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Accueil du site > Actualités > International > La Chine en Amérique latine : entre coopération et hégémonie

La Chine en Amérique latine : entre coopération et hégémonie

« Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera » aurait dit Napoléon 1er à Sainte Hélène. La Chine s’est éveillée. En 1980, le commerce chinois représentait 1% du commerce mondial. Cette part a atteint 6,5 % en 2005, tandis que le commerce mondial augmentait de 6 % chaque année pendant la même période. Le volume total du commerce chinois a ainsi été multiplié par 26 en 25 ans ! En nous appuyant sur des exemples pris en Amérique latine, nous allons voir comment la Chine déploie une politique extérieure semblable à celle des puissances coloniales des XIXème et XXème siècles.

C’est en 1964, dans le contexte de la guerre froide, que Mao a découvert la révolution cubaine et l’entorse qu’elle constituait à la doctrine Monroe appliquée depuis un siècle par les Etats-Unis. Malgré la décision prise alors de lancer des études internationales dans plusieurs universités et au sein de l’Académie Chinoise, l’investissement chinois dans la connaissance de l’Amérique Latine et la pratique de la langue espagnole est resté faible jusqu’aujourd’hui. Pendant la révolution culturelle, la Chine a limité son influence à un soutien limité à des mouvements révolutionnaires latino-américains.

Avec l’arrivée de Deng Xiao Ping à la tête du pays en 1976 et la politique de la porte ouverte en 1978, des réformes structurelles vont transformer progressivement la Chine et la mettre sur le chemin de la modernisation et de la croissance. L’émergence de la Chine comme grande puissance économique mondiale ne pouvait pas laisser de côté l’Amérique Latine. Cependant c’est seulement dans une période récente, à partir de la fin des années 1990, que l’Amérique Latine et la Chine se sont mis à commercer de plus en plus : la valeur du commerce chinois avec les pays d’Amérique Latine est passée de 12,6 milliards d’US $ en 2000 à près de 70 M US$ en 2006, et une perspective de 180 M$ en 2010.

Mais la pénétration économique de la Chine en Amérique Latine ne peut pas être analysée sans examiner son impact sur les relations avec les Etats-Unis, puissance mondiale dominante, qui, depuis Monroe au XIXème siècle, considère cette région comme son arrière-cour. Plusieurs questions difficiles se posent, auxquelles nous allons rechercher des pistes de réponse en nous appuyant sur les travaux et études d’universitaires, de chercheurs et de représentants d’organisations internationales.


- En premier lieu, jusqu’où peut aller la pénétration chinoise en Amérique Latine ?

- Une seconde question : l’apparent manque d’intérêt des Etats-Unis pour leur « arrière-cour » latino-américaine est-il conjoncturel ou est-il un signe de reflux de la puissance impériale nord-américaine ?

- Une troisième question nous semble cruciale pour la région : comment les pays latino-américains peuvent-ils faire face au challenge considérable que constitue pour eux l’irruption de la puissance chinoise ?

Dans le suite de cet article, nous analyserons les relations entre la Chine et la région latino-américaine suivant deux perspectives : économique et géopolitique. Nous évoquerons aussi le rôle des populations chinoises installées dans la région. Nous conclurons en tentant d’identifier les gagnants et les perdants du développement de ces relations, d’identifier les risques et de tracer des perspectives d’évolution.

1. La Chine inonde de ses produits l’Amérique latine comme elle le fait dans les autres régions du monde

Comme la plupart des pays du monde, les pays de l’Amérique Latine importent de plus en plus de produits de Chine, et parmi ceux-ci, 90 % sont des produits manufacturés. Les importations ont progressé régulièrement jusqu’en 2003, puis une accélération est intervenue, amenant les importations à près de 30 milliards de US$ en 2005. En 2006, la Chine est devenue le premier fournisseur de produits manufacturés de l’Amérique Latine. Ceci n’induit pas forcément que la région est devenue stratégique pour la Chine : le plus important client latino-américain de la Chine, le Mexique, n’est que son 22ème client en importance.

