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Accueil du site > Actualités > International > La révolution en Egypte : une involution plus qu’une évolution

La révolution en Egypte : une involution plus qu’une évolution

 Que les choses soient bien claires : je n’ai jamais eu la moindre sympathie pour les anciens dictateurs arabes, qu’ils s’appelassent Saddam en Irak, Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Egypte ou Kadhafi en Libye. Au contraire : je n’ai jamais cessé, à l’heure même où nos propres dirigeants politiques leur déroulaient hypocritement le tapis rouge dans les capitales occidentales, de dénoncer, partout où je le pouvais, leur férocité à l’encontre de leur peuple.

 Semblable position, où je m’employais à cultiver quelque salutaire effort de lucidité plutôt que de verser dans un trop facile enthousiasme, ne m’a cependant pas empêché de nourrir, dès le départ, une certaine forme de scepticisme, sinon de méfiance, à l’encontre de ce que bon nombre de nos commentateurs ont un peu trop vite baptisé, soutenus en cela par quelques-uns de nos intellectuels les plus médiatisés, du doux nom de « printemps arabe ».

DU PRINTEMPS ARABE A L’HIVER ISLAMISTE

 Car, de fait, les dernières et toute récentes élections législatives en Egypte, ne peuvent, à les regarder de près, que faire froid dans le dos, tels les signes avant-coureurs d’un rude hiver islamiste, de tout authentique démocrate : plus des deux tiers des députés du parlement égyptien vont, selon les résultats officiels, aux deux grands partis islamistes, dont près de la moitié (235 sièges sue 498) pour les seuls Frères Musulmans, accrédités de 47% des voix du scrutin (le deuxième parti, les salafistes de Al Nour, recueillent, quant à eux, 24 %, soit 121 sièges) !

 Certes, loin de vouloir jouer les oiseaux de mauvais augure, ne s’agit-il pas ici de diaboliser, a priori, ces partis religieux : pareille attitude, en tout point contraire à cette vigilance intellectuelle qui me tient lieu d’idéal philosophique, ne s’avérerait là que la négative réciproque - comme l’autre face d’une identique intolérance - d’un extrémisme de tout aussi mauvais aloi. Mais, tout de même, que nous promettent-ils, ces fondamentalistes d’un autre âge, sinon, quoi que leurs démagogiques discours de façade veuillent bien nous faire croire en nos sociétés éprises de laïcité, une stricte application de la charia, la plus obscurantiste des lois coraniques ?

 Cette charia, qui s’apprête à être mise également en vigueur en Tunisie (avec le parti Ennahda) comme en Libye (avec les membres du Conseil National de Transition), ce sont les femmes elles-mêmes, c’est-à-dire la moitié, mathématiquement, de la population, qui en seront, hélas, les premières victimes. Et ce, à tous les niveaux (politique, moral, social, économique et culturel), auxquels il faut ajouter, en faveur des seuls hommes bien évidemment, la polygamie !

Les femmes, au pays de ces barbus enturbannés, plus rétrogrades que les pires de nos machos, ne seront pas les seules, du reste, à plaindre. Que dire, par exemple, du futur sort, déjà peu enviable aujourd’hui, des homosexuels et autres marginaux (tels les artistes) de ces sociétés où le fanatisme religieux le dispute, pour le pire, au sectarisme idéologique ? Pis, si cela est possible : qu’y deviendront ainsi, au niveau de la simple liberté des cultes, les chrétiens, qu’on nomme, en Egypte, « coptes », cette frange de la population pourtant encore historiquement plus ancienne, en ces terres bibliques, que les musulmans ? Sait-on seulement à quel point la peur habite, désormais, les églises du Caire, d’Assouan ou d’Alexandrie ?

UNE ARNAQUE SEMANTIQUE

D’où, urgente et nécessaire, la question : que peut bien vouloir dire, en pareil contexte, le nom même - « Liberté et Justice » - de ce parti qui vient ainsi de triompher - un véritable plébiscite - dans l’Egypte de l’après Moubarak ? La liberté, pour le nouveau pouvoir en place, d’interdire en toute légalité dorénavant, de réprimer ou d’opprimer, tout ce qui ne rentrera pas dans son futur cadre constitutionnel et même, pour tout dire, normatif ?

Quant à cette prétendue justice, mieux vaut même ne pas en parler tant ses méthodes ne peuvent que heurter, en leur barbarie, toute conscience un tant soit peu civile ! De fait : que peut bien valoir une justice nationale qui, soucieuse de flatter ainsi une opinion publique ivre de vengeance, ne craint pas d’exhiber, derrière les barreaux d’une cage, un vieillard malade, allongé sur une civière, à qui l’on promet en outre, avant même la fin de son procès, la peine de mort ?

