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La Turquie, malade de ses identités diverses

Berkin Elvan, un garçon de 15 ans de confession alévie, qui avait reçu des gaz lacrymogènes pendant les manifestations de Gezi l'année dernière, est mort le mardi 11 mars après avoir lutté pendant neuf mois. Berkin allait acheter le pain le soir du 16 juin 2013 quand il a reçu de près des gaz lacrymogènes tirés par les CRS. Il a été mis en terre ce mercredi 12 mars, suivi par plus de 200000 personnes.

 

Les manifestations du Gezi

Les événements dits du parc Gezi désignent la série de manifestations qui ont eu lieu à Istanbul et dans la plupart des villes de Turquie au mois de juin 2013 et qui dénonçaient principalement l’autoritarisme du Premier ministre. Ils ont eu pour effet une modification partielle des rapports de force politiques. 

Le caractère composite du mouvement était visible  : les membres du mouvement initial, les organisations kémalistes (Union de la Jeunesse Turque, Parti Ouvrier), les membres du mouvement initial, les nouveaux mouvements sociaux féministes et écologiques, les centrales syndicales KESK et DISK, le parti kurde BDP, les organisations d’extrême-gauche certaines illégales, le HEPAR (Parti du Droit et de l’Egalité) ultra-nationaliste.

Le noyau de militants à l’origine du mouvement s’était constitué en Plate-forme de Solidarité du Taksim, qui réunissait certaines instances de la société civile. La liste de leurs revendications établie mercredi 5 juin 2013 était la suivante : conservation en l’état du parc Gezi, limogeage des responsables de la répression, relaxe de tous les manifestants interpellés, suppression des entraves à la liberté d’expression. 

Le 3 juillet 2013, le tribunal administratif de la ville a confirmé sa décision de suspendre le chantier de destruction du parc Gezi, objet d'une mobilisation citoyenne qui a duré plus de trois semaines et provoqué un mouvement de contestation sans précédent depuis l'arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement, AKP) en 2002. Les manifestations, qui s'étaient étendues à tout le pays, avaient fait 8 morts et plus de 8 000 blessés.

Les identités de la Turquie

Depuis les années 2000, la Turquie connaît, outre des changements économiques et politiques, des transformations des mentalités et des modes de vie en lien avec la place de l’islam dans la modernité ainsi qu’une remise en question des valeurs établies, le sécularisme, le rôle de l’armée, la définition de la « turcité ». Les clivages, multiples, semblent irréductibles, et ne se recoupent pas toujours :

- trois nationalismes : Kémalisme/Ottomanisme/Touranisme

- trois appartenances : Europe/Proche Orient/Pan-turquisme

- deux confessions : Sunnisme/Alévisme

- deux sunnismes : AKP/Gülenisme

- deux bourgeoisies : Musiad/Tusiad

- deux ethnies : Turcs/Kurdes

 Au delà de l’apparente opposition radicale entre les conceptions identitaires des kémalistes et des ottomanistes, il y a des points communs qui rapprochent les conceptions de l’identité turque forgées par ces musulmans nationalistes de celles des défenseurs d’une société séculière. Ainsi, ces deux groupes fortement nationalistes insistent tous deux sur la supériorité de l’islam turc vis-à-vis des autres formes que peut prendre la religion musulmane et se méfient des minorités confessionnelles et ethniques. D'anciens clivages se ravivent, confessionnels ou ethniques. De nouveaux clivages apparaissent, entre courants sunnites et en matière de relations extérieures. 

 L’AKP, l'ottomanisme  

Le Parti de la Justice et du Développement (AKP) a été créé en 2001 par Recep Tayyip Erdoğan, à l’époque maire d’Istanbul. Le parti incarnait alors une rupture réformiste avec la mouvance islamiste dont l’énième incarnation, le Refah Partisi, venait d’être dissoute. Il met en avant un discours socialement conservateur et libéral en économie

Sociologiquement, l’AKP est l’incarnation d’une élite turque montante anatolienne qui gravite autour des entrepreneurs réunis dans des organisations comme la MÜSIAD ((Association des industriels et hommes d'affaires indépendants). Le parti a connu de forts succès dans le sud-est en 2007 en plaçant sur ses listes des candidats kurdes qui exaltaient le caractère unificateur de l’Islam sunnite, pour dépasser la division ethnique Turcs/Kurdes. 