L’impact sur les marchés régionaux et sur les marchés tiers de l’industrie de l’Amérique Latine est très important, notamment du fait de la baisse du prix des produits. La compétition se fait non seulement sur le coût du travail mais aussi sur les technologies. Les importations tendent à se substituer aux productions nationales. Ainsi au Brésil, les pertes de marché les plus fortes dues à la Chine de 1990 à 2004 concernent la chaussure (-64 %), les fruits (-43 %), les matériels informatiques (-24 %), le fer et l’acier (-23%). Il faudrait aussi compter avec les importations illégales : elles sont estimés à 60 % pour l’habillement au Mexique. Les pays les plus touchés par l’effet de substitution sont le Mexique et ceux de l’Amérique Centrale. Les importations de Chine par le Brésil et le Mexique sont pour 20% des produits à forte intensité de travail. Ceux-ci représentent 40 à 50 % des importations par la Bolivie, le Nicaragua et le Pérou. Selon Cesarin (voir bibliographie en fin de cet article), l’importation de produits manufacturés (machines outils, voitures, ordinateurs) a déséquilibré la balance commerciale du MERCOSUR en 2006, jusqu’alors excédentaire.

Les conséquences sur l’emploi sont forcément négatives. C’est pourquoi le Mexique a instauré une taxe antidumping de 1105 % sur les chaussures importées de Chine ! Le Mexique et l’Amérique Centrale tentent de réagir en orientant leur industrie vers des produits lourds, à faible valeur ajoutée, ayant des coûts de transport élevés, ou des produits d’exportation dont le facteur « time to market » est important (habillement). Mais les produits chinois sont plus encore en compétition avec les produits latino-américains sur les marchés tiers. Ainsi la Chine est un compétiteur très important du Mexique aux US. L’impact négatif sur les marchés tiers est élevé pour le Brésil, qui affiche un déficit de sa balance commerciale globale en janvier 2008. Les pertes brésiliennes dues à la Chine seraient de 30% sur les marchés étatsuniens et chiliens.

Les industriels brésiliens se plaignent aussi de perdre des parts de marché en Argentine :

- de 1990 à 2004, la part de la Chine dans les importations de produits manufacturés est montée de 0,7% à 7,8%, tandis que celle du Brésil n’évoluait que de 5,3% à 6,5%.

- de 1999 à 2005, les exportations de la Chine vers l’Argentine se sont accrues de 300%, celles du Brésil de 82% seulement.

La Chine dispose maintenant d’entreprises qui sont des acteurs mondiaux dans les secteurs des télécommunications, de l’électronique et de la construction.

2. Des ressources naturelles latino-américaines convoitées

Les besoins de le Chine en ressources naturelles sont très élevés : en 2003, elle a consommé pas moins de 30 % du fer, de l’étain et du zinc mondial. Shixue Jiang nous dit que les réserves chinoises de pétrole et de gaz (rapportées à la population) représentent seulement 11% et 4% de la moyenne mondiale. De même les chinois disposent de moins du dixième de surface de forêts que la moyenne mondiale rapportée à la population. Les exportations latino-américaines vers la Chine ont doublé en 3 ans (de 1999 à 2002), puis triplé dans les 3 années suivantes, dépassant légèrement le volume des importations. Auparavant jusqu’en 1999, elles n’avaient progressé que lentement. Les produits exportés sont essentiellement primaires : pétrole, soja, minerai de fer, cuivre, nickel.

La concentration des exportations sur un petit nombre de produits de base est considérable :

- seulement trois produits totalisent 90 % des exportations argentines vers la Chine : les graines de soja, l’huile pour la consommation humaine, les fleurs de soja !

- la part des exportations brésiliennes de produits de base a atteint 74 % du total des exportations en 2006, en augmentation sur 2005 (68 %).

- il est plus difficile exporter de l’huile de soja que des graines de soja.

A l’instar des puissances coloniales du XIXème et du début du XXème siècle, la Chine se réserve la valeur ajoutée industrielle. L’Argentine, le Brésil, le Chili, Cuba, le Pérou sont les pays dont les exportations ont le plus profité de la demande chinoise de 2000 à 2005. La part de marché du Brésil a doublé de 2003 à 2005. Inversement, les pays de l’Amérique Centrale, la Bolivie, l’Uruguay en ont peu bénéficié. La forte hausse des prix de ces produits a permis une amélioration générale de la balance commerciale, sauf au Mexique et en Colombie qui exportent moins de produits de base. Pour Robert Devlin, le Mexique est le pays le plus vulnérable aux effets négatifs des exportations chinoises. La Chine est consciente que sa propre croissance a été bénéfique à l’Amérique Latine. Pourtant, la taille du marché chinois est telle que le plus gros exportateur, le Brésil, n’est que le 14ème fournisseur de la Chine tous produits confondus.

