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L’Empire contre-attaque

Il a suffi que le conflit avec la Géorgie montre que la Russie bougeait encore pour que se réveille en Europe la vieille hostilité anti-russe que l’on aurait vite fait de confondre avec l’anti-soviétisme. Peu importe que la Géorgie ait été l’agresseur, tout se passe comme si la Russie n’avait, depuis la chute de l’URSS, plus aucun droit à manifester sa puissance sur le plan international.

La Russie de retour

Quelle naïveté que d’avoir imaginé que la Russie, exténuée par 70 ans de communisme et réduite à la mendicité sous Eltsine, allait se contenter de compter les points indéfiniment entre l’Occident et l’Asie sino-indienne. Même amputé de grands territoires comme le Kazakhstan, la Russie demeure non seulement un immense pays, mais aussi une puissance dont la force repose sur l’extraordinaire unité - à quelques exceptions tchétchènes près - culturelle et linguistique. De Saint-Pétersbourg à Vladivostock, des frontières de l’Union Européenne à celles de la Chine ou du Japon, on parle russe, on pense russe, on est russe. La parenthèse de faiblesse et d’humilité ne pouvait qu’être de courte durée. La Russie a la taille d’un empire, la culture d’un empire et n’aurait su plus longtemps se limiter au poids politique du Luxembourg.

Contrainte de s’aligner gentiment sur les Etats Unis et l’Europe en échange des investissements indispensables à son redressement, la Russie d’Eltsine n’avait plus les moyens de peser sur les affaires du monde, n’ayant pas même eu assez de force pour contenir l’éclatement de ses satellites.

L’étape libérale franchie, il appartenait à Vladimir Poutine de remettre de l’ordre dans la maison, de consolider les frontières, de réaffirmer l’existence de la Russie sur la scène internationale. Sans doute la démocratie n’a pas été gagnante à ce grand ménage et la Russie est revenue à des pratiques historiques de pouvoir, nécessairement centralisatrices et autoritaires dans ce qu’Hélène Carrère d’Encausse appelait jadis l’"Empire éclaté". Etait-ce la seule méthode de rétablir un état fort et de lutter contre la corruption au plus haut sommet de l’Etat ? Une chose demeure certaine : le maître du Kremlin est nécessairement un homme à poigne, quelque soit le contexte de libertés publiques qui règnent dans le pays, tant les forces centrifuges sont actives dans un territoire aussi vaste.

La Russie de Poutine a tranquillement réorganisé son armée, modernisé sa flotte, maintenu et amplifié sa maîtrise spatiale, assuré son indépendance énergétique. Il lui restait à démontrer qu’elle entendait rester maîtresse de ses frontières. L’occasion lui en a été fournie par les sottises de la Géorgie.

L’erreur géorgienne

Lorsque la Géorgie proclame son indépendance en avril 1991, ses frontières sont issues d’un découpage effectué par Staline, Géorgien lui-même. Afin d’ancrer son pays natal au sein de l’Empire, Staline décroche un morceau de l’Ossétie pour l’intégrer à la nouvelle république soviétique de Géorgie. Lors de l’indépendance de la Géorgie, les ossètes du Sud revendiquent assez naturellement leur rattachement à l’Ossétie du Nord et proclame leur indépendance en 1992. Paradoxalement, la Géorgie revendique le maintien de l’héritage stalinien.

Parallèlement, l’Abkhazie, dont la situation ethnique et historique diffère de celle de l’Ossétie du Sud, proclame son indépendance en 1993 et, après une guerre et un déplacement de population géorgienne (250 000 géorgiens contraints de quitter la région), l’Abkhazie devient indépendante de fait, tout en n’étant pas reconnue internationalement.

Cette situation dangereuse n’aurait pas dû perdurer au-delà de l’installation d’un gouvernement démocratique en Géorgie. Mais il en va autrement dans le Caucase, où les peuples de cette région ont une tradition de s’envahir et de se dominer les uns les autres. Conflits en Arménie, en Azerbaidjan, en Tchétchénie, en Ingouchie...

Le gouvernement géorgien décide le 8 août 2008 d’investir militairement l’Ossétie du Sud, se sentant vraisemblablement protégé par les protestations d’amitiés des Etats-Unis. C’est une erreur : la Russie n’attendait qu’une occasion comme celle-ci pour clarifier la situation en Géorgie. La suite est connue : l’armée russe entre en Géorgie, défait les Géorgiens en quelques heures, s’installe et se retire dans le pays à sa guise, démontrant ainsi tant à la Géorgie qu’à ses voisins ou à leurs protecteurs occidentaux, que la Russie entend rester maîtresse chez elle. Et chez elle, c’est là où son armée entre et sort comme elle l’entend.