L’AKP tente de muscler son discours social, en annonçant la mise en place de centres pour évaluer les besoins des familles en difficulté. Concernant la politique étrangère, l’objectif d’adhésion à l’UE est réaffirmé. Erdoğan développe en outre une rhétorique particulièrement nationaliste.

Après avoir largement remporté les législatives du mois de juillet 2007, l'AKP parvient à faire élire Abdullah Gül à la présidence de la République. Ces succès ont exacerbé les tensions avec le système judiciaire, traditionnellement kémaliste. En mars 2008, en réaction à la volonté de l’AKP de lever l’interdiction du voile à l’Université, le Procureur général, Abdurrahman Yalçinkaya, dépose un recours, qui sera rejeté, devant la Cour constitutionnelle visant à dissoudre le parti pour cause « d’activités anti-laïques ».

En 2011, l'AKP remporte 49,8% des suffrages et conserve donc le pouvoir. 

Le CHP, le kémalisme 

Principal parti d’opposition, le Parti républicain du Peuple (CHP), fondé par Atatürk, se présente comme le gardien de l’idéologie kémaliste. Il est traditionnellement enraciné à l’ouest et au sud-ouest de la Turquie, parmi les classes moyennes et supérieures, laïques et occidentalisées. Dirigé pendant quinze ans par Deniz Baykal, le parti s’était progressivement confit dans un immobilisme qui lui avait valu deux défaites électorales en 2002 et 2007. Mais le parti connaît un vrai bouleversement depuis mai 2010, avec l’avènement d’un nouveau leader, Kemal Kılıçdaroğlu, un haut fonctionnaire, alévi d’origine kurde. En 2011, il remporte 26% des voix aux élections.

Sur le fond, le CHP, membre de l'Internationale socialiste, a clairement adopté un programme social-démocrate. Les discours de Kılıçdaroğlu sont axés sur la lutte contre la pauvreté, la réduction des inégalités et la nécessité de combattre la corruption avec, en vedette, l’emblématique proposition de créer une « assurance famille » pour les populations défavorisées. 

Kılıçdaroğlu propose d’abaisser le seuil de représentation des partis à l’Assemblée (le chiffre de 5% a été évoqué), de mettre en place des cours de langue kurde en option à l’école. Le CHP a soutenu les négociations du gouvernement avec le PKK. Il propose de changer de constitution (l’actuelle ayant été rédigée par les militaires). Le MGK (Conseil national de sécurité), symbole de la tutelle militaire sur la vie politique turque, serait aboli. Le parti envisage aussi des réformes importantes dans le domaine de l’éducation : suppression du caractère obligatoire des cours de religion à l’école, afin de permettre aux écoliers alévis d’y échapper. Enfin, sur le plan diplomatique, les positions de Kılıçdaroğlu sont claires : retour vers une ligne plus proche des pays occidentaux (Israël compris), de l’OTAN et surtout de l’Union européenne. 

 Le CHP est toujours soumis à de fortes dissensions internes entre d’une part les ailes souverainiste et d’autre part social‐démocrate qui sont à peu près de puissance égale au sein du parti.

Le MHP , le touranisme ou pan-turquisme

Fondé dans les années 1960 par Alparslan Türkeş, le Parti d'Action nationaliste (MHP) prône une synthèse islamo-nationaliste. Le parti se situe à l’extrême-droite de l’échiquier politique et rassemble un électorat en majorité masculin, issu des populations conservatrices des petites villes anatoliennes, déçus de l’AKP ou laissés pour compte de la croissance économique. Dirigé par Devlet Bahçeli, le MHP a payé dans les urnes, en 2002, le bilan du gouvernement Ecevit auquel il était associé et n’a pas franchi la barre des 10%. En 2011, il a obtenu 13% des suffrages. 

Le MHP rejette aujourd’hui l’idée d’une nouvelle constitution. Il accuse l’AKP d’être un parti corrompu qui lui vole ses idées. D’un autre côté, le MHP a littéralement copié la proposition du CHP sur l’ « assurance famille ». Le parti reste attaché à une rhétorique ultra-nationaliste et anti-kurde qui insiste sur la « fraternité » et « la lutte contre le terrorisme » pour régler les problèmes identitaires en Turquie. En termes de politique étrangère, il continue de voir dans l’Eurasie turcophone le véritable avenir de la Turquie, souscrivant ainsi au pan-turquisme ou touranisme. 