3. De faibles investissements directs, malgré les promesses chinoises

Aujourd’hui, la Chine est un investisseur mineur à l’extérieur de ses frontières. Les espoirs qu’avait fait naître Hu Jintao en 2004 (des chiffres allant de 47 à 100 M$ d’investissements en Amérique Latine auraient été évoqués) ont été déçus. La réalisation de ces investissements est restée très limitée à ce jour (voir par exemple l’annulation d’un investissement de 2 M$ par Shangaï Baosteel). Shixue Jiang, chercheur à l’Académie des Sciences chinoise, fait état d’un stock d’investissements chinois de 11,5 M$ en 2005. Il omet de dire que ce chiffre est gonflé par des investissements financiers dans des paradis fiscaux (Virgin Islands et Cayman Islands) qui en représentent la plus grande partie, 10,9 M$. Les véritables investissements directs sont très faibles et concentrés sur les besoins en ressources (resource seeking) de la Chine et sur l’investissement dans des infrastructures qui renforcent la fonction d’exportateur de ressources naturelles.

Il faut cependant noter que les investissements extérieurs chinois sont faibles, comparés à ceux des Etats-Unis, de l’UE et du Japon. Les investissements US en Amérique Latine sont presque 40 fois plus élevés que les investissements chinois. En 2006, la majorité des investissements chinois était dirigés vers l’Asie (60%), et en second vers l’Amérique Latine (16%). Les investissements directs de l’Amérique Latine en Chine sont très réduits essentiellement en provenance du Brésil, par des compagnies comme Embraco (compresseurs, 1995), Embraer (aéronautique), Weg (moteurs électriques), Sabo (pièces détachées), Marcopolo (bus).

4. Une diaspora chinoise bien implantée en Amérique Latine

Pour Sergio Cesarin, les communautés chinoises, implantées de longue date en Amérique Latine, sont des clés pour comprendre la situation et les évolutions possibles des relations entre ces deux régions du monde. Les émigrés chinois sont très souvent des commerçants. Ils jouent un rôle de constructeurs de liens culturels entre les deux côtés. Il cite le cas de l’Argentine, où vit une communauté "ethniquement chinoise" de 40.000 personnes. Les mini-markets de la périphérie de Buenos Aires ont remplacé les boutiques des petits commerçants italiens et espagnols de la seconde génération, qui ont fait faillite dans les années 1990 à l’arrivée des grands centres commerciaux. L’importance du commerce extérieur avec la Chine dans un pays comme le Pérou, qui a reçu des immigrants chinois dès le XIXème siècle, est frappante. En 2005, selon Jenkins, Peters, Moreira, la part des exportations péruviennes vers la Chine rapportées au total des exportations, environ 10%, était supérieure à celles de l’Argentine et du Brésil, et 10 fois celle du Mexique. 10 % des exportations cubaines vont aussi vers la Chine, mais il s’agit principalement du nickel.

Le nombre de nationaux se définissant comme chinois ou ayant une ascendance chinoise est certainement très élevé. Toutefois, comme cela a été montré en cours, les statistiques sont insuffisantes puisqu’elles donnaient par exemple pour le Pérou des chiffres allant de 100.000 à 900.000 personnes autour de 1990. L’immigration illégale chinoise se poursuit en Amérique Latine, même si pour beaucoup il ne s’agit que d’un étape, l’objectif final étant les Etats-Unis.

5. Géopolitique : l’émergence d’une volonté de puissance ?

Entre les années 1950 et 1970, la Chine se comportait comme un pays agressif qui voulait changer les règles du jeu. Tous les pays reconnaissaient officiellement Taïwan. Cuba, le premier en Amérique Latine, reconnaît la République Populaire de Chine peu après la mise en place du pouvoir castriste, suivi 10 ans plus tard par le Pérou de Velasco. Aujourd’hui, la Chine conduit un diplomatie pragmatique, centrée sur l’économie. En Amérique Latine, elle apparaît modérée, en faveur du statu quo, cherchant à ne pas défier ni irriter Washington, quoique elle s’attache à maintenir de bonnes relations avec le Venzuela d’Hugo Chavez. L’Amérique Latine y répond au travers d’une politique de d’engagement fiable (compromiso confiable) envers la Chine.

