Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > International > Le journaliste, le climatologue et l’industriel

Le journaliste, le climatologue et l’industriel

Les inondations se décalent vers le sud en Australie. Le temps de l’évaluation des ravages dans le Queensland est venu, avec une pensée pour les familles endeuillées. Quelques mécanismes permettent de comprendre comment une vallée a pu se transformer en piège mortel en une poignée de minutes. La presse privilégie cependant le discours climatique (sur la Niña)...

Dans le 'Monde' Stéphane Foucart a repris le flambeau d'Hervé Kempf pour traiter des questions climatiques. S'agit-il d'un simple intérim, je ne saurai l'affirmer ? La fidélité à la ligne directrice s'avère en tout cas remarquable, avec deux points forts : ni accroche et ni récit. Certes, les lecteurs ne s'intéressent pas tous - c'est fort probable - au déchaînement des éléments en Australie. Il faudrait pourtant essayer d'accrocher l'attention par un récit, le cas d'un sinistré dont la maison a été dissoute par les flots boueux, ou par des malheureux à la recherche de proches disparus. 'Le Monde' d'hier ne mangeait pas de ce pain-là ; je m'en réjouissais. Cela permettait théoriquement une distance nécessaire pour comprendre les événements. 'Le Monde' d'aujourd'hui se contenterait néanmoins j'en suis persuadé d'un ou deux articles 'vivants' construits autour du fameux témoignage, cœur de toute signature journalistique ; un envoyé spécial écrirait sans nul doute les lignes souhaitées. Mais d'envoyé, il n'y a pas.

Dans l'édition du 19 janvier 2011, Stéphane Foucart a donc opté pour une corrélation sortie de derrière les fagots : climat déréglé = catastrophe terrible. Le litre donne le tas : « Le Pacifique face à la plus forte Niña en un demi-siècle » (sous-entendu, les Australiens n'ont pas de chance). Le journaliste a consulté des climatologues. Ils ne sont pas en cause. Ils ont observé les faits sans tirer de conclusions hâtives. Ceux-ci tiennent en quelques phrases : 1. Un épisode pluviométrique est en passe de surpasser celui qu'a affronté l'Australie en 1973. 2. Il faut attendre l'issue de la 'séquence' pour évaluer des records éventuels. 3. Une période de 'hautes eaux' dans le Pacifique occidental ('Niña') s'étend parfois sur deux années.

Mais ils ne s'engagent pas plus loin. Les interactions, les mécanismes, les impacts : beaucoup reste à analyser. Stéphane Foucart lui-même admet que « cette oscillation de la machine climatique entre chaud et froid dans le Pacifique équatorial demeure énigmatique. » [voir 'Vilaine Niña']. On relèvera l'assimilation du climat à une 'machine'. Ainsi décortiqué, l'article perd si ce n'est de sa substance, au moins de sa pertinence. Je ne vais cependant pas reprocher à un salarié de tenter de réparer les faiblesses de son rédacteur. Celui-ci manque peut-être de moyens pour traiter l'actualité australienne ? Malheureusement, je subodore que le discours 'c'est la faute au climat' ne serve même pas de cache-misère. C'est devenu une sorte de prêt-à-penser.

Dans leurs phases les plus catastrophiques, les inondations australiennes ont provoqué la mort de plusieurs dizaines de personnes (peut-être une cinquantaine ?). Compte tenu des forces naturelles en présence, il s'agit d'un bilan assez modéré. Au Brésil, la presse ne se gêne pas pour établir des comparaisons : plusieurs coulées de boues ont récemment dévasté les quartiers précaires de la périphérie de Rio (source). Le bilan y est sans doute dix fois plus sévère. Et les autorités brésiliennes ne peuvent même pas arguer de l'originalité des pluies hivernales sur cette façade océanique ('Ce n’est pas en France qu’on verrait une chose pareille !'). Dans le Queensland, les autorités australiennes semblent avoir réussi à éviter la panique. Alors que les cours d'eau de l'Etat de Victoria s'écoulant plus au sud gonflent à la suite d'un déplacement des perturbations océaniques, l'armée coordonne les secours, héliporte les sinistrés et assure le fonctionnement des infrastructures. Il n'empêche que les dégâts considérables pèseront à l'avenir sur les finances publiques. Des milliers de foyers retrouveront avec retard leur niveau de vie. Quant aux survivants, beaucoup décideront simplement de quitter le couloir de la mort, d'ores et déjà affublé du sinistre sobriquet de 'Death Valley'. Reste à savoir dans quelles conditions matérielles.

C'est à moins de deux cents kilomètres du Pacifique que l'on trouve en effet les communes endeuillées, celles dans lesquelles résidaient la majorité des défunts : Grantham, et surtout Toowoomba. L'agglomération de 100.000 habitants présente peu de traits vraiment caractéristiques. Les 25-54 ans représentent 38 % de la population totale. 10 % n'ont pas la nationalité australienne. On recense par origine, à partir du plus nombreux, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande, le Soudan et l'Afrique du Sud. Les Catholiques (26 %) arrivent devant les Anglicans (21 %). 61 % des salariés déclarent travailler à temps plein, mais 4,9 % seulement des actifs sont au chômage. La pyramide professionnelle a une base très large, mais un sommet étroit (10 % de 'managers' ou cadres) : 15,6 % d'employés, 14,5 % de personnels de bureaux, 13,5 % de techniciens ('labourers'), 11,1 % de vendeurs, 9,5 % de personnels administratifs ('community and personnal service workers'), 6,1 % d'ouvriers et conducteurs. Moins d'un tiers louent leur logement. Pour le reste les propriétaires ayant intégralement remboursé leurs emprunts ('fully owned' / 32,1 %) arrivent juste devant les accédants ('being purchased'). Les pavillons individuels dominent ('separate houses' / 82 %) [source]. C'est donc une Australie de gens modestes, qui ont choisi une vie en rapport avec leurs moyens financiers : l'espace, le grand air... La catastrophe les a pris au dépourvu. Elles leur laissera peu de choses. Combien sont-ils à être convenablement assurés ?