L'armée traversée de courants divers

On constate aujourd'hui l´existence de deux groupes distincts au sein de l’armée dont les visions européennes sont diamétralement opposées l’une à l’autre. Le groupe majoritaire conservateur arbore une orientation qui fait de l’armée le gardien ultime du « statu quo », à savoir du régime républicain et de l’unité territoriale. Ce groupe estime que certaines demandes « critiques » de l’UE comme les progrès en faveur des droits des minorités mettent en péril la survie de l’État turc. En revanche, le groupe minoritaire progressiste considère que le respect des critères imposés par l’UE constitue la meilleure voie de modernisation du pays. 

La refonte des rapports entre le pouvoir militaire et le pouvoir civil, et le cantonnement de l´armée à la marge de l´espace politique, ont engendré l’apparition d’un nouveau groupe dit « eurasiste » au sein de l’armée. Les militaires se réclamant de l´« eurasisme » théorisent l’établissement de coopérations renforcées avec les pays du « monde turcophone ». Cette vision « touranienne » entre en conflit avec les intérêts stratégiques de la Russie, de la Chine et de l’Iran sur cette région. 

L'AKP, hostile au rôle politique de l'armée, n'est pas prêt pour autant à affaiblir à l’extrême une institution militaire qui conserve un prestige certain au sein de l’opinion publique. Ainsi si le gouvernement est décidé à lever les derniers obstacles qui gênent l’accès des universités aux élèves des lycées religieux, il ne serait pas décidé à leur ouvrir les portes des académies militaires. 

Au demeurant la prégnance plus forte de valeurs conservatrices découlant de la religion n’est pas pour déplaire à une armée turque qui, sous l’influence des idées de la synthèse turco-islamique, avait, après le coup d’Etat de 1980, rétabli l’enseignement de la religion à l’école, pour éviter que les écoliers ne soient influencés par le marxisme. 

 Néanmoins, en 2007, la candidature à la Présidence d’Abdullah Gül, dont l'épouse est voilée, ouvrit la voie à la publication d’un mémorandum contre le gouvernement sur le site internet de l’État-major. Cet événement mit fin à la stratégie de l’AKP dont l’objectif était jusqu'alors d’éviter la confrontation avec les militaires. L'AKP, inquiète du risque de regain d'influence de l'armée, utilisa à plein (suscita ?) l'affaire Ergenekon.

Ergenekon

Ergenekon est le nom d'une vallée mythique des montagnes de l’Altaï en Asie centrale, d’où seraient originaires les tribus turques. C'est le nom d'un présumé réseau criminel qui aurait eu pour objectif principal de renverser en 2003 l'AKP. En 2007, plusieurs vagues d’arrestation ont eu lieu, et des présidents d´universités, des magistrats, des mafieux, des journalistes, des militants des extrêmes droite et gauche et surtout des militaires de haut rang à la retraite ou en poste sont accusés. 

Une partie des Turcs laïcs fidèles à l'héritage d'Atatürk voit dans le procès Ergenekon l'ultime acte de l'interminable querelle intestine entre sécularistes "souverainistes" (ulusalcı) de gauche et islamo-conservateurs. On a soupçonné Ergenekon d'avoir orchestré l'assassinat du journaliste de gauche Uğur Mumcu et du journaliste arménien Hrant Dink. Les enquêtes auraient montré qu'Ergenekon dirigeait des escadrons de la mort visant tout sympathisant du PKK kurde. La lecture binaire en opposition « gauche séculariste/droite islamique » semble largement défaillante. 

De nombreuses caches d'armes ont été découvertes, ainsi que des plans d'attentats de provocation, ce qui a amené des commentateurs à considérer Ergenekon comme le fruit d'une mutation du Gladio turc (réseau anticommuniste de l'OTAN), après la guerre froide, vers une orientation anti-occidentale et anti-européenne.

 Fragilisé par son conflit avec les gülenistes, Recep Tayyip Erdogan a récemment tendu la main à l'armée en annonçant qu'il était favorable à un nouveau procès pour plusieurs centaines de militaires condamnés en 2012 et 2013 à de lourdes peines de prison dans l'affaire Ergenekon. L'état-major de l'armée turque a lui-même sollicité la révision des deux procès en cause, arguant que les preuves retenues contre ses hommes avaient été fabriquées. Un tribunal d'Istanbul a ordonné vendredi 7 mars 2014 la remise en liberté de l'ancien chef d'état-major de l'armée turque, le général Ilker Basbug, condamné en 2013 à la prison à vie pour complot. Vingt six autres condamnés ont été libérés les jours suivants.