Taïwan est encore un enjeu important pour la Chine en Amérique Latine, où se trouvent 12 des 23 pays qui reconnaissent Taiwan et non la RPC. En 1985, Taïwan exportait vers l’Amérique Latine plus que la Chine. Aujourd’hui Taïwan a signé 3 accords de libre commerce de la région centro-américaine, et 2 autres sont en négociation. La rivalité entre la Chine et Taïwan est jugée ici bénéfique. L’enjeu pour la Chine est d’isoler diplomatiquement Taïwan. C’est pour cela qu’elle s’implique de façon croissante par de nombreuses visites d’officiels, par sa participation à la mission ONU en Haïti, par le tourisme de ses ressortissants. Pour les latino-américains, l’attrait de la Chine réside dans sa forte croissance obtenue dans la stabilité politique. Certains membres du gouvernement cubain rêvent d’une transition économique à la chinoise. Mais la politique intérieure chinoise est peu attractive pour les latino-américains. L’Amérique Latine est porteuse des valeurs démocratiques de l’Occident et peut apparaître comme un modèle d’évolution démocratique au yeux des chinois.

La Chine admire la transition chilienne après la réussite économique sous Pinochet, dont Lanxin Xiang estime qu’elle pourrait dessiner une future transition démocratique en Chine. L’Argentine et le Brésil sont très ouverts à la Chine, qui est leur allié au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce. Ces deux pays cherchent à convaincre le Paraguay de les rejoindre en reconnaissant la RPC au dépens de Taïwan. Le Brésil est pour la Chine le partenaire idéal.

Si l’Amérique Latine n’est pas une priorité en elle-même pour la Chine, elle est une région importante dans le jeu complexe que les Chinois mènent avec les Etats-Unis. La présence du puissant voisin du nord est un élément essentiel des relations entre la Chine et l’Amérique Latine. Le sentiment anti-Etats-Unis est fort dans la région, et aussi celui que l’ouest fait peu de cas des pays de l’Amérique Latine. Ceux-ci ont des politiques extérieures de diversification qui oscillent entre l’alignement et le désalignement sur Washington. Tokatlian distingue une Amérique du Nord, incluant l’isthme centraméricain et les Caraïbes, fortement dépendante des Etats-Unis, et une Amérique du Sud dont les pays disposent de plus de marges de manœuvre grâce à un positionnement géostratégique plus favorable. La Chine ne veut pas provoquer les Etats-Unis ; elle veut apparaître comme un porteur d’enjeu (stakeholder) responsable, comme une « soft power », et pour cela elle étend lentement et précautionneusement ses ramifications dans la région. Mais des officiels et élus US craignent l’influence chinoise. Shixue Jiang cite le sénateur US Dan Burton : « Nous devrions considérer les actions de la Chine en Amérique Latine comme le mouvement d’une puissance hégémonique dans notre hémisphère. Si nous ne sommes pas prudents, l’influence de Pékin peut facilement perturber cette région difficilement gagnée ». Il cite aussi un éditorial du Wall Street Journal : « Quelques unes de ces nations [latino-américaines] peuvent essayer d’utiliser l’alternative chinoise pour challenger l’hégémonie US ». Ces déclarations trouvent des raisons de s’exprimer si l’on observe la « couverture » (shield) apportée par la RPC à des gouvernements comme ceux du Vénézuela et du Soudan. Il manque à l’Amérique Latine un interlocuteur global comme dans l’UE. Les nouveaux dirigeants élus, de gauche et plus ou moins hostiles aux USA, sont un dilemme pour le gouvernement chinois, qui souhaite approfondir leurs relations sans accroître les tensions avec le gouvernement des Etats-Unis.

La Chine s’intéresse désormais de près à l’Amérique Latine, avec de nombreuses visites de haut niveau des deux côtés, l’accueil chaleureux de Hu Jintao en 2004 lors du sommet de l’APEC et de ses visites dans plusieurs pays, la participation à des discussions dans le cadre du Groupe de Rio, du Mercosur et de l’Organisation des Etats Américains, des jumelages entre cités, la négociation d’accords de libre-échange, sans oublier les relations anciennes entre la diaspora chinoise et les populations de la mère-patrie, qui se développent fortement dans l’ouverture actuelle. Selon Shixue Jiang, qui répète les discours de son gouvernement, « l’Amérique Latine peut être un partenaire pour la Chine pour s’opposer à l’hégémonie, établir un ordre mondial juste et un monde harmonieux ». Selon Lanxin Xiang, la Chine s’intéresse à trois domaines : l’intégration régionale latino-américaine, une zone de libre-échange pour l’hémisphère américain, et l’idée d’un cartel pétrolier sud-américain. Elle a compris qu’elle a des intérêts vitaux en Amérique Latine. L’état d’esprit chinois est celui de l’Angleterre victorienne, qui importait un petit nombre de produits « coloniaux », matières premières et énergie, dont elle se réservait la transformation.

