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Accueil du site > Actualités > International > La femme tchétchène et le tyran aux pieds d’argile

La femme tchétchène et le tyran aux pieds d’argile

 

Elle le savait depuis longtemps et me l’avait dit il y a tout juste un an. Natacha, le surnom de Natalia Estemirova, la célèbre militante des Droits de l’Homme en Tchétchénie, nous avait confié qui voulait la supprimer et pourquoi. Avec une lucidité déconcertante, elle nous expliquait à Oxford, un univers académique faussement protecteur, qu’elle venait de quitter temporairement la Tchétchénie avec Lana, sa fille de quatorze ans, afin de ne pas être kidnappée et abattue l’été dernier. Jeune chercheur, j’écoutais.
 
J’écoutais parler cette femme pleine de vie qui, paradoxalement, côtoyait quotidiennement les récits de torture et de mort. Elle enquêtait depuis des années sur les disparus de Tchétchénie, sur ces milliers d’individus qui, parfois pour une rançon, souvent pour leur critique du Kremlin ou de son pantin local, Kadyrov, avaient un jour disparu. Obstinée et malgré les risques, elle multipliait les rapports et articles détaillés sur ce que tout Tchétchène devait taire pour sa propre sécurité : l’occupation militaire russe, les disparitions et atrocités commises par ces mêmes troupes et les milices du Président Kadyrov, un potentat local mis en place par Poutine pour garder la Tchéchénie au sein de la fédération de Russie et faire taire toute expression indépendantiste.
 
Poutine connaissait d’ailleurs Natacha et elle connaissait aussi Poutine. Sans s’être jamais rencontrés physiquement, ils se défiaient depuis des années dans une sorte de petite guerre froide anachronique. Elle savait Poutine, actuel Premier Ministre et ancien Président de Russie, capable de beaucoup, mais c’est Ramzan Kadyrov qu’elle redoutait. Poutine était capable du pire pour le nouvel ordre d’une grande “Russie unie”, mais il était rusé, patient et calculateur. Kadyrov était tout son contraire. Jeune ambitieux, violent et réputé impulsif, ce dernier est suspecté de faire systématiquement torturer ou exécuter quiconque semble le gêner. Sans stratagème ni réelle dissimulation.
 
Un des jeunes réfugiés tchétchènes que j’avais interviewé il y a quelques années, Adam, m’avait expliqué comment les hommes de main de Kadyrov s’était saisi de lui, en plein jour, à Grozny, et l’avait torturé des jours durant, dans la République caucasienne voisine d’Ingouchie, à coups de barre de fer sur ses mains d’adolescents posées sur une table. Après quelques jours de supplice, ses plaies s’étant infectées, il est tombé dans un profond coma et fut jeté dans une décharge par ses geôliers qui le croyaient mort. Miraculeusement retrouvé et soigné, Adam, handicapé des deux mains à vie, réapprit à vivre. Natacha n’a pas eu cette chance.
Je retrouve presque le même scénario. A Grozny, une voiture s’arrête devant elle et embarque Natacha, en pleine rue, en plein jour. Elle crie qu’on la kidnappe. Tout va très vite. La voiture disparait, Natacha avec. Neuf heures plus tard, on retrouve en Ingouchie son corps sans vie, ses bourreaux s’en étant débarrassés après lui avoir infligé deux balles à bout portant. Cette fois pourtant, les répercussions semblent totalement différentes.
 
Le jeune Adam est resté une victime anonyme du conflit de Tchétchénie, mais Natacha réussit à travers sa mort à faire résonner la condition Tchétchène sous le régime de Kadyrov. Du New York Times aux petits journaux de Lituanie, de l’Asahi Shinbun du Japon à el Pais dans le monde Hispanophone, la presse mondiale s’empare de l’affaire et déjà Kadyrov ressent s’abattre sur lui un véritable tsunami médiatique. La mort de Natacha, Prix Robert Schuman du Parlement européen en 2005, et première lauréate en 2007 du prix “Anna Politkovskaïa”, attribué par les femmes Prix Nobel à des militantes pour les droits de l’Homme dans les zones de conflit, ne peut tout simplement pas etre ignoré ou tu. Kadyrov est-il donc allé trop loin ? Kadyrov, dont sept opposants politiques sont morts en à peine dix mois et qui n’hésita pas à déclarer fièrement : “Oui, mes mains sont dans le sang jusqu’aux coudes, et je n’en ai pas honte. J’ai tué et je continuerai à tuer les méchants. Nous combattons les ennemis de la République [de Tchétchénie]”, comme le rapporte l’ONG Memorial, pour laquelle travaillait Natacha.
 
Pour nous, en Europe de l’Ouest, il incombe à la société civile et à nos leaders politiques de réagir plus encore aux crimes commis par le régime Kadyrov par le biais du Droit et du Tribunal Pénal International. Déjà, le soutien traditionnel de Moscou semble s’effriter. Le Président Medvedev, qui a hérité de l’ère Poutine une situation épouvantable en Tchétchénie et dont l’illusion d’amélioration de la situation vient de tomber en morceaux, s’est déclaré indigné. En déterrant l’histoire des morts et par le sacrifice de sa vie, Natalia Estemirova, une femme Tchétchène fière et libre, a pu amorcer le déclin du bourreau de son peuple. Maintenant, à nous tous de faire que la mobilisation internationale accélère sa chute : Kadyrov doit être jugé par le Tribunal Pénal International.
 
