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Accueil du site > Actualités > International > La vérité dite aux Musulmans d’Occident (2)

La vérité dite aux Musulmans d’Occident (2)

Après une tribune et un premier épisode sur la naissance du malentendu entre l'Occident et l'Orient, voilà maintenant le temps des Révolutions...

(Suite du premier épisode) Le siècle devait s'achever avec le roi le plus populaire de son temps. Il s'arrêta en 1792 par la proclamation de la Première République. Les questions financières avaient précipité la convocation des Etats Généraux, et dans un mouvement imprévu, la Constituante avait accouché de la Convention. Huit décennies plus tôt, Utrecht avait autorisé une paix sur le territoire français comme il n'y en avait jamais eu par le passé ? La Révolution précipita le continent dans une nouvelle guerre de Trente ans qui déborda au sud de la Méditerranée...

Celui qui se rendit indispensable au Directoire (1795-1798), Bonaparte, sortait des rangs d'une petite noblesse provinciale qui jusque là ne pouvait progresser dans la hiérarchie militaire, faute de titres et d'appuis suffisants. Dans cette armée en gestation, tous escomptaient obtenir une place au soleil. Beaucoup défendaient les mérites d'une sélection des officiers par le mérite et non par la naissance. Le maréchal de Guibert (1743-1790) et son Essai général de tactique (1772) révolutionnait la pensée militaire.

L'armée française se transformait, forte des apports de Frédéric II à l'art de la guerre : ordre oblique contre l'ordre mince. A Marengo, le choix est vite fait (source). Bon an, mal an, le corps des officiers se professionnalisait, avec des écoles de cadets dépendant de l'Ecole Militaire de Paris. Dans celle de Brienne, le jeune Bonaparte arriva à l'âge de dix ans (1779) et en repartit à quinze. Mais d'autres suivaient ou le précédaient de peu : Moreau (1763-1813), Hoche (1768-1797), Marceau (1769-1796), Desaix, le sauveur de Marengo (1768-1800), ou encore Kleber (1753-1800). Tous présentaient peu ou prou les mêmes qualités intellectuelles et morales : curiosité, goût pour les sciences et les lettres, vivacité du jugement dans l'action, courage personnel au plus fort de la bataille. Les deux derniers participèrent à l'expédition d'Egypte.

Bonaparte était-il un précurseur, ou suivait-il un mouvement préexistant ? Fadi El Hage (RHA n°259 / 2010) montre fort opportunément qu'il est vain de vouloir trancher : l'Empereur exilé à Saint-Hélène s'est évertué à brouiller les pistes, à réécrire l'histoire pour la présenter mâchée à ses commentateurs. Il ne voulait aucun rival entre César et lui. Les historiens éprouvent encore aujourd'hui les plus grandes difficultés à s'extraire de ce Mémorial vénéneux. Je ne m'y risquerai pas moi-même. César avait offert la Gaule à Rome pour plusieurs siècles. Napoléon laissa la France plus réduite qu'il ne l'avait trouvée à son élection comme Consul. César n'avait plus que des rivaux politiques, Napoléon élimina physiquement la plupart et salit les autres, tout en permettant à l'Angleterre de régner sur le monde pour un siècle, débarrassée qu'elle était d'une marine française anéantie.

César avait ancré l'Afrique à l'Empire romain. Napoléon y trouva l'occasion d'accroître durablement le malentendu entre l'Occident et l'Orient. L'expédition d'Egypte (carte ci-dessus et historique) fut un gigantesque fiasco militaire (Une poignée de noix fraîches) au cours duquel des milliers de soldats et de marins (Aboukir) trouvèrent la mort. Si Desaix, le Sultan de la Haute Egypte s'en sortit vivant, Kleber n'eut pas cette chance : lui qui le lendemain du départ de Bonaparte en août 1799, se déplaça dans la ville du Caire, précédé de deux colonnes de soldats tapant le sol de bâtons et criant devant eux en arabe : "Voici le général en chef, musulmans, prosternez-vous !" (source). Kleber poignardé le 14 juin 1800, ce fut le général Menou, officiellement converti à l'Islam qui signa la capitulation française...