Car c’est bien ainsi, sans la moindre pitié mais avec une rare cruauté, que la nouvelle et indigne justice égyptienne traite, en effet, Hosni Moubarak, qui, pour tyran qu’il fût, n’en reste pas moins un homme, et non pas, contrairement à ce que ses geôliers s’échinent à nous montrer devant les caméras du monde entier, un animal de cirque. Pis : comme une bête traquée jusqu’à son trépas même !

Ce nouveau « Parti de la Liberté et de la Justice » (PLJ), vainqueur de ces récentes élections législatives, donc ? Une véritable usurpation, comme une magistrale imposture aux allures d’arnaque sémantique, de ce que devraient normalement renfermer, conformément à leur sens premier, ces hauts et nobles principes universels, du moins théoriquement, que sont, effectivement, la « liberté » et la « justice ».

LA DICTATURE RELIGIEUSE APRES LA TYRANNIE POLITIQUE ET MILITAIRE

 Ainsi ce que les vrais démocrates, dont les jeunes révolutionnaires de la place Tahrir, pressentaient, et redoutaient surtout, est-il à présent advenu en Egypte : le spectre de la dictature religieuse, après la tyrannie politique (celle de l’ancien président Moubarak) et militaire (celle de l’actuel général Tantaoui).

Il est par ailleurs à craindre, en ces contrées où il n’est pas jusqu’à Al Qaïda qui ne prétendent maintenant y dicter indirectement sa fatidique loi, que la coalition des partis laïcs (regroupés sous l’appellation de « Bloc égyptien ») aura à y vivre désormais, elle qui n’aura finalement recueilli que 7 % des suffrages, des jours difficiles.

 Conclusion ? Il n’est pas dit, ainsi que je l’ai déjà spécifié en un précédent article, que toute révolution équivaille nécessairement, loin de là, à la démocratie, ni même qu’elle corresponde, automatiquement, à une évolution, synonyme de progrès, des mentalités. Au contraire : il est parfois des moments historiques où la révolution peut signifier, malheureusement pour les espoirs ainsi déçus, involution, sinon, pire encore, régression !

 Reste à espérer, en ces terribles et tristes conditions, que le peuple égyptien, floué et même trahi comme rarement en son histoire moderne, n’aura bientôt pas à regretter, à l’instar aujourd’hui des Irakiens au regard de feu Saddam, l’ancien Raïs, Moubarak précisément, dont un des rares mais indéniables mérites - soyons objectifs - fut, tout de même, d’avoir consolidé, contre l’avis de la plupart ses voisins arabes, la paix, signée par son prédécesseur Anouar El-Sadate (lors des historiques accords de « Camp David », en 1978), avec Israël : ce ne fut pas là, au vu de l’actuelle recrudescence de l’antisémitisme (comme de l’antichristianisme, par ailleurs) en cette turbulente région du monde, un mince exploit !

 DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur de « Critique de la déraison pure - La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes’ et de leurs épigones » (François Bourin Editeur). Porte-parole, pour les pays francophones, du Comité International contre la Peine de Mort et la Lapidation, « One Law For All », dont le siège est à Londres.


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9 réactions à cet article    


  • zelectron zelectron 25 janvier 2012 09:51

    Avant que l’implosion ne se produise !
    Votre perception est hélas exacte et je plains les égyptiens qui ont eu l’espoir de vivre en liberté passer de Charybde en Scylla.


    • nicolas_d nicolas_d 25 janvier 2012 14:41

      Les « printaniers » ont appris à lutter contre une dictature « classique » et ils ont réussi. C’est déjà pas mal.
      Seulement, ils n’ont pas encore appris à lutter contre une « démocratie non représentative »
      Et nous non plus d’ailleurs...
      Je souhaite qu’ils ne s’arrètent pas là, qu’ils continuent leur lutte pour nous montrer le chemin de la « vraie démocratie » s’il s’avère que nous sommes incapable de le faire.