Les Alévis et les Djafaris

 Cette minorité religieuse au mode de vie libéral comprend 20% de la population totale dont des Kurdes qui sont pour un tiers alévis. Vivant dans un pays majoritairement sunnite, les alévis ont souvent été victime de massacres, le dernier en date en mars 1995. 

Leur culte n'est pas reconnu comme tel, mais comme une particularité "culturelle" et ils ne bénéficient pas de financements publics. L’alévisme, qui mêle des éléments spirituels et rituels venant du chamanisme centre-asiatique, du christianisme anatolien et de la composante chiite de l’islam, a toujours été considéré avec méfiance par l’islam sunnite au temps des sultans-califes. 

Les alévis votent surtout à gauche, en mémoire de Mustafa Kemal, le père de la laïcité turque. En 1966 et en 1996, ils avaient créé leur propre parti, sans suite. L'actuel président du CHP, Kemal Kiliçdaroglu, est lui-même alévi mais il préfère ne pas en jouer. 

Une autre branche du chiisme, les Caferis (Djafaris), ont également tendance à porter leurs suffrages sur le CHP, même si leur leader spirituel privilégie avant tout les candidats caferis, quel que soit leur parti. Ces chiites duodécimains (comme les Iraniens) sont des Turcs Azéris qui vivent, au nombre de 3 millions, dans la région d'Igdir, à la frontière arménienne. L'émigration économique a envoyé 500000 d'entre eux à Istamboul.

L’article 24, paragraphe 3 de la Constitution dispose : « L’éducation et l’enseignement religieux et éthique sont dispensés sous la surveillance et le contrôle de l’Etat ». L’article ne mentionne pas de religion précise, mais c’est uniquement l’islam sunnite hanéfite qui est enseigné y compris aux alévis et aux djafaris. 

Les « cemaat » (associations religieuses)

 Mustafa Kemal, lors d’un célèbre discours en août 1925, déclarait sans ambages : « la République turque ne saurait être le pays des cheikhs, des derviches, des disciples et des partisans ». Trois mois plus tard, l’Assemblée nationale interdisait les couvents, les confréries ainsi que les titres qui s’y rapportaient. L’interdiction est toujours en vigueur dans la Constitution (article 174). Mais le texte est une chose, la pratique en est une autre. Le cemaat est soit une confrérie en bonne et due forme (tarikat) avec un cheikh à sa tête, soit une communauté informelle qui s’inspire d’un chef charismatique. Les trois grands groupes qui jouent un rôle politique de fait sont la confrérie de la qâdiriyya, celle de la nakshbendiyya et le mouvement du nurculuk.

La qâdiriyya n’a jamais eu l’éclat des deux autres. Haydar Bas est aujourd’hui la figure de proue de cette école. Il a fondé un petit parti, le Parti de la Turquie indépendante (BTP).

 La nakshbendiyya a compté dans ses rangs l'ancien président de la République, Turgut Özal (1989-1993), ainsi qu'Abdullah Gül, l’actuel président de la République. Mais d’autres grands noms de la vie politique sont passés par cette confrérie, comme Recep Tayyip Erdogan et Necmettin Erbakan. 

 Les nurcus, contrairement aux nakshbendis qui n’hésitent pas à investir le champ politique, se sont fait fort de ne pas y tremper. Said-i Nursi, l’initiateur des Nurcus, se détournait de la politique comme du diable. Ils n’en ont pas moins soutenu les partis de centre-droit : Adnan Menderes dans les années 50, Turgut Özal dans les années 80, Süleyman Demirel dans les années 90 et Recep Tayyip Erdogan dans les années 2000. Lorsque l’interdiction de l’appel à la prière en arabe fut levée en 1950, on y décela la patte des Nurcus. 

