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L’ombre de Ghost Recon. La guerre de Cinq Jours en Ossétie du Sud-Géorgie (7-12 août 2008)-Troisième partie

Dernière partie de mon analyse sur le conflit russo-géorgien de l’été 2008. Un peu en retard en raison du travail...

Dernière partie de mon analyse sur le conflit russo-géorgien de l’été 2008. Un peu en retard en raison du travail...
 

 
  1. La victoire russe, l’illusion de la puissance1 :
  1. L’armée géorgienne victime du syndrome d’Icare ?
La campagne géorgienne en Ossétie du Sud est marquée par des défauts tactiques fondamentaux et par de sérieuses erreurs stratégiques2. La planification de la campagne par Tbilissi connaît deux défauts majeurs expliquant la défaite finale de l’armée géorgienne : une confiance trop grande dans les capacités de ses propres forces et une grave sous-estimation de l’ampleur et de la portée de la réponse russe. Pour le premier terme, il faut bien dire que les forces terrestres géorgiennes sont dépendantes du programme d’entraînement américain mis en place depuis 2002. Cette formation a conduit la Géorgie à disposer d’un noyau professionnel solide (4 brigades d’infanterie légère) et d’une force de conscrits insuffisante, mal payée et au moral plus que chancelant ; en somme, une armée à deux vitesses. La formation prodiguée par les Américains ne visait pas à faire de l’armée géorgienne une force capable de mener des actions offensives de grande ampleur : il fallait entraîner une armée pour qu’elle mène des opérations limitées de contre-terrorisme, essentiellement. Un autre objectif était également de mettre une partie des forces géorgiennes à contribution dans le cadre de l’opération Iraqi Freedom en Irak. En revanche, les achats massifs d’artillerie autopropulsée, de LRM et de systèmes modernes de défense aérienne se sont révélés payants : les troupes géorgiennes étaient sans doute mieux équipées que leurs opposants russes, et ce sont ces matériels qui ont infligé le plus de pertes à Moscou. Quant à la menace russe, les Géorgiens se sont fourvoyés dans la perception de sa nature même. Ils n’envisageaient pas une riposte militaire d’envergure. D’où la concentration sur l’objectif médiatique mais finalement secondaire que constitue la capitale ossète, Tskhinvali, alors qu’il aurait été bien plus vital de s’emparer ou de mettre hors service le tunnel de Roki.
  1. Un colosse aux pieds d’argile ?
La victoire de la Russie n’est guère surprenante étant donné la disproportion des forces entre les deux armées3. Cependant, la Géorgie aligne un matériel plus moderne et elle a su tirer parti de certaines faiblesses adverses -lacunes technologiques, mauvaise coopération entre forces aériennes et terrestres, difficultés russes à localiser son artillerie, par exemple.
 
Dans l’ensemble, l’opération a été menée selon un plan bien préparé et l’objectif militaire principal a été atteint, notamment grâce à une supériorité numérique évidente. Des forces terrestres, aériennes et navales considérables ont été acheminées sur le théâtre d’opérations en quelques heures. Une supériorité aérienne locale a été rapidement établie, indispensable au déroulement des opérations terrestres et navales. Il faut aussi souligner que l’opération a été conduite sans l’usage inconsidéré de la force militaire, contrairement aux deux guerres de Tchétchénie. Cela n’empêche pas de relever certaines faiblesses dans le déroulement des opérations.
 
Le commandement russe s’est trouvé très fractionné : certains officiers supérieurs étaient en permission, et par ailleurs le chef du district militaire du Nord Caucase, par exemple, n’avait pas le commandement direct des forces aériennes mises à contribution. Au niveau tactique, les officiers ont souffert d’un manque de moyens de communication modernes, ayant souvent recours aux téléphones portables et ce même pour demander des frappes d’artillerie. Les Géorgiens ont réussi à perturber efficacement les communications russes déjà entravées par un terrain montagneux. Un officier du QG de la 58ème armée russe s’est même vu contraint en une occasion d’emprunter le téléphone satellite d’un journaliste présent pour couvrir les combats.
 
