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Accueil du site > Actualités > International > La Chine aggrandit sa Muraille et réécrit l’Histoire

La Chine aggrandit sa Muraille et réécrit l’Histoire

Quand la Chine annonce que sa Grande Muraille a gagné quelques milliers de kilomètres, le message s’adresse avant tout à ses voisins : le régime central ne les considère pas comme des puissances étrangères mais comme des éléments de la Chine éternelle vouées à regagner le giron maternel.

Ordoncques, la plus fabuleuse merveille architecturale de tous les temps s’étendrait sur près de 9.000 km au lieu des 5.000 estimés auparavant.

Sans même mettre en doute l’information, je me pose de sérieuses questions sur les motivations et le timing de cette étude menée par l’Administration d’Etat de la Topographie et de la Cartographie sous l’autorité de l’Administration d’Etat pour le Patrimoine Culturel.

Soyons clairs : dans cette histoire, le "Patrimoine Culturel" comprend bien au-delà de la Muraille les nouveaux territoires qu’elle encercle... et les pans entiers de culture et d’histoire allant avec.

Comme on pouvait s’y attendre, la principale nouvelle dans cette étude n’est pas la longueur du mur mais le "fait" qu’il s’étende beaucoup plus profondément qu’auparavant sur des anciens territoires coréens.

Ces percées ne constituent pas des "dommages collatéraux" mais l’objectif même de l’étude, comme en attestent certaines précautions prises :
=> très "diplomatiquement", la "nouvelle" section remontant à la Dynastie Ming stoppe miraculeusement aux frontières actuelles avec la Corée du Nord (aux alentours des monts Hu) - les lignes encerclant Pyongyang remontent pour leur part aux calendes grecques*
=> le meilleur reste à venir : Beijing annonce que les recherches sur la Grande Muraille vont continuer encore 18 mois en se focalisant sur les Dynasties Qin (221-206 avant JC) et surtout Han (206-9 avant JC). Autrement dit : aux racines de la civilisation Goguryeo, sur laquelle le régime central tente ouvertement une OPA depuis quelques années.

Le "Projet du Nord-Est de l’Académie Chinoise des Sciences Sociales" a été conçu il y a quelques années (2002-2006) sur le même modèle que le Projet du Nord-Ouest pour les Ouïgours et le Projet du Sud-Ouest pour les Tibétains : ce processus de "sinification" de la culture coréenne prolonge une trentaine d’année de "travaux" en sous-marin et repose sur une implacable stratégie pervasive, des investissements massifs... et une armée d’"historiens" révisionnistes**.

Ici, Beijing ne contrôle pas le territoire actuel de la Corée ni sa population. Le régime peut en revanche s’appuyer sur son expertise en manipulation de l’information et en distorsion de l’histoire. Les récentes et très très controversées expositions "pédagogiques" sur le Tibet, comme celle de l’an dernier à Beijing (un succès pour la propagande) portent d’ailleurs la marque de l’Administration d’Etat pour le Patrimoine Culturel.

L’une des clefs de voûte du Projet était de faire passer des royaumes fondamentaux dans l’histoire de la Corée pour des fiefs chinois : Gojoseon, Balhae, et plus encore, Goguryeo.

Pourquoi Beijing s’engagerait-elle dans une imposture révisionniste aussi grossière ?

En fait, pour le régime central, il est devenu presqu’existentiel que l’épicentre culturel et géographique de ces anciennes civilisations à cheval entre la Corée, la Chine et même la Russie d’aujourd’hui soit relocalisé sur le sol impérial. Cela reviendrait à affirmer trois choses :

- la Corée d’hier ne deviendrait pas seulement plus fortement recentrée vers la Chine actuelle : la Corée éternelle (sans oublier le gimchi !) appartiendrait à la Chine éternelle

- une Réunification de la Corée n’aurait aucun sens si elle excluait son centre fondateur, désormais relocalisé en Chine, et surtout, bien au-delà,

- il ne saurait y avoir de Réunification de la Corée hors de la Chine et hors de l’autorité centrale de la Chine - autrement dit, sans s’inscrire dans la vaste "réunification" engagée avec Taiwan, le Tibet, les Ouïgours, la Mongolie, etc... Dans cette vision centrale, la Chine aurait un monopole sur toute unification en général, et l’empire ne serait pas seulement synonyme de centralité mais d’unité : en fait, rien ne saurait exister hors de lui.