Le corps expéditionnaire ouvrit certes la voie à des découvertes scientifiques majeures, en particulier dans le domaine des Antiquités, mais aussi à l'épanouissement des arts (source). C'était à double tranchant. La mise à jour des ruines de l'Egypte ancienne jetait à la face des habitants de la vallée du Nil qu'une civilisation brillante avait surpassé la leur, sur les mêmes emplacements. Ils prenaient de plein fouet cette nouvelle par l'entremise d'une armée d'Européens débauchés et sanguinaires qui les humiliaient par leurs techniques civiles et militaires, par leur organisation administrative.

Sans l'expédition d'Egypte, l'Angleterre n'eut pu avancer ses pions au Proche-Orient. Bonaparte donna indirectement naissance à Mehemet Ali, fondateur de l'Egypte dite contemporaine  : '80 millions d'Egyptiens'. On présente ce dernier comme un grand modernisateur, plus rarement comme celui qui transposa dans la société musulmane de son pays le pire des legs napoléoniens : l'assujettissement de la population à l'homme de guerre, au souverain et au chef charismatique et/ou religieux. Avant Mustapha Kemal. En Europe, le Pape avait résisté péniblement à l'Usurpateur  ; en Afrique du Nord, les oulémas chavirèrent. Al Azhar fermée par les Français, dont la grande mosquée avait subi les derniers outrages, devint l'université-croupion de l'autocrate (source).

Un monde est né tandis que Haydn composait et faisait jouer sa Création (1796-1798)

Je surligne cette campagne d'Egypte sans évidemment méconnaître l'extraordinaire ampleur de l'histoire européenne de 1793 à 1815. Dans la geste napoléonienne, il faut cependant extraire encore l'invasion de l'Espagne en 1807 (voir premier épisode). Napoléon synthétisait en effet les idées de son époque. Le mépris de l'Espagne camouflait une grande méconnaissance de sa géographie et de son histoire. Les Espagnols étaient censés préférer les Bonaparte aux Bourbons. Les catholiques mi-juifs mi-musulmans allaient accueillir à bras ouverts les armées révolutionnaires. La marche sur Madrid se déroulerait sans heurts ni difficulté. La péninsule servit en tout cas de tombeau à une bonne partie de l'armée napoléonienne, l'autre s'enterrant entre Friedland et Moscou. Désastre, encore...

Au prochain épisode, l'histoire se poursuit de l'Espagne à l'Algérie, avec une rivalité grandissante entre Français et Anglais...


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8 réactions à cet article    


  • Bruno de Larivière Bruno de Larivière 28 mars 2012 15:19

    T.,

    "L’Usurpateur a été l’un des nombreux donnés à Bonaparte, en particulier au moment des Cent jours http://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=18150319 Attention au contre-sens !

  • Deux petits exemples de la différence qui existait entre l’islam andalou et primo Charles Quint et ensuite Bonaparte.
    A Séville, aujourd’hui encore on peut voir dans un palais andalou la diffrénce de la perception de l’art qui pouvait exister entre un musulman andalou et un catholique germain.Ce dernier, Charles Quint avait, une fois la victoire acquise, fait construire au sein même de ce palais son propre appartement. Une véritable grotte sombre au plafond bas et aux meubles lourds alors que partout ailleurs dans l’édifice soleil, clarté et pureté des lignes abondent.
    A Cordoue ensuite où à l’intérieur de la Mezquita aux lignes épurées, une église chargée d’or et de lambris, de statues larmoyantes et de bancs austères avait été cosntruite une fois les arabes andalous vaincus, Bonaparte y avait installé lors de l’invasion d’Espagne, les chevaux de sa cavalerie. La Mosquée était devenue une vaste écurie.