L’armée de l’air russe a fait montre de défauts graves dans la conduite des frappes, malgré un rôle plus que déterminant dans le succès de la réaction de Moscou. Les pertes élevées (4 appareils perdus officiellement, sans doute près d’une dizaine en réalité) en sont un bon indicateur. Les appareils engagés par la 4ème armée de l’air russe sont de construction soviétique et datent pour la plupart des années 80. La plupart des pilotes étaient pourtant chevronnés, vétérans des campagnes en Tchtéchénie ou provenant de l’aviation à long rayon d’action. Cela montre clairement des insuffisances dans l’entraînement et dans le niveau technique des appareils. La douzaine de Su-25 géorgiens a réussi à continuer ses missions jusqu’à la fin du conflit ; l’incapacité russe à museler rapidement cette faible opposition pour obtenir la supériorité aérienne intégrale est révélatrice d’une faiblesse. Paradoxalement, par ailleurs, les troupes russes ont manqué de soutien aérien rapproché ; il n’y avait pas de contrôleurs aériens avancés avec les forces au sol assurant la liaison avec l’aviation ; en outre la pauvreté en moyens de communication n’a pas amélioré les choses, d’où l’importance notable des tirs fratricides. Les hélicoptères russes ont connu des difficultés pour naviguer au-dessus de la chaîne montagneuse du Caucase, et leur action n’a été vraiment efficace que dans les derniers jours de combat, après l’établissement d’une base temporaire en Ossétie du Sud. Le manque de couverture aérienne a laissé les troupes mécanisées russes vulnérables à des embuscades, et c’est en particulier à cette occasion que les Su-25 géorgiens ont infligé des pertes aux unités russes au débouché du tunnel de Roki. Les Russes n’ont pas été capables de mettre en œuvre des munitions intelligentes, se reposant essentiellement sur des projectiles non guidés, donc moins précis. Plus de sorties ont donc été nécessaires pour détruire un même objectif, exposant davantage les appareils à la défense anti-aérienne géorgienne. D’où le recours aux bombardiers stratégiques Tu-22M3 Backfire, censés frapper la profondeur du dispositif adverse, mais ici bien commodes pour larguer des tapis de bombes classiques sur les positions géorgiennes. L’appareil perdu l’a été durant une mission de reconnaissance, ce qui a provoqué un scandale au sein du commandement des forces aériennes russes, violemment critiqué pour l’absence de missions SEAD (voir ci-dessous) et des opérations Search and Rescue pour les pilotes abattus4. Les missions russes ont par ailleurs toutes été conduites de jour, ce qui signale un manque évident d’appareils de vision nocturne, alors que les Su-25 géorgiens en sont équipés et ont opéré de nuit. L’armée de l’air russe ne s’est pas montrée capable, enfin, de mener des missions SEAD (Suppression of Enemy Air Defence) ce qui explique en grande partie les pertes importantes subies en cinq jours d’opérations. Les pertes auraient d’ailleurs pu être bien pires si les Géorgiens n’avaient pas abandonné des lanceurs Buk près de la base de Senaki et des lanceurs Osa en Ossétie du Sud durant la panique de la retraite des derniers jours du conflit5. Les troupes russes se sont emparées pendant la campagne de 5 lanceurs Osa, de canons bitubes ZSU-23/2, d’automoteurs antiaériens ZSU 23/4 Shilka et d’une batterie de lanceurs Buk, détruisant les autres6. La capacité des forces aériennes russes à combattre une défense aérienne ennemie est donc relativement limitée, même face à un adversaire de taille modeste, tout comme l’appui rapproché aux troupes au sol. En revanche, l’aviation de transport militaire russe a accompli sa mission avec brio. Plusieurs unités ont été convoyées de Russie jusqu’en Ossétie du Nord et en Abkhazie, et de manière rapide -en tout, 14 000 troupes aéroportées7.
 