C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles la Chine a toujours freiné des quatre fers pour la réunification des deux Corées.

Sur un plan défensif, le régime central ne saurait tolérer que ses minorités Coréennes du Nord-Est se sentent plus attachés à une puissance étrangère. Le Projet a sans doute été accéléré avec l’explosion de "Korean Wave" à la fin des années 90 : "dramas" à l’eau de rose, blockbusters d’"Hallyuwood", superstars pan-asiatiques... d’un seul coup, tout ce qui venait de Corée cartonnait dans toute la région et en particulier en Chine. Le pouvoir central a tout de suite visualisé la menace : cette vague de sympathie pour la Corée menace mon autorité et peut-être même l’unité du pays, avant même cette réunification. Le meilleur moyen de fidéliser les Coréens de Chine est de faire croire que tous les Coréens sont Chinois : ce n’est pas à vous de rejoindre votre mère patrie mais aux autres Coréens de vous rejoindre dans LA mère patrie.

Comme d’habitude, Séoul n’a rien vu venir : si au pays de Sun Tzu, on a toujours raisonné en décennies et en siècles, au pays de Bae Yong-joon, l’unité de mesure converge généralement vers le Twit. Les Coréens ont donc découvert du jour au lendemain une vaste campagne révisionniste affirmant que la civilisation Goguryeo était un pur produit de la Chine.

Avec les attaques des néo-fascistes japonais sur Dokdo***, cette nation est désormais attaquée sur deux fronts dans une nauséabonde course à l’armement ultra-nationaliste. Et comme les Coréens ont le sang chaud, leurs réactions chauvines souvent épidermiques sont montées en épingle par les auteurs des forfaits, qui ont alors beau jeu de les caricaturer comme des extrémistes.

Mais l’imposture du Projet Nord-Est n’a pas que des "vertus" défensives pour Beijing qui, quelque part, prépare aussi le terrain pour un véritable Anschluss total de la Corée du Nord : que ce soit sur "invitation" de Pyongyang, par exemple dans le cadre d’une négociation de dernier ressort pour maintenir le régime, ou à l’occasion de l’effondrement de ce dernier, la prise en main avec le soutien de Coréens de Chine acquis à Beijing pourrait alors être maquillée comme une "réunification légitime de la Corée au sein de la Mère Patrie". L’ultime "Hanschluss" en somme.

Extrême ? Nous n’en sommes qu’au début et comme le prouve l’exemple Tibétain, le pouvoir central sait parfaitement jouer la montre dans un conflit asymétrique. Comme dans une partie de go où l’un des joueurs placerait cent pions à chaque tour, et où l’autre ne serait ni au courant de l’enjeu, ni même de l’existence même du jeu. Et si quelqu’un refuse de jouer, il ne peut de toute façon peut pas survivre au système. Tenzin Gyatso, le 14e Dalai Lama, n’en a par exemple plus pour bien longtemps...

Pour le moment, ce forfait politique maquillé en étude achéologico-scientifique n’a suscité aucune réaction en Corée. Beijing peut donc lancer le second étage de sa fusée en toute candidité. Résultats des courses dans 18 mois. On peut s’attendre à des "révélations" du type : voyez, le royaume Goguryeo et même ses prédécesseurs sont bien nés dans le giron national, il s’agissait en fait de fiefs provinciaux... Déjà, j’ai aperçu une première ébauche d’article Wikipedia en Anglais sur une prétendue Grande Muraille Geoguryeo... article naturellement positionné dans les catégories histoires de la Chine (et si vous vous avisez de signaler dans la page de discussions le risque de propagande compte tenu du caractère controversé de l’article, votre warning disparait dans l’heure avec la mention "vandalisme" - un simple lien vers l’article "Goguryeo controversies" est censuré au motif de "Point Of View pushing", un comble !!!).

