enclave peuplée d’Arméniens dans l’Azerbaïdjan voisin. Une guerre, au début des années 1990, a vu l’Arménie et l’Azerbaïdjan, républiques du Caucase fraîchement indépendantes depuis la dislocation de l’URSS en 1991, s’affronter très violemment pour le contrôle de ce petit territoire. Une guerre qui a vu l’Arménie prendre l’ascendant jusqu’à un cessez-le-feu qui n’a toujours pas débouché sur une paix durable. L’Arménie occupe militairement les terres qui la relient au Karabakh. Les affaires karabkhtsi et arméniennes sont intiment liées au point que, depuis dix ans, l’Arménie est dirigée par d’anciens militaires karabakhtsi. Ceux-ci contrôlent, aujourd’hui, une grande partie des postes-clés du pouvoir en Arménie et y ont développé de puissants réseaux mafieux. Depuis plusieurs mois, Serge Sarkissian, préparant sans doute son élection, faisait le ménage dans l’armée, dans l’administration notamment afin d’y imposer ses acolytes. Aujourd’hui plus que jamais, l’Arménie est tenue par les clans karabakhtsi.

La diaspora : l’une des grandes « réussites » de Robert Kotcharian, président ces dix dernières années, est d’avoir su attirer en Arménie, l’argent de la diaspora arménienne très fortunée des Etats-Unis et de la France. Il n’y est pas allé de main morte. Il leur a donné deux mois de l’année et le centre-ville d’Erevan. En effet, en juillet et août, la diaspora investit la capitale et le pays. Tout est fait pour ses beaux yeux. Mais le plus impressionnant est le centre-ville, désormais propriété revendiquée de la diaspora. Les habitants y ont été délogés, envoyés dans les quartiers périphériques. Une nouvelle artère, l’avenue du Nord, a été creusée reliant deux lieux importants de la capitale, la place de la République et l’Opéra. Pour témoigner de cette appropriation, il suffisait de voir, lors de l’exposition sur les douze capitales historiques de l’Arménie qui se tenait à la Conciergerie, il y a quelques mois, cette diaspora se masser autour de la maquette de la capitale actuelle et la voir dire, l’un : là c’est à moi, l’autre : ici c’est à moi, un autre encore : par là c’est à moi et ainsi de suite. Spectacle à la fois drôle parce qu’enfantin, mais aussi (c’est le sentiment que j’ai eu) d’une grande vulgarité. Pour s’en convaincre encore, il suffit de lire un des derniers articles publié dans Nouvelles d’Arménie, un des journaux principaux de la diaspora en France. Florence Ritter, journaliste dans le genre investigation, ayant épousé totalement la cause arménienne, commente les derniers événements et au détour d’une phrase commet un lapsus révélateur : « L’avenue du Nord n’aura pas peu contribué aujourd’hui à l’installation de la démocratie en Arménie. La foule présente au rassemblement de Serge Sarksian sur la place de la République a eu ainsi le loisir de remonter par notre nouvelle avenue vers la place de l’opéra là où se tient sit-in permanent de l’opposition - et inversement. » Notre nouvelle avenue qui trace le chemin de la démocratie en Arménie...

La Russie : l’autre grande œuvre du président Kotcharian aura été de vendre l’Arménie à la Russie. Certes, lorsqu’il arrive au pouvoir en 1998, celle-ci est exsangue. La guerre est gagnée, mais à quel prix ? Des dizaines de milliers de morts, une économie désorganisée, les cicatrices mal refermées du tremblement de terre de 1988, une crise énergétique extrêmement grave. Pour beaucoup d’Arméniens, la Russie sera la seule issue. Beaucoup partiront y travailler afin de ramener quelques revenus au pays. Aujourd’hui on estime que l’Arménie a perdu près d’un million d’habitants en dix ans, une bonne partie vers la Russie, les autres vers l’Europe et les Etats-Unis. Mais, ce n’est pas tout. Le président Kotcharian a fait en sorte que la Russie achète une grande partie des grands complexes industriels encore debout et l’essentiel du capital énergétique arménien. Au point qu’aujourd’hui, sur le plan économique et politique l’Arménie dépend très largement de la Russie. Vladimir Poutine y est un modèle.