Sylvain Jamet
 
Sources annexes relatant les faits :
http://www.liberation.fr/depeches/0101579882-russie-une-collaboratrice-de-l-ong-memorial-enlevee-en-tchetchenie
 
http://www.lemonde.fr/sujet/1e93/natalia-estemirova.html

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9 réactions à cet article    


  • LeGus LeGus 14 août 2009 16:13

    Oui c’est affreux mais je vais me faire l’avocat du diable.
    un peu de lecture pour commencer prise sur wikipédia :
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Tch%C3%A9tch%C3%A9nie

    "Le général Djokhar Doudaïev, ancien pilote de bombardement stratégique de l’Armée soviétique et titulaire de la médaille suprême de l’Héros de l’Union soviétique, prit le pouvoir suite à un coup d’État mené le 5 septembre 1991 par un « Comité exécutif du Congrès national tchétchène ». Quelques semaines auparavant, cette organisation avait soutenu Eltsine dans sa confrontation avec des putschistes communistes, ce qui lui avait assuré un soutien mesuré de la part de Moscou pendant un certain temps. Le discours démocratique, nationaliste et social de Doudaev devint assez rapidement un éloge de la libération nationale et religieuse doté d’une référence historique forte, ce qui enflamma les masses. L’indépendance fut déclarée le 2 novembre 1991, et Doudaev légitimé président de la République par le nouveau Parlement. Il devint vite le symbole de la lutte pour l’émancipation visée par les insurrections de Chamil au XIXe siècle. L’Ingouchie se sépara de la Tchétchénie rebelle le 4 juin 1992 en affirmant son attachement au Centre fédéral. Le 10 juin 1992, les autorités tchétchènes démantelèrent les structures du ministère de la défense russe sur son territoire et prirent possession de leur arsenal militaire. Certains analystes parlent même d’une complicité pécuniaire des hauts fonctionnaires et généraux russes, sans l’aval desquels une telle quantité d’armes, y compris lourdes, ne se serait jamais retrouvée dans les mains du régime de Doudaev.

    Entre 1991-1994. les nationalistes tchétchènes chassent 250 000 Russes, Juifs, Arméniens et autres nationalités non-Vaïnakh de Tchétchénie. Plusieurs milliers d’entre eux sont assassinés ou pris en otage, notamment à Grozny où les deux tiers de la population était russophone[4].

    Pendant trois années de laxisme de la part du gouvernement central de Eltsine, marquées par des détournements massifs de fonds fédéraux (commencés par la fameuse affaire des faux avis de transfert de fonds opérés via la filiale tchétchène de la Banque Centrale russe encore avant le début de confrontation), estimés à 5 milliards de dollars, la Tchétchénie profita de son statut d’indépendance de facto pour former ses propres infrastructures civiles et militaires. Les milices tchétchènes établirent des liens plus ou moins étroits avec des mouvements islamistes de Jordanie, d’Arabie saoudite, d’Afghanistan et d’autres pays. C’est alors que le ton monta entre Moscou et Grozny.

    Moscou comprit que les groupements tchétchènes rebelles et extrémistes, échappant à tout contrôle, mettant en pratique la charia (proclamée loi officielle en janvier 1999), des enlèvements d’hommes et le détournement du pétrole, représentaient un danger important pour l’intégrité du territoire russe et pour ses régions limitrophes. Paradoxalement, malgré sa rhétorique de force, la Russie essaya d’acheter la loyauté tchétchène en continuant à verser d’importantes sommes d’argent à la république, entre autres pour payer les retraites, et à expédier du pétrole aux raffineries tchétchènes, et ce jusqu’en automne 1994. Beaucoup de fonds monétaires et pétroliers fédéraux furent ainsi détournés dans le but de financer la lutte armée (achat d’armes, formation de groupements paramilitaires, etc.) et pour l’enrichissement personnel des oligarques russes et des hommes d’affaire tchétchènes résidant à Moscou. Un grand nombre de sociétés intermédiaires en Russie engrangèrent ainsi plusieurs millions de pétrodollars dans les eaux troubles entourant ce conflit["

    Et oui c’était le temps ou Ben Laden était le bon petit soldat des mauvais coups US en Tchechenie et en Bosnie. C’était le temps ou le plan grandiose de Zbigniew Brzezinski était pleinement en application et qu’importe si on rétablissait la charia, qu’importe si on pratiquait l’épuration ethnique en expulsant les non-musulmans.

    De tout cela vous ne parlez pas dans votre bel article.


    • Marcel Chapoutier Marcel Chapoutier 15 août 2009 18:09

      @ leglus
      Alors comme ça selon vos dires on déduit que Poutine est venu au secours de la démocratie en Tchétchènie car Ben Laden et ses potes barbus menaçait la paix de l’occident chrétien. L’armée russe a donc eu raison de massacrer plusieurs dizaines de milliers de Tchétchènes, d’installer le mafieux criminel contre l’humanité Kadyrov et de commettre les assassinats des défenseurs des droits de l’homme de Natacha et d’Anna Politkovskaïa, et de tout journaliste trop curieux...C’est ça ?...