      • minidou 25 janvier 2012 16:20

        Pourquoi parler de dictature religieuse ? Aucun de ces partis ne prône la dictature ! pourquoi leur faire ce procès d’intention ?
        Je crois qu’il y a une fondamentale incompréhension de la nature des évènements dans le monde arabe.
        La jeunesse éduquée qui a mené la révolte, n’est pas majoritaire, et les premières élection libres ont donné la parole à une population rurale, sous-éduquée (pour ne pas dire analphabète) et majoritaire et donc très conservatrice. Ajoutez à cela le vrai travail de fond idéologique et social des islamistes dans tous les recoins du pays (y compris les plus reculés), ainsi qu’une impréparation complète des autres organisations de gauche (qui ont de plus été la cible principales des dictatures pendants des décennies), vous obtenez une évidente victoire des islamiste.
        L’islamisme politique semble donc un passage obligé pour l’émergence des démocratie arabes. La position dominante de ces islamistes fait qu’ils n’ont aucun intérêt à imposer une dictature, certains qu’ils sont de remporter les élections.
        Mais dans quelques années viendra le temps des alternances, et là sera le véritable test.


        • minidou 25 janvier 2012 17:57

          Bien je ne sais que répondre à une remarque aussi...Bidon ? (sans agressivité !).


        • minidou 27 janvier 2012 16:46

          Mon propos était de dire qu’en cas d’alternance, en particulier suite à une dictature, c’est en général la principale force d’opposition qui l’emporte.
          J’espère qu’il ne vous aura pas échappé que dans les pays arabes, il s’agit des islamistes, ça ne me plait pas, ça ne vous plait pas, mais c’est ainsi.
          Il est vain de penser qu’on va créer une démocratie en excluant l’opposition. Donc, déduction logique, il ne saurait y avoir de démocratie, sans phase de transition islamiste.
          Ce n’est pas un jugement de valeur, je ne m’en réjouit pas, c’est juste un raisonnement logique.
          Insultez moi si cela vous soulage de votre incompréhension, cela n’y changera rien...


        • minidou 27 janvier 2012 16:50

          « Il est évident que les premiers élans du Maghreb ont été sincèrement humaniste.Que la récupération soit théocratique est en revanche une évidence monstrueuse », j’en reviens à ce que je disais, il n’y a pas un peuple monolithique, mais des classes sociales différentes, entre un chômeur qui descend dans la rue pour des raisons sociales, un jeune éduqué qui descend dans la rue pour la liberté d’expression, et un paysans analphabète du fin fond du pays qui ne s’est jamais révolté, les revendications sont fondamentalement différentes, et donc le vote aussi. Sauf que le paysan pauvre et analphabète est majoritaire. CQFD.


        • minidou 25 janvier 2012 18:06

          Moubarak, a mené une politique de libéralisation comparable à celle de Pinochet, de répression du mouvement syndical, bref en plus d’être le chef d’une dictature militaire responsable de meurtres et de torture, c’était un type de la droite la plus impitoyable, qui a fait disparaitre les forces progressistes de son pays par la repression, avec l’appui de ses alliés américains et israéliens...Il a mené une politique contraire aux intérêts arabes et égyptiens durant 30 ans. De tout cela vient la force des islamistes, seule force crédible d’opposition... Quant aux quelques centaines de morts de Saddam, je reste pantois devant la bêtise d’une telle affirmation (ses victimes se comptent au bas mot en dizaines de milliers). Et quant à votre défense des dictatures dans le monde arabe, cela revient à affirmer qu’il s’agit d’un peuple inférieur. Donc peut-être devriez vous goûter à ce que je fume, je sais pas si ca rend moins raciste, mais c’est à essayer ;)
          Quand on se pretend démocrate, il faut accepter le résultat de la démocratie, même s’il ne vous plait pas.


        • minidou 25 janvier 2012 18:08

          Et je vous passe le massacre des porcs des coptes, lors de la grippe porcine, illustration de l’humanisme et de l’intelligence du régime de votre héros moubarak !


        • minidou 27 janvier 2012 16:36

          @Alain Colignon :
          Oui en effet, si Pinochet est un grand homme, je conçois votre admiration pour Moubarak et pour Saddam, je suis certain qu’en 1941 vous auriez trouvé bon nombre de chauffeurs de taxi admirateurs de Petain à Paris... Votre raisonnement est totalement binaire et frise le ridicule...J’étais anti-occidental durant les deux guerres d’Irak, mais je ne suis pas débile au point de fermer les yeux sur ses exactions et l’extrême violence de son régime.
          Qualifier un camps politique de « Fou » ne témoigne pas d’une grande capacité d’analyse et de recul.
           Dire « avant bon dictateurs laïc, et maintenant c mauvaise démocratie pas laïque » c’est le niveau zéro de l’analyse....
          Dire méchant Ayatollah et gentil Shah, témoigne de votre méconnaissance de la géopolitique, réduire cela à Giscard et ses diamants est risible...
          Bref un commentaire dont vous auriez pu vous passer pour votre propre crédibilité.

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