L’équipement militaire russe s’est montré suffisant pour obtenir le succès escompté, mais plus par la quantité déployée que par la qualité manifestée. Le blindage des véhicules blindés se révèle médiocre, particulièrement en combat urbain. Les caissons de blindage réactif des chars T-72 de la 58ème armée se sont avérés souvent vides, donc inutiles. Les véhicules blindés de transport de troupes sont vulnérables aux mines, aux lance-roquettes antichars et aux munitions antichars de faible calibre. Cela explique la présence des fantassins russes sur les véhicules et non à l’intérieur, station jugée trop dangereuse. Un certain nombre de véhicules blindés sont tombés en panne au sein des deux premières colonnes blindées (150-170 véhicules) de la 58ème armée en route vers l’Ossétie du Sud8, provoquant des embouteillages sur la route d’Ossétie du Nord à la Géorgie. Même les véhicules utilitaires (UAZ) du QG de la 58ème armée sont tombés en panne au bout de 50 m, après avoir eu du mal à démarrer9. La 58ème armée aligne par ailleurs des matériels plutôt anciens : 60 à 75 % de ses blindés sont de vieux T-62 ou T-72, les véhicules blindés (BMP-1, BMP-2, BTR-80, etc) sont également des matériels soviétiques. Ces chars manquent d’équipement IFF (identification ami-ennemi) particulièrement nécessaire lorsque les forces adverses utilisent un matériel similaire. Les véhicules comme les BMP-1 ou BMD-1 sont aussi dépourvus de systèmes optiques permettant le combat de nuit ou dans des conditions de visibilité limitées. L’artillerie, comme l’aviation, a employé essentiellement des munitions non guidées, ce qui a nécessité des tirs plus fournis et a donc rendu les pièces plus vulnérables aux tirs de contre-batterie adverses. L’artillerie russe n’a quasiment pas employé de drones de reconnaissance, ni d’équipement de localisation radar, ce qui l’a empêchée de museler définitivement l’artillerie géorgienne. Le système de guidage russe par satellite, le GLONASS, n’est pas opérationnel en raison d’une insuffisance de satellites et d’unités au sol équipées pour capter les signaux. Les Russes n’ont pas été capables de mener une véritable guerre électronique. Le renseignement russe a manqué de satellites de reconnaissance capables de détecter, par exemple, les concentrations géorgiennes autour de Tskhinvali. Les appareils russes manquent sans doute de protection contre les lance-missiles sol-air portables (MANPADS). En revanche, l’utilisation des missiles sol-sol tactiques Iskander a obtenu d’excellents résultats, précipitant la démoralisation et la déroute des forces géorgiennes en Ossétie du Sud10. La seule branche de l’armée russe ayant accompli sa mission sans faute ou presque est la marine, en l’occurrence la flotte de la mer Noire, mais il ne faut pas se faire d’illusion : elle a brillé surtout par l’absence d’opposition adverse, et les navires russes sont également des modèles anciens, datant pour la plupart de l’époque soviétique.
 
Au sujet de la conduite et du professionnalisme des forces russes, il faut noter que ce sont les troupes aéroportées qui ont ouvert la voie aux blindés par le tunnel de Roki, preuve que ces derniers ne disposent pas d’une infanterie capable de s’en charger elle-même. Pourtant, ce travail aurait pu être confié aux deux brigades de montagne motorisées créées en 2007 et bien présentes sur le lieu des opérations. Des unités de conscrits ont encore été engagées aux côtés des contractuels professionnels de l’armée russe dont c’était l’un des premiers tests opérationnels depuis les réformes initiées sous l’ère Poutine. C’est notamment le cas de la 19ème division de fusiliers motorisés, l’une des premières unités engagées, qui était composée de conscrits11. Le résultat est pourtant positif : le nombre d’unités prêtes au combat dans le district militaire du Nord Caucase était relativement important, et la motivation et le moral des troupes russes ont sans doute été dans l’ensemble supérieurs à ceux de leurs homologues géorgiens. Pourtant, ces soldats professionnels russes s’approchent plus de mercenaires que d’une réalité occidentale comparable, française par exemple. Ce qui montre que la question de la professionnalisation de l’armée russe est loin d’être résolue. Exemple typique : la discipline sur les matériels réglementaires n’est pas appliquée, les soldats s’équipent comme ils le jugent bon en récupérant par exemple du matériel pris à l’ennemi, ce qui conduit à de nombreux tirs fratricides, signe évident d’un manque de professionnalisme.
  1. La note du boucher :
Les autorités géorgiennes reconnaissent la mort de 168 de leurs soldats durant les opérations, dont 110 ont été identifiés, 10 disparus et 973 blessés. La 4ème brigade d’infanterie géorgienne (composée des anciennes troupes du ministère de l’Intérieur) a particulièrement souffert12. 228 civils géorgiens auraient péri durant les cinq jours de combat et 527 auraient été blessés. Le ministère de l’Intérieur géorgien reconnaît également 11 morts, 3 disparus et 227 blessés. 2 journalistes locaux et 1 étranger ont été tués, et 4 autres blessés. Quant aux Russes, ils dénombreraient 71 tués, 3 disparus (plus deux pilotes capturés) et 283 blessés. Ils estiment les pertes géorgiennes réelles à 3 000 hommes. Les Géorgiens, eux, portent le nombre de tués russes à 400. Les Russes parlent de 162 civils ossètes tués et 255 blessés durant les cinq jours de combat. 150 soldats ossètes auraient été tués dans les affrontements.
 
Pour terminer, il faut ajouter que les Russes ont mis la main sur de nombreux matériels géorgiens : 65 chars T-72 dont 44 opérationnels, par exemple, mais aussi 15 véhicules blindés BMP, plusieurs dizaines de véhicules de transport de troupes, des pièces d’artillerie et un nombre important de carabines M4 américaines. L’armée russe a d’ailleurs annoncé vouloir conserver pour son propre usage les chars géorgiens capturés, dont le nombre surpasse de loin ceux reçus des usines de Russie pour l’année 2007...
 
