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La Tunisie à l’heure du désenchantement ?

Les Tunisiens aimeraient croire aux lendemains qui chantent. Mais la réalité les rappelle trop souvent à la raison. Depuis la « révolution de jasmin », ponctuée par la chute du clan Ben Ali, chaque journée apporte son lot de commentaires maladroits, d’abus divers et de promesses trahies.

 Alors que le printemps arabe germe à Sidi Bouzid, c’est toute l’Afrique septentrionale et une partie du Moyen-Orient qui observent avec admiration les aspirations démocratiques des Tunisiens. Ce sont les balbutiements de l’une des révolutions les plus importantes des trente dernières années. Mais, bientôt, les espoirs vont se dissiper pour laisser place aux doutes et aux inquiétudes.

 

De Bourguiba à Ben Ali

 Au moment de son indépendance, en 1956, la Tunisie se pose d’emblée en bon élève du monde arabe. Les droits des femmes, consacrés par le Code du statut personnel, y occupent une place inédite : abolition de la polygamie et du mariage forcé, mise en place du divorce, légalisation de l’avortement, égalité légalement garantie dans bon nombre de domaines… Sous l’impulsion d’Habib Bourguiba, les autorités nationales lancent des mesures d’envergure. C’est ainsi que le gouvernement tunisien modernise la législation et les institutions du pays. Les politiques ambitieuses se multiplient, réformant notamment l’éducation ou l’économie et amenuisant l’influence de la religion. Luttant très tôt contre l’analphabétisme, la Tunisie devient progressivement la nation la mieux formée et la plus progressiste d’Afrique du Nord. Mais plusieurs facteurs viennent ternir cette image d’Épinal : sous Ben Ali, la corruption et le chômage se généralisent, tandis que la croissance se montre souvent bridée. Les diplômés font du surplace, perdant peu à peu toute illusion, alors que la société tunisienne dans son ensemble se lamente de la confiscation des principales ressources économiques par les proches de Ben Ali et de son épouse, la sulfureuse Leïla Trabelsi.

 

Après la révolution…

 Aujourd’hui, alors qu’une troïka hétérogène gouverne le pays, les craintes foisonnent. Les journalistes dénoncent une liberté désormais largement entravée. Les têtes tombent sous prétexte de purger la presse des tenants de l’ancien régime. Et la profession connaît des grèves sans précédent. Le gouvernement, qui nomme lui-même les nouveaux dirigeants des médias publics, se complaît à souffler le chaud et le froid, entretenant le flou quant à sa vision du quatrième pouvoir. Enfin, le secteur attend impatiemment l’application de deux décrets, l’un organisant la liberté d’expression et l’autre visant à établir un organe indépendant en vue de réguler l’audiovisuel. Les enjeux sociétaux ont également voix au chapitre : l’intégration éventuelle de la charia dans la nouvelle Constitution a fait l’objet de débats hargneux ; les nahdaouis – partisans du parti Ennahda, ayant récolté 40 % des suffrages exprimés lors des dernières élections – souhaitent réduire la femme à un simple « complément » de l’homme ; et les salafistes interrompent brutalement plusieurs manifestations culturelles.

 Dans deux vidéos amplement diffusées, les islamistes les plus radicaux obtiennent de Rached Ghannouchi des gages potentiellement explosifs. L’homme fort d’Ennahda semble y avouer un agenda caché visant à islamiser la nation tunisienne, voire à la « théocratiser ». Les projets de loi touchant à la répression des atteintes au sacré – abandonnés depuis – viennent corroborer cette lecture des faits. Enfin, les citoyens tunisiens attendent toujours les grandes réformes économiques promises, tandis qu’ils doivent composer avec des coupures de courant et d’eau, une insécurité croissante et des problèmes de traitement des déchets. Surtout, les anciens révolutionnaires s’interrogent quant aux méthodes benalistes parfois mises en œuvre par le nouveau gouvernement démocratique. Quoi qu’il en soit, avec un chômage écrasant, une flambée des prix considérable, des services publics défaillants, d’importantes inégalités régionales et une rédaction de la Constitution pour le moins laborieuse, la troïka au pouvoir est désormais comptable d’un bilan au mieux mitigé.

 

En attendant les élections générales…

 L’heure est-elle pour autant au désenchantement ? En réalité, les signaux contradictoires pullulent, empêchant toute prévision pertinente. Mais le calendrier électoral est désormais fixé : le pays pourra jauger les forces en présence le 23 juin 2013. Ce jour sonnera le glas du provisoire, et donc de l’instabilité, ouvrant la voie à des institutions durablement établies, crédibles et légitimes. En outre, la société civile se montre toujours vigilante, veillant à la bonne marche des affaires publiques. Et l’opposition s’est rassemblée, organisée, notamment au sein de Nidaa Tounès, un parti fondé par l’ancien Premier ministre Béji Caïd Essebsi. Enfin, au sein du gouvernement, on constate que le Congrès pour la République et Ettakatol répriment quelque peu les velléités islamistes d’Ennahda. Les modernistes et les nahdaouis entretiennent un dialogue constructif et se révèlent souvent capables de faire des concessions pour ménager l’essentiel. Par ailleurs, au sein même d’Ennahda, se trouvent des éléments dont l’idéologie diverge fortement. C’est ainsi que le modéré Hamadi Jebali, actuel Premier ministre, tempère parfois les ardeurs de Rached Ghannouchi, le charismatique leader du mouvement.

 Faut-il d’ores et déjà condamner le pouvoir issu de la révolution démocratique ? On ne pourra en réalité se prononcer définitivement qu’après les élections générales du 23 juin, quand Ennahda ne pourra plus se contenter de se présenter aux votants comme un AKP tunisien, quand tous les masques tomberont. Alors, peut-être, les forces laïques, libérales, modernistes et progressistes parviendront à se faire entendre, en prenant le pouvoir ou en l’influençant, et mettront – enfin – le pays sur la bonne voie.




par Jonathan Fanara (son site) vendredi 2 novembre 2012 - 3 réactions
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