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La révolution du Jasmin est-elle le fil déclencheur de la libération politique dans le monde arabe ?

La révolution populaire qui a renversé le régime du Président Ben Ali a ravivé l'espoir que les peuples dans le monde arabe puissent enfin trouver le chemin de la démocratie. Mais à quel point peut-on être optimiste en sachant que l’autoritarisme y est ancré et que les autres régimes aient pu acquérir pendant des décennies une grande expérience à endiguer les conséquences des crises économiques et sociales qui ont frappé leurs pays.

· Les régimes autoritaires : des caractéristiques centrales

 Ils restent largement maîtres de la redéfinition des espaces de liberté. Avec le même succès qui a caractérisé leur action par le passé, ils continuent à réconcilier l’existence de tels espaces avec leur propre continuité et leur exercice autoritaire du pouvoir. Les frontières de ces espaces restent imperméables de façon à ce que les libertés accordées aux populations ne les dépassent pas et ne nuisent pas aux intérêts et à la survie des gouvernants et de leurs proches.

 Le principe de la séparation des pouvoirs n’existe nulle part. Le pouvoir exécutif accorde au chef de l’État de larges privilèges. Quel que soit le cadre institutionnel, il y a des pays arabes qui sont soumis depuis des décennies à un état d’urgence injustifiable, qui permet à limiter toute activité politique opposante. 

 Certains pays sont toujours gouvernés par un parti politique unique, mais ils autorisent la création des petits partis satellites. Le principe du transfert politique pacifique du pouvoir n’existe pas. Les élections attirent un taux faible d’électeurs car les résultats donnent souvent la majorité parlementaire au pouvoir en place.

 Leur mécanisme d’exclusion et de limitation de la participation politique rend difficile de contester par la société ou ses institutions représentatives (partis, associations, syndicats, etc.) des décisions essentielles qui sont prises par un petit groupe régnant. 

· Les acteurs de non-transition politique

 Les régimes politiques en place suivent ce qui est appelé de la part des spécialistes[1] « une stratégie de survie » par laquelle ils peuvent dépasser les crises économiques imprévues. Le but d’une stratégie de survie politique est d’ouvrir suffisamment le champ politique pour s’attirer les faveurs de mouvements enclins aux réformes (intellectuels, professions libérales..) sans leur accorder trop de pouvoir, c’est-à-dire sans faire un changement profond en ce qui concerne la structure du pouvoir politique en place. Pour cela, la question suivante se pose : une transition démocratique est-elle possible à court et moyen terme ? Il est difficile d’y fournir une réponse définitive au moment présent, car il y a plusieurs acteurs qui peuvent y empêcher : 

- Les séries de mesures d’ajustement structurel dans les domaines budgétaires, commerciaux prises pendant trois décennies s’avèrent illusoire car elles n’ont pas réussi à résoudre les problèmes accrus de chômage et de pouvoir d’achat, ainsi qu’elles n’ont pas produit assez de « gagnants », ce qu’il rend les gouvernements indéfendable dans une atmosphère de compétition politique ouverte.

- Le déclin de l’islamisme radical dans certaines parties du monde arabe s’accompagne avec une influence grandissante de l’islamisme « ordinaire » ou « centriste », en arabe al-wasatiyya. Actuellement le mouvement ne dispose pas de majorités électorales, mais la confusion et le manque d’un programme politique clair chez les démocrates laïques peuvent jouer en faveur des islamistes en les aidant à remporter, au minimum, des majorités relatives influentes dans n’importe quelle élection ouverte ;

- L’usage politique de la « spécificité » des espaces politiques arabes. Les adeptes de cette théorie parlent du « particularisme » qui équivaut à l’arabe al-khusûsiyya. Selon eux, les espaces politiques ne sont pas prêts pour la démocratie, parce que celle-ci est étrange dans leur patrimoine culturel. Ce prétexte de spécificité culturelle illustre la position des pouvoirs arabes lors de l’annonce par Washington en 2004 du projet Grand Moyen-Orient[2]. Le prétexte du particularisme va de pair avec la vision de certains historiens arabes sur les « prérequis », elle soutient que la démocratie n’avait pas pu s’instaurer dans le Moyen-Orient postcolonial parce que « les fondements économiques et sociaux qui lui sont nécessaires font encore défaut [3] ».

- L’échec du processus de paix israélo-palestinien, en plus d’offrir un symbole puissant aux islamistes à travers le monde arabe, facilite la construction d’alliances idéologiquement contradictoires entre laïcs et islamistes, alliances que les dirigeants trouvent de plus en plus inquiétantes ;

- Dans le contexte de la guerre contre le terrorisme menée par les États-Unis qui exige le soutien ou la bonne volonté de plusieurs dirigeants arabes, il est probable que la démocratie passe au second plan pour garantir une coopération complète de la part des dirigeants arabes.

- Il est peu probable que l’Occident, et surtout les États-Unis, soutiennent une telle transition qui peut éventuellement conduire au pouvoir des mouvements politiques hostiles à leurs intérêts dans la région.  

  • Une politique de réformes économiques sans réformes politiques

Les dirigeants s’intéressent à la dimension économique de l’ajustement structurel. Pour eux, la réforme économique doit passer avant la réforme politique, les deux ne doivent pas dans aucun cas être simultanées car la mise en place simultanée des réformes économiques et politiques aboutit à des échecs. L’ouverture économique et l’adhésion à l’économie de marché ne s’accompagne pas avec une extension des libertés publiques. Ils argumentent que la crise économique ne fait pas seulement dérailler l’ouverture politique, mais aussi monter les chances des islamistes dans les suffrages. Ils considèrent qu’une transition de l’autoritarisme à la démocratie sans avoir certain niveau de croissance économique ne profiterait qu’aux islamistes. 

Cette conception de la transition est aléatoire car elle néglige que la bonne gouvernance est une condition fondamentale pour libération économique. Dans l’absence de l’État de droit, l’abus de pouvoir et la confusion entre les biens privés et les biens publics, cette libération conduirait à consolider la position des élites régnantes et leurs réseaux clientélistes. 

  • Conclusion  

Le monde arabe, à part quelques États, est la seule région dans le monde qui reste inaccessible à la démocratie. Même s’il y a des signes de transition, celle-là reste par contrainte car les mesures réformatrices ont toujours émanées des régimes en place, et non de la société civile. Par ces réformes sans changement, ou les réformes comme posture contre les réformes, comme action offensive selon le terme de Pascal MENORET, les régimes ont créé des systèmes de gouvernance profondément retranchés, qui sont extrêmement efficaces pour résister à la transition démocratique.


[1] - Daniel BRUMBERG, Moyen-Orient, L’enjeu démocratique, Editions Michalon, Paris, 2003, p. 42.

[2] - Pascal MENORET, « Élites régnantes et élites cadettes dans le monde arabe », Rapport rédigé en octobre 2006 à la demande de la commission des Affaires étrangères du Parlement européen. Il est disponible sur le site de l’auteur : http://pascal-menoret.over-blog.com/article-5453104.html

[3] - Charles ISSAWI, « The economic and social foundations of democracy in the Middle East », International Affairs, vol. 32, n° 1, janvier 1956, pp. 27-42. Cité dans Steven Heydemann, « La question de la démocratie dans les travaux sur le monde arabe », Critique internationale n°17 - octobre 2002, p. 54-62.


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