Une fois de plus : j’aime autant la Chine que la Corée, la culture coréenne doit beaucoup à la Chine (une réalité d’ailleurs reconnue et respectée par tous les Coréens), et dans le passé, à l’instar du Japon, la Chine a exercé une influence politique évidente sur tout ou partie du territoire Coréen... mais dans sa négation de l’identité même de la culture Coréenne, le pouvoir central chinois dépasse le "simple" révisionnisme pour s’engager sur la voie du génocide culturel.

L’Histoire appartient à ceux qui l’écrivent, le territoire appartient à ceux qui en dessinent la carte, mais la Corée, son histoire et sa culture n’appartiennent pas à la Chine.



* exemple de carte : "Great Wall of China ’even longer’" (BBC 20090420)
** voir épisodes précédents, par exemple :

- "China ready to bail out North Korea" (sur Seoul Village),

- "Tibet, Ouïgours... l’Empire éclaté ?",

- "Blogule rouge aux hubs sud-coreens - pendant ce temps-la, en Chine..." (en V.O. "Korean hubs"),

- "Koguryo / Goguryo : halte à l’Anschluss culturel chinois" (en V.O. "China’s revisionism - No to the Chinese cultural Anschluss") dans les archives 2003-2004
*** voir en particulier "Le Japon décide de recoloniser Dokdo" puis "Néofascisme et racisme au programme"

— -
blogule initialement publié sur Seoul Village, blogules en VO, et blogules en VF.


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10 réactions à cet article    


  • del Toro del Toro 25 avril 2009 12:50

    Très instructif. Je vais donc relire.
    Sujet d’autant plus captivant lorsque l’on connait l’attitude du Japon face aux massacres de Nankin (Nanjing).
    Merci !


    • Michael Jordan Manson (MJM) Michael Jordan Manson (MJM) 25 avril 2009 14:19

      Si l’on estime, allez je dis n’importe quoi, que 500 km de muraille chinoise équivalent à une pyramide de Kheops, on peut mesurer l’étendue de la civilisation.


      • Τυφῶν בעל Perkele winkiesman 25 avril 2009 15:24

        Rien à voir avec l’Anschluss, si je puis me permettre. Déjà, la notion d’une Corée indépendante de la Chine, remonte, si j’en crois votre article, aux croisades, ce qui n’a jamais été le cas de l’Autriche depuis la création du Heiliges Römisches Reich.

        Ensuite, l’utilisation de ce mot (qui signifie connexion) en lieu et place d’annexion est évidemment faite en raison de sa charge émotionnelle.

         J’ai beau ne pas porter le régime Chinois dans mon coeur, je pense qu’il serait bon qu’on arrête de comparer tout et n’importe quoi au nazisme.

        Pour ce qui est d’annexer la Corée du Nord, j’ai beau ne pas être spécialiste de l’asie, j’ai comme une impression que les Américains ne les laisseraient pas faire.

        Typhon, tout ces jaunes rouges, comme disait OSS 117, ça fait peur.


        • stephanemot stephanemot 26 avril 2009 02:40

          Les Americains n’engageront pas une guerre pour sauver la Coree du Nord de la Chine, surtout si ca resoud la crise nucleaire et Beijing le sait bien. Toute sa strategie consiste a faire de cette absorption en douceur la solution la moins catastrophique pour la chute du regime au Nord. Le scenario le plus probable reste le fait accompli, l’indignation de l’ONU, et un nouveau statu quo pendant quelques decennies le temps que ca se tasse.