Gülen et l'AKP

 L’alliance entre Recep Tayyip Erdogan et Fethullah Gülen n’allait pas de soi. Issu du courant islamique et politique Milli Görüs (Vision nationale), le Premier ministre turc est le fils spirituel du très anti-occidental Necmettin Erbakan. Fethullah Gülen, lui, s’inscrit dans la tradition de Saïd Nursi, un religieux kurde du début du XXe siècle, et du mouvement Nurcu, qui flirte avec le soufisme mais exclut l’engagement politique. 

Le mouvement Gülen, aussi appelée "Hizmet" (service), est une puissante organisation socio-religieuse née dans les années 70, à Izmir. C'est d'abord un réseau éducatif, à la tête de plusieurs milliers d'écoles, dans plus d'une centaine de pays, parfois d'universités, de fondations, de think tanks. Un enseignement élitiste et strict, tourné vers les sciences, y est dispensé, la mixité y est le plus souvent proscrite. 

 Depuis 2002 jusqu’à ces derniers mois, les rapports entre le gouvernement et les gülenistes étaient marqués par une convergence d’intérêts. En effet, les deux parties luttaient contre un rival commun, l’armée. Avec Erdogan, le réseau Gülen s'est étendu dans l'économie où il dispose de son propre patronat, la Tüskon. La communauté est soupçonnée d'avoir largement infiltré les institutions : l'administration territoriale, la police, la justice. Ses liens avec les milieux politiques transcendent les partis, même si c'est à l'AKP que se sont retrouvés le plus grand nombre de ses fidèles. 

Les désaccords se multiplieront entre le mouvement et le gouvernement à propos de la politique internationale de ce dernier. En 2010 déjà, la presse güleniste avait dénoncé l’envoi du Mavi Marmara à Gaza sans le consentement d’Israël. Elle critique le ralentissement des négociations du gouvernement avec l’UE, sa politique arabe au Maghreb, en Syrie, en Egypte. Gülen défend une Turquie forte, arrimée à l'Occident, via l'Otan, et alliée à Israël. Chez les gülénistes, on se méfie de toute tentative de rapprochement avec l’Iran chiite et on ne pousse pas à la reconnaissance par l’Etat du génocide arménien. En 2012, les attaques de magistrats proches de F. Gülen contre Hakan Fidan, chef des services de renseignement turcs, à propos de contacts avec des émissaires du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), constituent le premier épisode de la rupture entre les deux forces politiques. 

Aussi, l’AKP a décidé d’ouvrir les hostilités en proposant, au mois de novembre 2013, la fermeture des dershane, établissements préparatoires au concours d’entrée à l’université, dont la majorité serait sous l’influence des gülenistes et constituerait pour eux un important moyen de financement. La répression des manifestants de Gezi, à l’été 2013, a achevé de séparer les anciens alliés. Le 17 décembre 2013 marque le début d’une affaire de corruption mise à jour par une magistrature largement güleniste, touchant une cinquantaine de personnes, dont quatre ministres, des dizaines de patrons, hommes d'affaires, hauts fonctionnaires et élus. 

La réplique n'a pas tardé. Au total, plus de 5000 policiers ont été destitués ou mutés depuis que l'affaire de corruption a éclaté. Deux cents procureurs et juges ont été eux aussi mutés dans le cadre d'une purge de l'appareil judiciaire, qui a pour ainsi dire permis de bloquer l'enquête pour corruption. Cette purge a entraîné la démission de huit députés de l'AKP. Depuis, le gouvernement a fait voter samedi 15 février 2014 une réforme judiciaire destinée à renforcer son emprise sur les magistrats. L a justice turque, écrasée par cette vague de purges sans précédent, a ordonné, la veille de l'adoption de cette réforme, la remise en liberté d'une première vague de suspects incarcérés dans le cadre de l'enquête anticorruption qui touche le pouvoir. 

 L'opinion publique semble très hostile aux initiatives d'Erdogan. Une enquête menée par l'institut de sondages Veritas en janvier 2014 montre que 60 % des interrogés sont favorables aux enquêtes anti-corruption. Les Turcs sont 72 % à vouloir que l'Etat mette fin à ses interventions dans le système judiciaire. Le sondage montre également que 65,7% des Turcs sont opposés au projet de fermeture des cours privés de soutien scolaire. 

Les deux bourgeoisies

Les petites et moyennes entreprises turques, organisées dans le MÜSIAD, tout comme le grand patronat du syndicat TÜSIAD, ont soutenu le projet politique de l’AKP car la stabilité politique et économique leur est profitable. Cependant, depuis 2011 et surtout depuis les événements de Gezi, une partie des milieux d’affaires, critique de plus en plus ouvertement M. Erdoğan. 

