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Le Cameroun à la reconquête de sa souveraineté alimentaire

La scène est ordinaire, mais l’image impressionnante : 620 000 pétitions rassemblées en briquettes de 2000 chacune, à l’estrade de la plus grande salle de conférence de presse du Hilton hôtel à Yaoundé, le 1er décembre. La pyramide de pétitions est adressée au président de l’Assemblée nationale du Cameroun ainsi qu’au Premier ministre chef du gouvernement, et représente surtout la volonté commune de centaines de milliers de Camerounais, paysans et consommateurs, de voir les producteurs agricoles être subventionnés, pour une souveraineté alimentaire qui n’arrête pas d’être fragilisée à coup d’importations massives de produits de grande consommation comme le riz, le lait, le blé, ou même la tomate.

Tout a commencé en juin 2006. L’Acdic, Association citoyenne de défense des intérêts collectifs, vient de terminer une campagne de réduction des importations massives de poulets congelés pour la promotion de la filière avicole locale mise sous l’éteignoir par cette ouverture des frontières à de la volaille de bien douteuse qualité venue de l’Europe, de l’Amérique latine, et vendue très bon marché.

L’association que dirige Bernard Njonga vient surtout de faire face à la psychose de l’épidémie de la grippe aviaire qui a failli refroidir l’enthousiasme des producteurs après la limitation gouvernementale d’importations afin de stimuler la production locale et de relancer une filière pourvoyeuse d’emplois.

Au Cameroun comme en Afrique centrale, le défi de la souveraineté alimentaire est immense. Après le poulet, l’Acdic s’attaque donc également à l’importation massive de produits alimentaires communs par des hommes d’affaires qui y ont trouvé une mine d’or de bénéfices, au grand désarroi de la production locale dont le tissu est constitué de petits producteurs, après les fermetures successives de sociétés d’Etat comme la Soderim (riz), Sodeblé (blé), Projet laitier (lait) ou la Scan (conserves), fermées pour la plupart moins de dix ans après leur création, à cause principalement de leur mauvaise gestion financière.

Plusieurs années après l’abandon des installations de ces sociétés au capital total de plus de dix milliards de francs CFA et la mise au chômage de dizaines de milliers d’employés ou de petits producteurs locaux, l’agriculteur camerounais a dû ainsi se contenter d’attendre le soutien de l’Etat à travers des ministères comme celui de l’Elevage, ou de l’Agriculture.

L’espoir va pourtant être déçu : selon une enquête menée par l’Acdic en 2004, près de 90% des fonds attribués au ministère de l’Agriculture et du Développement rural (MINADER) sont destinés à entretenir les 6400 agents de ce ministère. Seuls à peine plus de 10% sont destinés aux agriculteurs, des fonds qui n’arrivent jamais à leurs destinataires, car 95% de cette portion congrue est détournée par des fonctionnaires de ce ministère à coups de fractionnements de marchés, de surfacturation, livraisons fictives, séminaires fictifs et tout le saint-frusquin...

Un comité d’exécution pour gérer les subventions directes

Après l’échec des sociétés d’Etat et l’incapacité du Minader à bien gérer l’argent destiné aux producteurs, l’Acdic a conclu à la nécessité d’une aide directe de l’Etat aux producteurs à travers une « agence d’exécution » placée sous la tutelle du ministère de l’Agriculture et du Développement rural, dirigée par un comité de gestion présidé lui-même par le Minader et composé d’un représentant des organisations paysannes par bassin de production, d’un représentant de la société civile, d’un représentant du ministère de l’Economie et des finances, et d’un représentant des importateurs. L’équipe opérationnelle devant travailler sur la base d’un contrat de performance et d’objectif, devrait être démissionnée en cas de résultats non atteints ou de malversations. Ces subventions devraient s’adapter aux spécificités régionales, et devraient être accordées pour certaines cultures ou certains producteurs y ayant droit en vertu de critères objectifs. Il s’agit ainsi, pour les producteurs et les consommateurs, de « reconquérir la souveraineté alimentaire en produisant localement tout ou presque tout ce qu’on importe aujourd’hui ». Bernard Njonga précise : « Les appuis viennent en récompense des efforts du producteur, on ne subventionne ni la paresse, ni les paresseux. » Toute une vision....