      Désolé mais sous une apparence documentée vos assertions sont mensongères, par exemple vous ne dites pas que Doudaev président élu père de l’indépendance de Tchétchènie était un modéré non islamiste et qu’il a été tué par les services spéciaux russes en 1996 avec peut-être l’aide de la NSA...

      Vous pratiquez donc la désinformation, votre truc c’est le complot mondial islamiste, Ben Laden (l’arlésienne) n’a jamais mis les pieds en Tchétchènie c’est quoi ce délire... Qui vous paye pour cette propagande ?

       "Entre 1991-1994. les nationalistes tchétchènes chassent 250 000 Russes, Juifs, Arméniens" tiens tiens des juifs ont été viré ça veut bien dire que vous bossez pour les sionistes...Vous êtes démasqué !


    • LeGus LeGus 14 août 2009 16:21

      Ah oui et pas un mot non plus sur le pétrole et les pipelines de la région.


      • VivreenRussie VivreenRussie 14 août 2009 20:32

        1999 :
        http://www.monde-diplomatique.fr/1999/11/RADVANYI/12642


        La production de pétrole dans cette région ne constitue plus un facteur majeur. Après avoir représenté près de 45 % de celle de la Russie soviétique avant 1940, la production de la Tchétchénie est tombée, avec environ 2 millions de tonnes par an, à moins de 1 % ces dernières années. Cette industrie, conjuguée avec le maintien d’une activité de raffinage, représente sans doute une réelle source de financement pour les clans qui en ont la maîtrise au plan local, mais certainement pas un enjeu à l’échelle fédérale.


      • Ahlen Ahlen 14 août 2009 16:58

        Article intéressant, certes, voire pertinent, mais à qui l’auteur se plaint-il ? Il semble compter sur « le monde libre » en disant : Kadyrov doit être jugé par le Tribunal Pénal International. Or, il n’y a plus de monde libre depuis que celui-ci a organisé et entretenu l’autre génocide, celui des palestiniens. Israël est une aubaine pour les tyrans du « monde non libre ». S’y ajoutent l’Irak et l’Afghanistan. Comment avoir autant de sang sur les mains et oser invoquer la Tchétchènie ?

        Le monde aujourd’hui est tel, globalement, qu’il est désormais difficile de parler d’un conflit sans citer un autre, une puissance sans une autre. Autrement, quelle est la différence entre un crime commis à l’intérieur avec un autre commis à l’extérieur de ses frontières ? Je dis, moi, que le second est bien pire !


        • VivreenRussie VivreenRussie 14 août 2009 20:07

          A qui profite le crime ?

          Qui finance Memorial ? Ne cherchez pas la reponse dans LeMonde ou Libe...
          mais plutot du cote de la Fondation Ford, du moins pour une partie.
          http://www.ceri-sciencespo.com/archive/mai02/artmfal.pdf

          extrait :
          « Memorial... Aussi l’organisation moscovite est-elle a la tete d’un concours d’ecriture...
          Ce concours est notamment finance par l’Union Europeenne et la Fondation Ford. »

          Pas un mot sur la declaration de Zakaiev le 12/08 :
          www.fr.rian.ru/society/20090812/122669814.html

          extrait :
          Les autorités tchétchènes n’ont rien à voir avec les assassinats de défenseurs des droits de l’homme dans le Caucase du Nord, a déclaré mercredi à Londres l’émissaire des séparatistes tchétchènes Akhmed Zakaïev.
          « Je ne pense pas que Ramzan Kadyrov se trouve derrière ces assassinats. Ces crimes ne lui profitent pas », a affirmé M.Zakaïev
          lors d’une conférence de presse à l’issue de consultations avec le président du parlement tchétchène Doukvakha Abdourakhmanov.

          Pourquoi vous ne parlez pas de Rosa Malsagova ?
          http://www.finrosforum.fi/?p=4994


          Plus facile de jeter l’opprobe sur Ramzan Kadirov que de chercher les vrais coupables des crimes commis actuellement dans la region.


          • monbula 14 août 2009 21:57

            T"as raison mon gars, vivement une base américaine en Tchètchènie et Kouchner, s’agitant avec les droits de l’homme.

            A première vue, ce crime profite aux braillards de l’Occident..

            Eh bien oui, a qui profite le crime ?


            • Philou017 Philou017 15 août 2009 01:42

              Oui, la Tchetchénie représente une sale affaire.

              Le problème, c’est qu’on en fait des tonnes sur cette défendeuse des droits de l’homme, et qu’on parle rarement des crimes commis par l’armée US en Afghanistan et en Irak depuis des années.

              Les premiers à mériter un tribunal international sont les dirigeants et généraux US, qui ont mis deux pays à feu et à sang, avec des pratiques encore pire qu’en Tchétchénie.

              Poutine et ses marionnettes le mériteraient aussi.

              Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que l’occident ne montre pas la voie.

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