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Accueil du site > Actualités > International > La Russie et l’Islam, 3e partie : politique interne russe

La Russie et l’Islam, 3e partie : politique interne russe

Dans les deux premiers articles de cette série sur la Russie et l'Islam, nous avons vu les raisons pour lesquelles ni le modèle civilisationnel européen moderne ni la foi Orthodoxe traditionnelle ne peuvent, de nos jours, fournir une source viable et positive d'inspiration idéologique ou spirituelle à la Russie post-soviétique. Alors que durant les 300 dernières années, le paradigme philosophique et politique idéologiquement dominant était « l’Occidentalisation » de la Russie, les désastres absolus inévitables causés par l’arrivée au pouvoir de « libéraux » en Russie (Kerenski, Eltsine), combinés avec la trahison par l'Occident de toutes les promesses faites à Gorbatchev (selon lesquelles l'OTAN ne s’étendrait pas vers l'Est) ont finalement abouti à un écroulement de ce modèle. La grande majorité des Russes s’accorderaient aujourd’hui sur ces idées de base :

a) L'Occident n'est pas l’ami de la Russie, ne l’a jamais été et ne le sera jamais, et la seule façon de traiter avec lui est d’être en position de force.

b) La Russie a besoin d'un gouvernement fort mené par un dirigeant fort.

c) Les Russes « libéraux » (dans l’emploi russe moderne du terme) sont un petit groupe d’intellectuels dégénérés qui idolâtrent les USA et détestent la Russie.

d) La Russie doit être un « Etat social », et le modèle capitaliste « pur » est à la fois moralement mauvais et fondamentalement non durable, comme le montre la crise financière actuelle.

e) Le système démocratique est une imposture utilisée par les riches dans leurs propres intérêts.

Jusqu'ici tout va bien, mais quelle est l'alternative ?

Historiquement, il y avait un modèle traditionaliste qui disait que la Russie devait être un pays Chrétien Orthodoxe, où le pouvoir laïc le plus élevé devait être mis entre les mains d’un Tsar, dont le pouvoir doit être sous le contrôle d’une Église puissante et autonome et où la volonté du peuple serait exprimée par le biais d’un Zemskii Sobor, un « Congrès de la Terre », quelque chose comme un Parlement ayant un rôle principalement consultatif. Cette idée a été exprimée par des philosophes et des auteurs comme [Alexeï] Khomiakov, [Lev] Tikhomirov, [Vassili] Rozanov, [Ivan] Solonevich, [Ivan] Iline, Soljenitsyne, [Igor] Ogurtsov et beaucoup d'autres.

Avec beaucoup de réserves et d’avertissements, je dirais que ce serait la version Orthodoxe russe du type de régime que nous voyons aujourd'hui en République islamique d'Iran. Pas une théocratie bien sûr, mais un régime dans lequel la structure, la nature, la fonction et le but fondamentaux de l'Etat sont de maintenir des valeurs spirituelles. Un régime avec une forte composante démocratique, mais dont la volonté populaire peut, en cas de nécessité, se voir opposer le véto des plus hautes autorités spirituelles. J'appellerais un tel système une « démocratie orientée », dans laquelle les décisions tactiques sont remises à la volonté de la majorité du peuple, mais dont la direction stratégique est définie et ne peut pas être remplacée par une autre.

La grande différence entre la Russie et l'Iran est qu'en Iran, le modèle Islamique est clairement et pleinement approuvé par une forte majorité de la population. Au contraire, en Russie, même la plupart de ceux qui se considèrent (nominalement) Chrétiens Orthodoxes auraient de grandes réserves vis-à-vis de la tentative d’établir une telle « République Orthodoxe ». Il est difficile d’avancer un chiffre crédible, mais mon intuition personnelle est que pas plus de 10 % des Russes ne se sentiraient à l'aise face à une telle proposition. Autrement dit, l'idée d’établir une « République Orthodoxe » serait probablement contestée par 90 % de la population.

Je déplore personnellement cet état des choses, ne serait-ce que parce que je considère ce modèle comme ce qui serait le mieux pour la Russie, mais la politique étant la science du possible, il est vain de s’obstiner à s’accrocher à une impossibilité.

Et alors ? Quelles sont les autres options ?

Le choix actuel « visible » (la variété) des partis politiques existants aujourd’hui est à la fois révélateur des principaux courants de la société et, en même temps, plutôt trompeur. Regardons quels sont ces partis :

1) La « Russie Unie ». C’est le parti de Poutine. Je le décrirais comme modérément patriotique (mais non nationaliste), résolument engagé à avoir une Russie forte, « social » en termes économiques, et « indépendant » au niveau des relations internationales.

2) Le « Parti Libéral-Démocrate de Russie  ». Dirigé par Vladimir Jirinovski, il est virulemment anti-communiste et anti-soviétique, nationaliste d’une façon grotesque, également « social » en termes économiques, et fou à lier dans les relations internationales.

3) Le Parti Communiste de Russie. Dirigé par Guennadi Ziouganov, c’est un parti pathétiquement réactionnaire qui prétend ouvertement être le successeur de l'ancien PCUS. Il est dirigé par une sorte de politicien « sanglier » qui pourrait être assis juste à côté de Brejnev ou Tchernenko. Il n'a aucune vision politique réelle, à part la nostalgie de l'URSS.

4) « Russie Juste  ». Dirigé par Sergeï Mironov, un ancien parachutiste devenu social-démocrate, c’est une version modérément « centre gauche » de la « Russie Unie ». C’est un parti « sympa » qui ne fera jamais de réelle différence.