L’impulsion de cette vision aura donc pris la forme de près de 1 500 000 pétitions distribuées, dont plus de 600 000 déjà récoltées en décembre 2006. Une mobilisation à l’image du gigantisme des chiffres des importations de principaux produits alimentaires au Cameroun : 87% du riz consommé par les Camerounais est importé essentiellement de la Chine, 15% des besoins en maïs sont satisfaits principalement par les Etats-Unis, 100% des besoins en blé sont couverts par les importations venues principalement de l’Europe, 106,54 milliards de francs CFA de lait importé entre 1995-2005, 4200 tonnes de tomates par an pour une valeur de 2 milliards de francs CFA et 1270 tonnes d’oignons chaque année pour une valeur de 173 millions de francs CFA...

Dans un contexte de libre échange et d’entrée en vigueur des accords de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) en 2008, pour le Cameroun, il semble plus qu’auparavant nécessaire de subventionner l’agriculture locale, pour garantir un minimum de souveraineté alimentaire. Ce ne serait que justice, à en croire le directeur général de l’OMC, Pascal Lamy, pour qui « le système commercial multilatéral [tend] à œuvrer au désavantage d’une certaine catégorie de membres de l’OMC, composée par les pays en développement ».

Cette situation n’est pas sans rapport avec les substantielles aides aux agriculteurs et autres producteurs en Europe, aux Etats-Unis et au Canada, tous pays pourtant... déjà riches, dont les paysans pourraient, en théorie, se passer de subventions.

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Le Cameroun à la reconquête de sa souveraineté alimentaire

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6 réactions à cet article    


  • Michel Monette 12 décembre 2006 13:42

    Il faut distinguer subvention agricole et protection des marchés intérieurs. L’objectif de l’une n’est pas forcément celui de l’autre. Les subventions aux producteurs devraient viser à l’amélioration des productions. Pour garantir que les produits seront écoulés, il faut une forme quelconque de protection des marchés. Je crois pour ma part qu’il ne sert à rien de subventionner les producteurs s’il n’y a pas de mise en marché collective dont « l’avantage fondamental [...] est de permettre une négociation basée sur un nouveau rapport de force agriculteurs/acheteurs afin d’obtenir un prix décent et une juste rémunération des producteurs. » La mise en marché collective est bénéfique non seulement aux producteurs, mais aussi à la population qui y gagne une souveraineté alimentaire et un rehaussement global du PIB. Cela ne devrait nullement empêcher le Cameroun de regarder du côté des marchés étrangers pour certains de ses produits.


    • jean (---.---.247.190) 13 décembre 2006 01:21

      Les pays développés le sont parce qu’ils appliquent un protectionnisme pour les produits où ils sont désavantagés : l’exemple caricatural est celui du Japon, aujourd’hui imité par son voisin et néanmoins ennemi chinois. Je n’ai jamais constaté qu’une subvention agricole améliorait la production qualitativement : en Europe la P.A.C. alimente les quantités de beurre et de blé invendables et non-rentables de l’élevage bovin et des céréaliers du centre...


    • DEALBATA (---.---.166.140) 12 décembre 2006 13:49

      Bravo, si nos hommes politiques pouvaient vous entendre ... Toute reconquête de la souveraineté est bonne à prendre car elle permet de gagner en liberté et en identité. Ce que l’on peut souhaiter pour le Cameroun, c’est qu’il retrouve toutes les indépendances qu’il a perdu ou de nouvelles à conquérir et j’èspère qu’en France, les partisans de « la France pour tous » et du « Cameroun libre » comprendront, mais j’en doute, leur vision partisane et irrationnelle voire nuisible quand il s’agit de redonner à la France les moyens de sa liberté.


      • Cris Wilkinson Cris Wilkinson 12 décembre 2006 15:55

        Cela serait bien si les pays d’Afrique pouvaient s’auto suffire au niveau alimentaire.

        Mais le problème est que est-ce que les habitants de ce pays achèteraient les produits locaux, alors qu’ils pourraient avoir les mêmes produits importés moins cher à cause des subventions ou autres.


        • couiturier (---.---.169.95) 13 décembre 2006 00:15

          aux temps de la colo pas ce pb.


          • jean (---.---.247.190) 13 décembre 2006 01:13

            La Chine et l’Inde étant des pays en développement, ils refusent d’accepter les « accords » de l’O.M.C. et ont d’ores et déjà annoncé qu’ils ne paieront aucune amende, ce qui fait que ce traité au seul bénéfice des Etats-Unis n’est plus applicable. Mais pour cela, il faut des politiciens responsables, pas des fantoches alimentés sur des comptes suisses à la solde des multinationales...

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