« D’un point de vue latino-américain, la Chine apparaît comme un formidable compétiteur » dit Robert Delvin. Pour lui la Chine a une vision stratégique à long terme, une ambition et une volonté de rechercher la diversification, un désir d’augmenter ses exportations, un capacité à se fixer des buts et des incitations, qui contrastent avec les mouvements pendulaires caractéristiques des politiques latino-américaines. Cependant le commerce extérieur avec l’Amérique Latine ne représente que 3,5 % du commerce extérieur chinois. Pour Harold James, professeur de relations internationales à Princeton, la Chine et les « BRIC » (terme désignant les puissances économiques émergentes que sont le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine) se comportent comme des superpuissances traditionnelles, à l’instar des Etats-Unis. Ces géants géopolitiques ont des points faibles (en particulier dans le domaine des finances), qui ont été dans l’histoire des facteurs d’instabilité. Une nouvelle logique en matière de politique étrangère émerge très rapidement. « Les BRIC chercheront en conséquence à compenser [leurs] difficultés internes via leur influence et leur prestige militaire et stratégique ».

L’avenir nous montrera si cette anticipation se concrétisera. Pouvons-nous conclure comme Jenkins, Peters, Moreira, que « la Chine est économiquement bien plus significative pour l’Amérique Latine et les Caraïbes que la région l’est pour la Chine » ?

Qui sont ou seront les gagnants et les perdants ?

Bien que l’image actuelle de la Chine en Amérique Latine soit bonne, voire excellente, l’explosion du commerce des pays d’Asie du sud-est est historiquement un revers de fortune pour les pays de la région. Un pays peut être soit gagnant soit perdant selon qu’il est compétitif face à la Chine ou qu’il a une économie complémentaire à celle de la Chine en termes de structure des exportations et des importations. Le Mexique est affecté négativement par les exportations chinoises. La substitution de produits chinois aux produits de l’Amérique Latine apparaît dans tous les pays et pour tous les produits, en particulier ceux des secteurs les plus dynamiques.

La réussite économique de la Chine doit servir de réveil matin aux pays de l’Amérique Latine, disent plusieurs des experts, auteurs d’articles cités dans le présent document. Ils recommandent de bien comprendre les raisons de cette réussite et de rechercher comment les appliquer ici. Un phénomène de "Dutch desease" (*) est-il à craindre ? La croissance chinoise et les importations massives de produits primaires conduirait à la désindustrialisation de la région avec des effets délétères sur le développement technologique et la croissance à long terme. Selon Sergio Cesarin, le Mexique et le Brésil sont les premiers impactés. Ce phénomène fréquent a eu des conséquences désastreuses dans une majorité de pays producteurs de pétrole, notamment en Afrique du Nord et Centrale. La nature des exportations de l’Amérique Latine aurait donc un impact négatif sur les revenus et la pauvreté ? Les pauvres peuvent bénéficier de nouvelles opportunités commerciales à condition que celles-ci créent des emplois pour les travailleurs sans qualifications.

Selon Berry, « il y a de nombreux exemples historiques où la croissance des exportations agricoles a eu des impacts négatifs sur les pauvres, lorsque de nouvelles opportunités commerciales ont conduit les riches et les puissants à s’approprier des terres jusqu’alors occupées par des familles rurales à bas revenu ». En Argentine, 300.000 ouvriers agricoles avaient perdu leur travail en 2004. Au Brésil, un conflit violent a lieu en ce moment même dans le Raposa Serra do Sol en Amazonie entre un riziculteur et les indiens de la réserve sur laquelle ses cultures ont empiété. 300.000 emplois ont été perdus dans les « maquilas » mexicaines entre 2000 et 2002. Enfin, les dirigeants latino-américains doivent être plus conscients de l’accent mis par les chinois sur l’éducation et la recherche et de l’écart croissant avec leurs pays : chaque année 150.000 masters ou PHD sont délivrés en Chine ; les dépenses de R & D représentent aujourd’hui 1,2 % du PIB, bien plus que n’importe quel pays d’Amérique Latine, avec un objectif de 2,5 % en 2020 !