    • Bruno de Larivière Bruno de Larivière 28 mars 2012 15:33

      H.,

      Merci de votre commentaire, même si je ne vous suis pas sur la légende ’noire’ de Charles Quint. En Bourguignon, il a reçu une éducation extrêmement soignée : au début du XVème siècle, les arts et les lettres de l’Europe du Nord n’ont rien à envier au monde méditerranéen.

      Sa fin de vie constitue en particulier sa meilleure défense. Lui qui posséda directement tant de royaumes s’en dessaisit au profit de son fils. Il se retire même du monde et choisit de vivre comme un simple moine... http://www.herodote.net/histoire/synthese.php?ID=9

    • volpa volpa 29 mars 2012 07:22

      Légende andalouse colportée, bourrage de crâne.

      Arabes peut être.

      Arabes chrétiens et perses c’est plus certain.

      La religion islamique religion retrograde et dégénérée.


      • Volpa,
        Arabes, oui, en nombre réduit, mais berbères, la plupart anciens chrétiens convertis à l’Islam, multitude, juifs également et chrétiens bien sur. Tous conduits ou animés par des arabes, des musulmans, originaires de Damas je vous l’accorde qui n’avaient rien à voir avec ceux d’Arabie.


      • Georges Yang 29 mars 2012 10:31

        C’est frais, cet article, ça nous repose des délire sur Merah et des apologies de candidats, hélas ce site est de plus en plus moutonnier


        • Richard Schneider Richard Schneider 30 mars 2012 17:48

          Bonjour l’auteur,

          Très bon article. 
          Pourtant, je n’aurais pas « découpé » l’Histoire comme vous pour parler des relations entre L’Islam occidental et l’Europe. Braudel montre bien dans « Philippe II et la Méditerranée » qu’au XVI° s., par ex., les relations entre les « Maures » d’AFN et l’Espagne (et la France) connaissent des épisodes certes le plus souvent conflictuelles mais aussi commerciales.
          Le titre de l’étude concerne essentiellement « les Musulmans d’Occident » ; d’accord. Mais ne pas parler du tout de la puissance ottomane (« Musulmans de l’Est »), encore considérable jusque vers le début du XX° s. me paraît un peu surprenant : Mehemet Ali est d’origine Albanaise, prend le pouvoir en Égypte et se libère complètement de Constantinople. Son pays sera durant une grande partie du XIX° une terre d’intenses rivalités entre l’Italie (pas assez puissante, cependant pour prétendre jouer un rôle prépondérant)), la France, la Grande-Bretagne et la Russie. Mais malgré cela, le Sultan restera jusqu’au XX° s. une carte maîtresse en Méditerranée.
          En ce qui concerne le fiasco ibérique de Napoléon, une remarque : je ne suis pas convaincu que l’on puisse qualifier, au début des années 1 800, les Espagnols de«  catholiques mi-juifs mi-musulmans » (qui) « allaient accueillir à bras ouverts les armées révolutionnaires ». Au début du XIX°s., il y a belle lurette qu’il n’y a plus de « morisques » ni de « maranes » en Espagne : l’Inquisition y était et y est encore très active. Ce que les Français espéraient, c’est que l’intelligentsia - très présente dans les grandes villes (Madrid, Barcelone ...) facilitent la tâche des troupes napoléoniennes. On connaît tous la fin de l’aventure ... 
          J’attends la suite des articles : elle me permettra peut-être de mieux saisir la relation qu’il y a entre la défaite française en Ibérie et les Musulmans d’Occident.
          Amicalement,
          RS


          • Bruno de Larivière Bruno de Larivière 31 mars 2012 11:32

            R.,

            Sur le découpage, attendez la suite !
            Quant aux Espagnols de 1807, ils ne correspondent bien entendu pas du tout au cliché évoqué dans le texte. Je postule que ces idées préconçues ont cependant pesé dans la décision de Napoléon...
            A très bientôt

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