5) Tous les partis pro-américains, qui ne sont même pas parvenus à entrer à la Douma et dont les protestations et les manifestations se sont rapidement essoufflées. Ils sont fondamentalement insignifiants (nuls et non avenus).

Que signifie tout cela en réalité ?

Il n’y a qu’un seul parti en Russie : la « Russie Unie », parti de Poutine et Medvedev. Les Libéraux-Démocrates et les Communistes ne sont là que pour assurer la fonction de valve de sécurité pour les mécontents. Alors que ces partis absorbent effectivement une grosse partie des gens qui s'opposent à Poutine et à la « Russie Unie », ces partis finissent toujours par voter avec le Kremlin au sein de la Douma. Cela est également à peu près vrai pour « Russie Juste », un parti si petit qu'il n’a de toute façon pas vraiment d’importance. L'autre fonction utile des Libéraux-Démocrates et des Communistes est qu’ils gardent les « forcenés » loin du Kremlin. Les nationalistes hystériques et les Communistes nostalgiques sont absorbés par ces deux partis et cela les rend tout de suite insignifiants.

J'estime qu'il est important de souligner ici qu'il existe des communistes et des nationalistes brillants, bien éduqués et instruits qui n'appartiennent PAS aux partis des Libéraux-Démocrates ou des Communistes. Je pense à des nationalistes comme Dmitri Rogozine (qui est actuellement le Premier ministre adjoint du gouvernement russe, responsable de la défense et de l'industrie spatiale) ou à des stalinistes comme Nikolaï Starikov (le dirigeant de l'Union des Citoyens Russes). Franchement, les gens intelligents se tiennent à l’écart de ces deux partis (Libéraux-Démocrates et Communistes).

La réalité est qu'il n’y a qu’une option possible : la « Russie Unie » et son non-parti, le « Front Populaire de Toute la Russie  » (désormais Front Populaire Panrusse - FPP), créé par Poutine comme un mouvement politique pour de nouvelles idées. Tout le reste n’est là, plus ou moins, que pour donner au système un air « démocratique » et légitime.

 
Résumons tout cela.

La Russie est un pays multi-ethnique qui est présentement dépourvu de toute idéologie ou spiritualité unificatrices, et dirigé par un seul groupe de personnes dont l'idéologie peut être résumée par un mélange de pragmatisme, de patriotisme, de socialisme moderne et de multilatéralisme dans les relations internationales. Plus important encore,

La Russie Moderne n'est ni la Russie Impériale d’avant 1917 ni l'Union soviétique, et il serait fondamentalement erroné de chercher à établir des parallèles dans le passé pour comprendre la nature actuelle de la relation entre la Russie et l'Islam.

C’est là une grande tentation, à laquelle la grande majorité des observateurs occidentaux cèdent toujours : chercher des parallèles entre des événements actuels et des événements passés. Même s’il est vrai qu'une compréhension du passé est souvent la clé de la compréhension du présent, dans le cas de la Russie et de l'Islam, ce n'est pas une approche appropriée. Par exemple, comparer les guerres en Tchétchénie sous Eltsine puis Poutine à la manière dont Staline a traité les Tchétchènes, ou à la manière dont la Russie a envahi le Caucase sous Alexandre I, est une démarche qui ne peut que fondamentalement induire en erreur, amener à des parallèles absolument infondés et aboutir à des conclusions profondément erronées.

La Russie Moderne n'a pas de définition claire d’elle-même. Etant dépourvue de ce type de définition, elle n’est pas capable d’articuler une vue consensuelle sur ce que l'Islam signifie pour la Russie.

Certains Russes voient dans l'Islam un ennemi très dangereux, d'autres voient l'Islam comme un allié naturel. Tout cela est rendu encore plus complexe par le fait que l'Islam lui-même n’est en aucun cas un phénomène unifié et que chaque fois que nous pensons à l'Islam, nous devons préciser de quel type d’Islam, et même de quel aspect de l’Islam nous parlons.

Pour la Russie, l'Islam représente un mélange de risques et d’opportunités à bien des égards, y compris des aspects spirituels, politiques, sociaux, économiques, historiques et géostratégiques. Pour être entièrement comprise, la question de « la Russie et l'Islam » doit être considérée à travers chacun de ces aspects, sans en négliger un seul, ce qui nous permettra de voir qu'il y a des « courants » différents à l'intérieur de la Russie qui ne sont pas du tout d'accord entre eux sur la question de savoir si l'Islam est un risque ou une opportunité au niveau de chacun de ces aspects. Ainsi, plutôt que de parler de « risques et d’opportunités », je vais considérer les défis spirituels, politiques, sociaux, économiques, historiques et géostratégiques que l'Islam représente pour la Russie. Ce sera le sujet du prochain article.

 

Prochain article :

La Russie et l’Islam, 4e partie : « L’Islam » comme une menace

 

Voir également :

Le patriote russe et les saltimbanques français : leçons de Vladimir Poutine à Marine Le Pen (Leçon n° 1 ; Leçon n° 2)


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2 réactions à cet article    


  • Nizhâm Nizhâm 26 mai 2015 20:09

    La partie 4 est en anglais. Je ne lis pas l’anglais.. Va-t-il y avoir une traduction prochainement ?
    J’ai lu les 3 première parties, espère pouvoir lire la dernière.
    Merci de votre contribution.


    • Nizhâm Nizhâm 26 mai 2015 20:14

      Autant pour moi, j’ai trouvé la 4ème et dernière partie traduite.
      Merci.

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