Voilà. Le sujet est sensible. Je n’y suis pas allé de main morte. Je l’avoue. J’accepte de me tromper. Je l’ai dit tout au début : ces réflexions sont un sentiment. Elles s’appuient sur des choses lues, vues et entendues. L’Arménie est un pays complexe. Les troubles actuels sont davantage l’expression d’un ras-le-bol : perte de contrôle politique, dépendance économique vis-à-vis de la Russie, financière vis-à-vis de la diaspora, très forte inflation des prix, très grande corruption. Le sentiment parfois que l’Arménie est à vendre.

Et les Arméniens dans tout cela ? Ils semblent ne plus savoir où ils sont. Ils m’ont fait me rappeler un texte de Prévert. Cela s’appelle L’Accent grave. Le voici :

LE PROFESSEUR

Elève Hamlet !

L’ELEVE HAMLET
(Sursautant)

... Hein... Quoi... Pardon... Qu’est-ce qui se passe... Qu’est-ce qu’il y a... Qu’est-ce que c’est ?...

LE PROFESSEUR
(Mécontent)

Vous ne pouvez pas répondre « présent » comme tout le monde ? Pas possible, vous êtes encore dans les nuages.

L’ELEVE HAMLET

Etre ou ne pas être dans les nuages !

LE PROFESSEUR

Suffit. Pas tant de manières. Et conjuguez-moi le verbe être, comme tout le monde, c’est tout ce que je vous demande.

L’ELEVE HAMLET

To be...

LE PROFESSEUR

En Français, s’il vous plaît, comme tout le monde.

L’ELEVE HAMLET

Bien monsieur. (Il conjugue :)
Je suis ou je ne suis pas
Tu es ou tu n’es pas
Il est ou il n’est pas
Nous sommes ou nous ne sommes pas...

LE PROFESSEUR
(Excessivement mécontent)

Mais c’est vous qui n’y êtes pas, mon pauvre ami !

L’ELEVE HAMLET

C’est exact, Monsieur le professeur,
Je suis « où » je ne suis pas
Et, dans le fond, hein, à la réflexion,
Etre « où » ne pas être
C’est peut-être aussi la question.

Dans le fond, en effet, à la réflexion.
Peut-être que ces milliers d’Arméniens qui osent défier un pouvoir quasi autoproclamé ne veulent tout simplement plus être comme tout le monde veut les voir être... ou ne pas être.

Max.


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1 réactions à cet article    


  • Flamant rose 5 mars 2008 21:45

    bonjour

    j’ai rencontré Robert Kotcharian en 1992, au Kharabakh, à Stepanakert. C’était un homme qui paraissait droit et juste, et qui a tout fait pour faciliter nos "actions humanitaires". A cette époque, le passage par le couloir de Latchine n’était pas sécurisé, et c’est encadré par un convoi militaire que l’on pouvait passer. Quand il est devenu premier ministre, puis président d’Arménie, je le voyais toujours comme quelqu’un d’honnéte. Pourtant, la corruption s’est amplifié en Arménie, et il est devenu évident que malgré ses bonnes paroles, il faisait parti du système.

    Son ascention est fulgurante.

    En 1989 et 1990 il est Député en Arménie.
    En 1991 il est Député du Kharabakh.
    En 1992 Robert Kotcharian est ministre de la Défense, puis 1er ministre du Karabagh.

    En 1996, il est élu Président du Kharabakh.
    En 1997, il est le 1er ministre de la République d’Arménie.
    Il est élu Président de la République arménienne en mars 1998, après la démission de Levon Ter Petrossian.

    La question que je me pose : A quel moment a-t-il mis la main dans l’engrenage ?

    Car, quand on voit qu’il a bradé des secteurs entiers de l’économie à la Russie, cela donne à réfléchir.

    Flamant
     

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