Les perspectives et les risques

... en matière économique
Les pays exportateurs de ressources naturelles comme l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay doivent diversifier leurs exportations dont l’essentiel vient aujourd’hui d’un nombre trop réduit de produits. Ils doivent réserver une place plus importante à la production vivrière par des petits producteurs, ce qui permettrait d’améliorer l’alimentation des plus démunis et de créer des emplois. C’est ce que veut faire Fernando Lugo, le nouveau président du Paraguay, où 80 % des surfaces cultivables sont aux mains de 2 % de la population, en récupérant 300.000 ha de terres cultivées en soja par des brésiliens pour y installer des familles paysannes. Le président de la Banque Mondiale dramatise cet enjeu en annonçant que la crise alimentaire se poursuivra jusqu’en 2015. Les éventuels investissements directs chinois tendent à renforcer la spécialisation de l’Amérique Latine sur les produits primaires. Il faut donc éviter de trop attendre des sino-dollars.

... dans le domaine de la géopolitique
La doctrine Monroe est-elle encore d’actualité ? Va-t-on vers un scénario mondial dans lequel prime une croissante distribution et diffusion du pouvoir ? Ou bien verra-t-on un retour de la realpolitik, dont le paradigme est « ce qui est bon pour mon adversaire doit être mauvais pour moi » ? La réponse est entre les mains des Etats-Unis, qui tiennent à leur arrière-cour, et de la Chine, puissance responsable, mais qui pourrait, selon Harold James, utiliser un jour sa puissance militaire et stratégique. Pour Cynthia Watson, « Washington ne doit pas blâmer Pékin de se développer dans une zone devenue attractive par l’absence historique et actuelle de politiques étatsuniennes consistantes ». La Chine a réussi à se bâtir l’image forte d’un leader mondial responsable. Mais un nouveau dilemme se fait jour pour les dirigeants des pays de l’Amérique Latine : la Chine, désormais une puissance d’achat incontournable, leur offre des opportunités de coopérations financière et technique, et en même temps elle menace l’industrie et l’emploi dans leurs propres pays. Tous les auteurs cités ici écrivent que le débat sur les bienfaits réels ou supposés de la montée en puissance de la Chine en Amérique Latine ne fait que commencer. Les chercheurs et les universitaires de la région doivent mener des études approfondies pour mieux comprendre les changements en cours, et identifier les tendances et les évolutions prévisibles.

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(*) Dans les années 60, les Pays-Bas ont découvert d’énormes dépôts de gaz naturel en mer du Nord. Cette découverte a entraîné une hausse spectaculaire des revenus du pays et paradoxalement une appréciation de la valeur du florin ainsi qu’une perte de compétitivité des exportations non liées au gaz naturel. Ce développement apparemment positif eut donc de façon inattendue des répercussions négatives sur l’économie qui ont donné à ce phénomène le nom de Durch Desease (maladie hollandaise).


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Pour en savoir plus

Alain Peyrefitte . Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera. Fayard 1973

Cesarin, Sergio. The relationship between China and Latin America : Realities and Trends. In Enter the Dragon ? Woodrow Wilson International Center. 2007

Cynthia A. War College. US responses to China’s Growing Interests in Latin America : Dawning Recognition for a Changing Hemisphere. In Enter the Dragon. Woodrow Wilson International Center. 2007

Delvin, Robert. What does China Mean for Latin America ? In Enter the Dragon ? Woodrow Wilson International Center. 2007

James, Harold. Chine, Russie, Inde … l’émergence d’une volonté de puissance. Project Syndicate, in Le Monde 14 mai 2008.

Jenkins, Peters, Moreira. The impact of China on Latin America and the Caribbean. World development 36

Jiang, Shixue. Three factors in the recent development of Sino-American Relations. In Enter the Dragon ?. Woodrow Wilson International Center. 2007

Lanxin Xiang. A Geopolitical Perspective on Sino-Latin American Relations. In Enter the Dragon ?. Woodrow Wilson International Center. 2007

Li, He. China-Taiwan rivalty in Latin America and its Implication. In Enter the Dragon ? Woodrow Wilson International Center. 2007

Maciel, Rodrigo. The economic relationship between China and Brazil. In Enter the Dragon ?. Woodrow Wilson International Center. 2007

Toklatian, Juan Gabriel. Las relaciones entre Latinoamérica y China : un enfoque para su approximación. Análisis político n° 59, Bogotá, enero-abril 2007


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La Chine en Amérique latine : entre coopération et hégémonie

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1 réactions à cet article    


  • Antoine Diederick 15 juillet 2008 00:44

    euhhh ce serait pas plutôt "dutch desease" ?

    a part cette remarque mineure, article intéressant à relire....décidement les chinois sont partout, keskon va faire avec cette "fièvre jaune"...importer aussi de la main d’oeuvre ?


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