Après des semaines d’incertitudes, la nouvelle est tombée. Hakimullah Mehsud, chef des talibans pakistanais est mort des suites de blessures occasionnées par une attaque de drone américain le 14 janvier 2009. Une nouvelle qui réjouit Islamabad et Washington, mais qui ne laisse planer que peu de doutes sur l’avenir d’un pays de plus en plus gagné par un sentiment d’antiaméricanisme croissant et une radicalisation profonde de certaines tranches de sa population.
La nouvelle est confirmée alors que depuis la mi-janvier, les services de renseignements pakistanais et les portes-paroles talibans spéculaient sur le sort de l’émir des Talibans pakistanais, Hakimullah Mehsud. Dawn News est le premier à rapporter l’aveu de responsables du mouvement confirmant le décès de leur chef de file.
Hakimullah Mehsud, chef de guerre violent et sanguinaire, n’aura "régné" que 5 mois à la tête des Talibans pakistanais. Il avait succédé à Baitullah Mehsud, personnage non moins sinistre, tué en août 2009 par une attaque de drone. Cinq mois durant lesquels il a toutefois eu le temps de laisser un souvenir sanglant et suffisamment traumatique pour que l’armée pakistanaise et son allié américain se réjouissent à l’unisson de sa disparition. L’attentat surprise de la base américaine de Khost en Afghanistan par un agent-double jordanien à la solde des terroristes d’Al-Qaïda en décembre 2009 constitue une raison suffisante, tout comme les milliers de morts pakistanais, civils et soldats confondus, victimes de ses violences. Malgré tout, le pays peut-il enfin respirer ? Assurément non. Tout semble indiquer que la mort d’Hakimullah ne changera rien, sinon pas grand chose, à la situation présente.
Tout d’abord, parce que le TTP (Tehrik-e-Taliban Pakistan) dispose de suffisamment de ressources humaines et matérielles pour poursuivre ses massacres et inquiéter lslamabad, en dépit de ses récents échecs, à la portée relative, face à la progression des troupes gouvernementales au Sud du Waziristan. De plus, le groupe a suffisamment de responsables en réserve, aussi redoutables que les précédents. Il y a donc fort à parier que sous leur direction, le mouvement continuera à faire parler de lui dans les prochains mois.
L’exemple irakien est très révélateur. Trois ans après la chute du régime baasiste et le début d’une insurrection meurtrière, les responsables de l’Etat-major américain ont naïvement cru que la mort du terroriste Abou Moussab al-Zarqaoui, chef de la branche locale d’Al-Qaïda, abattu près de Bakouba lors d’un raid aérien en juin 2006, sonnerait le glas des ardeurs de la guérilla islamiste. Il n’en fut rien et les attentats se sont enchaînés à un rythme infernal jusqu’à atteindre le paroxysme en 2007. Ainsi, il n’est pas à exclure que les talibans chercheront à venger la mort de leur émir en intensifiant leurs attaques.
A cette inquiétante perspective, s’ajoute l’incapacité américaine à s’attirer un soutien majoritaire parmi la population autochtone, trop souvent victime de bavures meurtrières. A l’instar de l’Afghanistan voisin, la présence prolongée des GIs indispose les populations civiles qui considèrent ceux-ci comme des occupants plus que des "libérateurs". Les attaques de drones (plus de 70 depuis 2008) contre des habitations civiles présumées servir de refuge aux activistes et s’inscrivant au coeur d’une stratégie de bombardements intensifs au coeur des zones tribales réputées abriter de hauts responsables talibans, alimentent ce ressenti de plus en plus vivace et de moins en moins apaisé. Et pour ne rien arranger, certaines tranches de la population civile pakistanaise, souvent très jeunes, excédées des bévues américaines, rejoignent les rangs de l’insurrection.
Au coeur d’un contexte aussi confus, les notions "d’insurgés" et de "terroristes" paraissent floues aux yeux des américains qui ont une fâcheuse tendance à ranger tout le monde dans le même panier. Pourtant, les deux termes servent à désigner deux types d’aspirations, car terroristes et insurgés ne visent pas les mêmes objectifs. Un insurgé est, comme le nom le suggère, un résistant. De nombreux civils parmi la population pakistanaise considèrent l’influence américaine à laquelle adhère la plupart des officiers et responsables gouvernementaux, comme une violation de la souveraineté de leur pays. Ils constituent des mouvements de résistance pour lutter contre une forme d’occupation. A l’inverse, les terroristes talibans nourrissent des ambitions politiques et religieuses et entendent imposer leur loi sur tout le territoire, prêts à rééduquer ou à tuer les musulmans "impies" dont le seul tort à leurs yeux est de ne pas croire comme eux.
Mais de nombreux paramètres manquent pour comprendre la situation au Pakistan où l’on semble désormais cultiver le non-dit. Comme par exemple, l’hypothèse plus ou moins vraisemblable, selon laquelle il existerait un accord secret entre Washington et Islamabad, autorisant l’armée américaine à envoyer des drones pilonner les sanctuaires terroristes sur le territoire, s’attirant les foudres de la population civile et les protestations (hypocrites ?) de responsables gouvernementaux, dénonçant un viol de la souveraineté nationale.
Pour ces raisons, qu’il conviendrait de compléter par d’autres, le décès d’Hakimullah Mehsud ne changera vraisemblablement rien, sinon peu de choses. Certes, la disparition de cet homme peut constituer un (petit) espoir. Certes, les talibans sont méprisés et détestés par une part importante de la population pakistanaise en raison de leur brutalité. Mais la méfiance et la rancoeur à l’égard des américains demeure.
Et pour cause, Washington impose trop, beaucoup trop, sa façon de penser au gouvernement pakistanais, qui, souffrant d’une grande impopularité, s’avère presque incapable de juguler la menace extrémiste sans aide extérieure. L’inquiétante progression des talibans vers la capitale début 2009 a été partiellement contenue et repoussée grâce à l’influence américaine. C’est pourquoi affirmer que l’aide états-unienne n’a pas ou peu d’utilité au Pakistan n’est pas totalement vrai, sans être complètement faux.
Mais il ne faut pas que Washington compte s’attirer la sympathie du peuple pakistanais en faisant de son président une marionnette. Il n’est pas dupe et nous avec. Et si les américains nourrissent encore l’idée fantasque d’instaurer la démocratie au Pakistan, ils iront, une fois de plus, vers une cruelle déconvenue.