Entre l’ancienne bourgeoisie laïque et la nouvelle bourgeoisie islamique il existe un certain nombre de points sur lesquels les deux bourgeoisies convergent. Toutes les deux promeuvent une gouvernance efficace, une démocratisation, l’européanisation, le libéralisme économique et le progrès technologique. 

Elles diffèrent pourtant essentiellement par rapport à leurs présentations culturelles concernant la place de l’islam dans l’organisation sociale. Les élites du TÜSİAD et celles du MÜSİAD représentent ces deux bourgeoisies dans le champ patronal. Dans une perspective de rivalité et d’imitation, les membres du MÜSİAD expriment une critique morale par rapport aux grandes holdings représentées par le TÜSİAD, critiquant leurs pratiques rentières.

Les Kurdes

La Turquie comprend la plus grande partie du Kurdistan historique avec environ 17 millions de personnes. Le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) est la principale formation politico-militaire kurde d’extrême gauche qui mène depuis 1984 une guerre contre Ankara. Les quelques 5000 guérilleros du PKK, dispersés entre la Turquie, l’Irak et l’Iran, mènent la guerrilla. En février 2008, l’opération Soleil lancée par l’armée turque au Kurdistan irakien contre les militants du PKK s’est soldée par un fiasco. Ankara et le PKK ont engagé depuis 2012 des pourparlers pour mettre un terme au conflit kurde, qui a fait plus de 40 000 morts depuis 1984. Un processus fragilisé puisque le PKK a suspendu en automne 2013 le retrait de ses rebelles de Turquie pour dénoncer des promesses non tenues par le gouvernement. 

 Très influent au sein du ministère de l’Intérieur, le mouvement Gülen ne veut pas de ces négociations. Par ailleurs, certains acteurs de l’opposition kémaliste adoptent ouvertement une position anti-kurde. Enfin, l’Iran, qui compte également une forte minorité kurde, tente lui aussi d’entraver ce processus de paix.

 Le Parti pour la paix et la démocratie (BDP), parti des Kurdes autonomistes proche du PKK, n’a pas pour objectif de s’allier avec les autres formations. Outre la nécessité d’une nouvelle constitution, les principales revendications des Kurdes concernent le droit à une éducation en kurde, la libération de leurs politiciens emprisonnés, la fin des opérations militaires contre le PKK et l’abolition du seuil électoral des 10% (en 2011, le BDP a remporté 6,6% des voix). Le BDP s’est également engagé dans une campagne de désobéissance civile pour forcer le futur gouvernement s’engager sur la question kurde, organisant de nombreux rassemblements, sit-ins et manifestations. 

 


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6 réactions à cet article    


  • SysATI 13 mars 2014 20:20

    Merci pour cet article extrêmement documenté, clair et précis !


    • Aldous Aldous 13 mars 2014 20:24

      La Turquie « moderne » a été poussée dans le la confrontation inter-communautaire à la fin de l’empire ottoman par deux forces viles, la Grande Bretagne à l’extérieure et les Dönmeh à l’interieur.

      La Gb avait comme but ce scider l’empire en divers etat. Les Dönmeh, de s’assurer le contrôl del’antolie en y injectant une culture de haine des chretiens permettant d’unifier les musulmans tout en les asservissant.

      L’ennemi ? le « gavour » c’est à dire le chrétien « inidéle » et « responssable » de la ruine de l’empire, désigné omme ennemi de l’interieur. Dès la guerre, l ?extermination par les traveaux forcés des jeunes recrues ottomans chrétiens commence.

      Les Armèniens, les Grecs et les chrétiens syriaques n’avait pas de place dans ce plan. Les Kurdes, peu éduqués, furent utilisées pour perpetrer l’élimination physique des Arméniens et le repeuplement de leurs villages déserts.

      Les Grecs furent déracinés et poussés à l’exil à coup de massacres odieux, des villages entiers enfermés et brulés dans les églises...

      Cette politiquede culture de la haine continue aujourd’hui. En 1955 ce furent les Grecs d’Istanbul (jusque là protégés par les traités) qui furent chassés à coup de pogroms.

      Puis en 1974, une nouvelle campagne de haine, utilisant cette fois la TV, prépara les esprits à l’invasion et le nettoyage ethnique du nord de Chypre.