La tentation anti-russe

L’épisode géorgien ne devrait pas constituer un casus belli entre la Russie et l’Europe. Les intérêts américains sont à ce titre sensiblement différents de ceux des européens et l’atlantisme de nos gouvernements devrait malgré tout considérer un simple fait : Le Caucase est loin de l’Atlantique.

Sous l’impulsion revencharde d’anciens pays satellites de l’URSS membres de l’Union Européenne (Pologne et pays baltes), l’UE semble tentée par une stratégie de défiance à l’égard de la Russie.

Rien ne saurait être plus dangereux et contraire aux intérêts européens. S’il y a lieu de rappeler la Russie à la retenue, notamment en ce qui concerne les populations civiles, il n’est ni juste historiquement, ni intelligent politiquement de fragiliser la Russie sur ses frontières. M. Gorbatchev rappelait récemment encore qu’entre l’Amérique du Nord et l’Asie, l’ensemble européen incluant la Russie constituait un élément de multipolarité nécessaire. Personne ne peut raisonnablement craindre la moindre action hostile de la Russie à l’encontre de l’Union Européenne. De la même façon, la Russie entend qu’on lui laisse la marge de manoeuvre qui lui est indispensable dans le Caucase. Il ne s’agit pas de laisser la Russie remettre la main sur des pays aujourd’hui indépendants et reconnus internationalement. Il s’agit de ne pas conditionner son accès aux voies de communication vers le Sud à sa docilité. Il s’agit de ne pas la menacer par des boucliers anti-missiles installés un peu partout à ses frontières, d’abord en Pologne, demain en Ukraine ou en Géorgie.

Les Etats-Unis proclament que ce bouclier anti-missile n’est en rien dirigé contre la Russie, ce qu’on veut bien croire. Mais comment croire que la Russie puisse conserver son indépendance stratégique si la disposition de ses missiles longue portée est soumise au bon vouloir des américains. Si demain un conflit majeur engage la Russie à ses fontières, il ne lui serait pas permis d’user de ce type de missiles sans risquer de les voir détruits en vol si les américains considèrent dans leur intérêt de les détruire. D’un point de vue russe, ce bouclier est inadmissible et on doit le comprendre. D’un point de vue européen, ce bouclier est la porte ouverte à un conflit direct avec la Russie. Car si une telle éventualité se présentait, la Russie n’aurait d’autres solutions que de détruire les installations du bouclier, sur le sol de l’Union Européenne.

Nos pays d’Europe doivent d’abord se souvenir et ensuite comprendre. Se souvenir que sans la Russie, la deuxième guerre mondiale aurait pris un tour bien différent. La Russie - hors du contexte de domination de l’URSS - est un des pôles de la stratégie de paix en Europe. Comprendre que les intérêts de la Russie ne sont pas dirigés contre nos propres intérêts ni d’ailleurs contre l’intérêt des peuples du Caucase. La Russie n’a pas besoin d’espace, elle en a. Elle n’a pas besoin de ressources, elle en a. En revanche, et c’est un facteur de paix important, la Russie a besoin de débouchés et de voies de communication sécurisées vers l’extérieur. A l’Ouest, par un partenariat serré avec l’UE. A l’Est avec la Chine et le Japon. Au Sud, par la Mer Noire et la jonction caucasienne avec la mer Caspienne. Car la Russie, aussi vaste qu’elle soit ne dispose de frontières libres qu’au Nord : vers les glaces de l’Arctique.

Le temps n’est pas à satisfaire les revanches polonaises et baltes ni à maintenir à toute force l’unilatéralisme américain. Le temps est à comprendre que la Russie a des besoins légitimes qui peuvent être satisfaits sans altérer la libertés des peuples, mais sans humilier non plus le grand pays.

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Les réactions les plus appréciées

  • Par Pi@h (xxx.xxx.xxx.30) 23 août 2008 11:59

    Voilà une approche concrète qui prend (enfin) en compte les intérêts de l’UE et de la Russie à court/moyen voir long terme sans se focaliser sur les USA. les Yankee n’ont rien à fouttre en Géorgie, il en est de même pour leur foutu bouclier anti missiles qui ne sert que leurs intérêts. 

    Il faut dépasser l’approche puérile et stérile gentils/méchants, les Russes ne sont peut etre pas tout blanc mais qui sommes nous pour les juger ? Sommes nous exempts de tout reproche ?

    Ne nous y trompons pas, les USA ne considère l’Europe que comme un champs de bataille, si ça dégénère nous servirons tous de chair à canon et boucliers humains. Le vieux continent a versé assez de sang et la seule garantie pour nous d’une paix durable sur le sol Européen est un axe UE-Russie fort.

    Nous avons tout à craindre d’un bloc Sino-Russes et US de l’autre. Dans le meilleur des cas, nous nous écroulerons de nous mêmes après la chute de l’empire Américain (qui est je pense inéluctable) ou dans le pire des cas nous nous ferons pulvériser avec eux si nous les suivons dans leur fuite en avant irresponsable et destructrice.