Stéphane Mantoux, 10 avril 2010.
 
Bibliographie récapitulative :
 
 
1) Said Aminov, « Georgia’s Air Defense in the War with South Ossetia », Moscow Defense Brief n°3, 2008.
 
 
2) Mikhail Barabanov, « The August War between Russia and Georgia », Moscou Defense Brief n°3 (13), 2008.
 
 
3) Felix K. Chang, « Russia Resurgent : An Initial Look at Russian Military Performance in Georgia », Foreign Policy Research Institute, 13 août 2008.
 
 
4) Pavel Felgenhauer, « Russian railroad troops complete mission in Abkhazia », Eurasia Daily Monitor, volume 5, n°146, 30 juillet 2008.
 
5) Richard Giragosian, “Georgian planning flaws led to campaign failure”, Jane’s Defence Weekly, 15 August 2008.
 
 
6) Vladimir Karnozov, « Lessons of the five-day war », Flightglobal.com, 8 septembre 2008.
 

7) Frédéric Labarre, « Sustainable Armor Capability for Small Powers : The Case of Georgia in the August War », Baltic Security and Defense Review, volume 11, n°9, 2009, p.92-129.
 
 
8) Stéphane Lefebvre and Roger McDermott, « Air Power and the Russian-Georgian conflict of 2008 : lessons learned and Russian military reforms », Air Power Review, volume 12, numéro 1, printemps 2009, p.92-113.
 
 
9) Martin Malek, « Georgia and Russia : the unknown prelude to the Five Day War » », The Caucasian Review of International Affairs, volume 3 (2), printemps 2009, p.227-232.
 
 
10) Luc Mampaey, Les pyromanes du Caucase : les complicités du réarmement de la Géorgie, Note d’analyse du GRIP (Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la sécurité, 26 septembre 2008.
 
 
11) Roger McDermott, « Russia’s Conventional Armed Forces and the Georgian War », The US Army War College, 6 août 2009, p.65-80.
 
 
12) Roger McDermott, Les forces armées russes : le pouvoir de l’illusion, Russie.Nei.Visions n°37, IFRI, mars 2009.
 
 
13) Jacques Sapir, La Guerre d’Ossétie du Sud et ses conséquences. Réflexions sur une crise du XXIe siècle, Paris, 29 septembre 2008.
 
14) Carolina Vendil Pallin, Fredrik Westerlund, « Russia’s war in Georgia : lessons and consequences », Small Wars & Insurgencies, volume 20, numéro 2, juin 2009, p.400-424.
 
15) Vyacheslav Tseluyko, « Force Development and the Armed Forces of Georgia under Saakashvili », Moscow Defense Brief n°3, 2008.
 
16) « Russia’s rapid reaction. But short war shows lack of modern systems », International Institute for Strategic Studies, volume 14, numéro 7, septembre 2008.
 
 
 
 
1Expression empruntée à Roger McDermott.
2Richard Giragosian, “Georgian planning flaws led to campaign failure”, Jane’s Defence Weekly,
15 August 2008.
3Carolina Vendil Pallin, Fredrik Westerlund, « Russia’s war in Georgia : lessons and consequences », Small Wars & Insurgencies, volume 20, numéro 2, juin 2009, p.407-412.
4Roger McDermott, Les forces armées russes : le pouvoir de l’illusion, Russie.Nei.Visions n°37, IFRI, mars 2009, p.17-18.
5 Roger McDermott, « Russia’s Conventional Armed Forces and the Georgian War », The US Army War College, 6 août 2009, p.73.
6Said Aminov, « Georgia’s Air Defense in the War with South Ossetia », Moscow Defense Brief n°3, 2008.
7Vladimir Karnozov, « Lessons of the five-day war », Flightglobal.com, 8 septembre 2008.
8Roger McDermott, Les forces armées russes : le pouvoir de l’illusion, Russie.Nei.Visions n°37, IFRI, mars 2009, p.17-18.
9 Roger McDermott, « Russia’s Conventional Armed Forces and the Georgian War », The US Army War College, 6 août 2009, p.72.
10« Russia’s rapid reaction. But short war shows lack of modern systems », International Institute for Strategic Studies, volume 14, numéro 7, septembre 2008.
11« Russia’s rapid reaction. But short war shows lack of modern systems », International Institute for Strategic Studies, volume 14, numéro 7, septembre 2008.
12« Russia’s rapid reaction. But short war shows lack of modern systems », International Institute for Strategic Studies, volume 14, numéro 7, septembre 2008.

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