      Encore aujourd’hui, « arménien » est une insulte au point que la simple rélélation des origines arméniennes de la fille adoptive de Mustafa Kémal a valu la mort à l’éditeur Hrant Dink en 2007.

      Les chrétien eliminés (du moins en apparence) cette haine destructrice s’est immiscée entre les communautés musulmanes. Les Kurdes, autrefois qualifiéz de « Turcs des montagnes » ont commencé à vouloir sortir du mensonge identitaire ce qui a entrainé une guerre féroce. Les Alèvis ont ègalement été violement persécutés, illustrant que l’intolérenc n’est pas un « reflexe contre des ennemis de l’intérieurs » mais une culture du bouc émissaire qui paye pour les contradictions et les mensonges internes de la société turque.

      En particulier, parmi ces contradiction et ces mensonges il y a celui de la « vassalisation » des forces militaires du pays au service de l’OTAN sans parler du réseau Gladio, un réseau dormant chargé des basses besognes de l’aliance atlantique, très meurtrier pendant la guerre froide, mais qui n’a pas disparu depuis.

      Aujourd’hui, la Turquie est dans une situation ou beaucoup de ces contradictions arrivent en surface et plus rien ne permet de les dissimuler.

      Le négationnisme du génocide des Arméniens n’est plus crétible ni face à l’opinion turque ni à l’étranger. La non mise en oeuvre des réformes européens et l’absence de motivation a transformé la démarche d’adhésion à l’UE en une démarche inaboutie et embarassante. La situation Chypriote reste embarassante une épine dans le pied de la Turquie et, bien que les Chypriotes Turcs manifestent lantenant leur ras le bol de l’armée turque qui bloque toute sortie honorale au gouvernement Turc.

      A cela s’ajoutent la crise économique et la crise Syrienne qui mettent toutes deux le gouvernement en porte à faux avec ne majorité de l’opinion.

      La maladie d’Erdogan, fait que le status quo actuel ne s’éternisera pas.


      • scylax 13 mars 2014 20:39

        Votre commentaire est un complément pertinent. Je vous en remercie. Il est vrai que l’empire ottoman, puis la Turquie ont été des broyeurs de peuple. N’oublions pas les peuples balkaniques, brutalisés pendant 500 ans. La manière dont la Serbie a conduit ses guerres post-yougoslaves de 1990 à 1999 emprunte beaucoup à la guerre de rezzous des sultans (viols de masse, kidnapping d’enfants, tc).


      • Rensk Rensk 13 mars 2014 22:51

        L’Office fédéral de la justice (OFJ) vient de la communiquer : la Suisse fera recours contre la décision de la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg concernant le génocide arménien...

        « La Convention européenne des droits de l’homme prévoit la possibilité de faire réexaminer une affaire par la Grande Chambre, notamment si cette affaire soulève une question grave relative à l’interprétation ou à l’application de la Convention. Dans le cas présent, il s’agit avant tout de préciser la marge de manœuvre dont disposent les autorités suisses dans l’application de la norme antiraciste inscrite à l’art. 261bis du Code pénal, en vigueur depuis le 1er janvier 1995 », précise l’OFJ sur son site. La Suisse avait créé cette norme pour combler une lacune de son droit pénal, dans le but d’adhérer à la Convention de l’ONU sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale.

        L’affaire fait grand bruit depuis que Dogu Perinçek a obtenu gain de cause à Strasbourg, le 17 décembre dernier. La Cour européenne des droits de l’homme a jugé que la Suisse avait violé le droit à la liberté d’expression du nationaliste turc en le condamnant pour discrimination raciale. Président du Parti des travailleurs de Turquie, Dogu Perinçek avait nié publiquement l’existence du génocide arménien.

        Source : Le Temps


      • Rensk Rensk 13 mars 2014 23:02

        PS : le peuple n’a accepté d’entrer dans l’ONU qu’en 2002... la loi est de 1995 !!!

        Couche-couche culotte = Neutralité ? C’est où ça ?


      • Rensk Rensk 13 mars 2014 22:47

        Je ne pense pas que le pays aie des difficultés a cause des identités différentes comme vous le dites... c’est plutôt que ceux, au pouvoir, veulent y rester et créent des lois contre les minorités qui... en réalité crée des problèmes...

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