    Nous avons toutes les cartes en main pour nous imposer réellement sur la scène internationale, encore faut-il que nos dirigeants fassent les bons choix...

  • Par Krokodilo (xxx.xxx.xxx.79) 23 août 2008 11:33
    Krokodilo

    Intéressante analyse, et c’est utile de faire entendre un son de cloche un peu différent ; les journalistes des médias tradictionnels sont d’ailleurs bien embêtés dans leurs analyses par ce petit "détail" que l’agresseur est la Georgie ! Et d’après le récent Canard enchaîné qui rapporte les bruits de couloir du Quai d’Orsay et de la Défense, avec la participation d’officiers US pour la formation (coopération pacifique) et le réglage des missiles (ce qui serait une participation active).

    Deuxième petit "détail" gênant, les populations des deux provinces en cause sont très majoritairement prorusse, rien à voir avec un petit 10% d’autonomistes en Corse ou ailleurs. Leurs assemblées ou leurs élus viennent d’ailleurs de demander le rattachement à la Russie…
    C’est bien aussi de rappeler que Staline est toujours admiré en Georgie comme un enfant du pays, et sa statue est toujours debout, contrairement à ce qui s’est passé en Russie et dans les autres pays ex-URSS. C’est un peu le Napoléon local.

    L’intangibilité des frontières reconnues internationalement, c’est surtout parce que leur remise en question fait craindre des revendications en série (les kurdes en Turquie, par exemple, ou ceux du nord de l’Irak qui ont été trompés par les promesses étatsuniennes de la première guerre d’Irak), mais vous faites bien de rappeler qu’à l’origine c’est Staline qui a bricolé, disposant des frontières et des gens à sa guise, car déplacer (ou fusiller) des dizaines de milliers de personnes ne lui faisait pas peur.


  • Par sisyphe (xxx.xxx.xxx.184) 23 août 2008 15:36
    sisyphe

    En regardant, comme vous le préconisez, la carte, on ne voit pas quel serait le problème, dans le cas d’un axe Moscou-Teheran, avec la Georgie, qui n’a pas de débouché sur la Mer Caspienne : il n’y a que l’Azebaidjan entre la Russie et l’Iran, et, de l’autre côté, le Kazakhstan, et le Turkmenistan. 

    En revanche, en regardant de l’autre côté, sur la mer Noire, on voit très bien l’axe Georgie-Ukraine-Turquie (tous pro US), pour isoler la Russie, et pouvoir atteindre les vrais objectifs de la stratégie Us  : le pétrole et plus exactement le gigantesque oléoduc Baku-Tbilissi-Ceyhan. D’une longueur de 1 767 kilomètres, il est connu sous le nom de BTC et a été conçu par Washington comme l’ultime méthode pour contourner la dépendance de l’Occident envers le pétrole et le gaz russe ainsi et iranien.

    Le vice-président Dick Cheney, depuis qu’il s’est illustré comme Pdg du géant pétrolier Halliburton, a toujours battu le tambour en faveur du BTC. Soutenu par des investissements massifs réalisés par des multinationales du pétrole (dont Royal Dutch Shell, Unocal, British Petroleum), par Washington (qui a prêté 823 millions de dollars à la Turquie pour sa partie du BTC) et par la Banque Mondiale (dont les deux derniers présidents, Paul Wolfowitz et son chef actuel Robert Zoellick, étaient tous deux membres de la cabale néoconservatrice du Project for a New American Century), le BTC est en outre protégé par l’alliance militaire anti-russe du GUUAM (pour Géorgie, Ouzbékistan, Ukraine, Azerbaïdjan, Moldavie) bâtie par Washington. Rien que cela !

    Israël est également de la partie car l’Etat hébreu envisage de lier le BTC à l’oléoduc Trans-Israël Eilat-Ashkelon. Objectif : faire d’Israël une force importante du marché global de l’énergie en s’alliant avec les intérêts pétroliers anglo-américains. Ce n’est pas une coïncidence si le terminus du BTC se trouve à côté de l’importante base aérienne américaine d’Incirclik, en Turquie.

    Comme quoi, quand on regarde une carte, faut savoir regarder des deux côtés !
     smiley

  • Par Cug (xxx.xxx.xxx.242) 23 août 2008 13:29
    Cug

     C’est bien de rappeller que sans l’armée rouge, le nazisme aurait été encore pire !!!! D’ailleurs il est pertinnent de se poser la question de savoir si les anlos-saxons n’ont pas laissé Hitler émergé dans le but de défaire l’URSS ? Le mauvais pantin ayant échappé aux marionnetistes !

     L’Europe (moins la GB) a intérèt d’avoir comme partenaire une Russie prospère et pacifique pour mettre en place un bloc économique de progrès allant de l’Europe à la Chine en passant par la Russie, l’Eurasie.

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