          Par ailleurs, je ne compare pas le regime chinois au regime nazi.

          Mais le terme d’Anschluss me parait le plus pertinent : cette forme d’imperialisme par absorption sans effusion de sang n’a pas quinze mille equivalents. Le contexte n’a evidemment rien a voir.

          Je vous avoue avoir eu plus de scrupules a employer le terme de « genocide culturel », a mon sens beaucoup plus lourd. Mais il permettait de couvrir la realite et la logique fondamentale, ainsi que la dimension technique / une methode la aussi inedite. Quelque part, il s’agit bien d’une manipulation genetique sur l’ensemble d’une culture pour en eradiquer le patrimoine.


        • Τυφῶν בעל Perkele winkiesman 26 avril 2009 13:19

          cette forme d’imperialisme par absorption sans effusion de sang n’a pas quinze mille equivalents.

          Je sais, c’est typiquement chinois. C’est comme ça qu’ils ont résisté aux mongols, qu’ils ont avalé les mandchous, et qu’ils auront fini par digérer les tibétains.

          M’enfin, j’insiste, ça n’a rien à voir avec l’Anschluss. Une action de la Chine comparable à l’Anschluss, ce serait de réussir à avaler Taiwan.

          Typhon


        • stephanemot stephanemot 27 avril 2009 01:05

          pour Taiwan, c’est acquis. La reunification ne fait aucun doute, le tout etant de savoir a quel terme.

          La situation actuelle correspond a ce que souhaite Beijing : meme si le regime central ne controle pas l’ile, celle ci ne parle plus d’independance et a retabli une dependance de fait. Pas encore politique mais deja, en ouvrant certaines vannes, Taiwan a fait une partie du chemin vers une SAR.


        • del Toro del Toro 26 avril 2009 00:29

          Bonsoir Le Furtif  smiley

          Je crois, un peu comme toi, qu’il faut inscrire ces réécritures mythologiques et nationalistes de l’Histoire dans un cadre plus ample (asiatique en l’occurrence, puis perspective élargie aux autres aires).

          Mais un empire (surtout économique) réémergent comme la Chine ne pourra que s’adonner à ce genre de pratique historiographique.

          J’ajouterai aussi que la « fabulation » identitaire élaborée par un pays « démocratique » peut se voir critiquée par ses propres citoyens. En Chine, 50 centimes suffisent (prix de la balance sur le net au service du Parti) pour vous faire rencontrer des gens que personne ne cherche à voir ...


        • stephanemot stephanemot 26 avril 2009 02:50

          L’idee n’est pas de revenir sur toutes les exactions de l’histoire mais d’en eviter de nouvelles. Je me focalise ici sur une menace claire pour l’avenir de l’Asie.

          La Chine a comme tout le monde alterne les roles de victimes et d’agresseur, mais je n’irai pas jusqu’a resumer ce pan fondamental de sa strategie a la tres edulcoree (mais parfaitement politiquement correcte vue de Beijing) expression « politique du territoire ».


        • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 25 avril 2009 23:59

          Reste que l’expression « Hanschluss » me semble promise a un brillant avenir.... Copyright et affirmez votre paternité. Si j’étais vous, j’approprierais « Hanschluss ». org et .com. . Je suis sérieux. 


           PJCA

          • stephanemot stephanemot 27 avril 2009 01:15

            une fois de plus, je ne remets pas en cause l’information.

            je m’interroge sur l’hidden agenda politique d’une etude officiellement scientifique de la part d’un regime qui sur le sujet n’a pas hesite, ces dernieres annees, a detruire des preuves archeologiques et a totalement reviser ses manuels d’histoire.

            devant la levee de boucliers face a son Northeast Project, Beijing semble vouloir revenir a l’assaut en s’appuyant sur son « asset » le plus incontestable.

            PS : la situation de reference n’est pas celle du XIXe siecle mais une vingtaine de siecles plus tot.

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