Toowoomba entouré de reliefs en surplomb se situe sur un point bas, à la limite de deux bassins versants. D'un côté, à l'ouest de la ligne de séparation des eaux, l'écoulement s'effectue en direction de la Murray. A l'est, la pente conduit à la Brisbane River déjà évoquée. C'est justement dans cette direction qu'un mur d'eau boueuse a tout emporté sur son passage. Un fond de vallée aplati s'élargit progressivement au niveau de la petite ville de Grantham (carte). Une centaine de mètres séparent le thalweg de la localité ; c'est suffisant pour se prémunir contre les hautes eaux saisonnières ('lit mineur'). Le flot a submergé ces quelques dizaines de maisons visiblement installées dans la plaine d'inondation, autrement appelée 'lit majeur'. Un amateur a pris de nombreuses photos de la catastrophe.

Une fois l'épisode terminé, on peine à imaginer la fureur des éléments. Les militaires et les policiers patrouillent sous un beau soleil. La nature a repris ses droits (vidéo). Un journaliste file une autre métaphore, évoquant 'Ground zero' après les attentats du 11 septembre... Peut-on parler de cas d'école ? Les géomorphologues étudient cela en temps réel : les colluvions et les mécanismes d'écoulement par nappe [ici dans les Cévennes], l'alternance érosion-alluvionnement, l'hydrologie des cours d'eau soumis à des climats (sub)tropicaux à saisons alternées, etc. Mon approche est celle de la vulgarisation. Contrairement au 'Monde', je suppose le grand public apte à saisir le mouvement d'ensemble. Il est cependant étonnant de constater que 'Google' renvoie à des recherches relativement anciennes : on peut par exemple retenir ces études menées dans les années 1970 en Tanzanie, ou celle-ci, sur les 'lavaka' malgaches... Les questions de développement et de lutte contre la déforestation avaient alors le vent en poupe. 'Le Monde' fait la preuve que les climatologues bénéficient désormais d'un traitement de faveur de la part des médias. Tant mieux pour eux. Les lecteurs n'y gagnent malheureusement pas grand chose.

Mais que deviendraient l'oracle de l'apocalypse et le porteur de mauvaises nouvelles sans le dieu thaumaturge ? Il manquait l'industriel 'réparateur' des 'dérèglements' de la 'machine' climatique ? L'Usine Nouvelle l'a déniché in situ. Il s'appelle Christophe Comte et dirige une filiale de Suez environnement en Australie. Celle-ci a participé à la construction d'une gigantesque usine de dessalement à quatre-vingt kilomètres de Melbourne (Etat de Victoria). Il ne se plaint pas du temps, qui pour l'instant a préservé la 'Sunshine coast'. Des camions transportent les boues salées, explique-t-il, pour les répandre un peu plus loin dans un endroit où le sel s'accumulera...('La Recherche' livre plusieurs pistes de réflexion, avec un dossier qui commence sur l'usine de Melbourne !) Les intempéries ont forcé la direction à privilégier le stockage durant quelques jours. Mais l'évacuation 'normale' a repris. Le reste de l'entretien est consacré à la mise en place d'un réseau de solidarité organisé en faveur des victimes des inondations. L'entreprise plaide pour l'environnement, mais ce sont ses employés qui mettront la main à la poche [1].

Le manager a bien sûr parfaitement saisi l'esprit des lieux. « Les Australiens sont très communautaristes, ils ont toujours une mentalité de pionniers. Des riverains des maisons sinistrées sont venus avec leurs balais, leurs aspirateurs et leur kärcher pour s’inscrire sur des listes de volontaires afin d’aider leurs voisins. Il n’est pas rare que deux-trois volontaires attendent sur le pas de la porte que les habitants du logis arrivent, pour les épauler et tout remettre sur pied. D’autres arrivaient à midi avec des sandwichs. En France on ne connait pas ça. Les entreprises participent à leur mesure. »

En favorisant l'étalement urbain, par exemple ?

  • [1] « Nous avons mis en place un appel à dons, c’est très courant en Australie. L’employé peut décider de faire un sacrifice sur son salaire, ou de verser une somme par chèque : pour chaque dollar versé par un employé, Dégremont [la filiale de Suez environnement] verse un dollar également. D’autres entreprises françaises sur place, telles que BNP Paribas, ont mis en place un appel à dons similaire. »

Incrustation : image satellite de Toowoomba...


Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (6 votes)




Réagissez à l'article

8 réactions à cet article    


  • joletaxi 19 janvier 2011 12:13

    Je n’ai pas lu l’article de « Immonde » sur ce sujet.Si vous voulez en savoir plus sur le sujet ,je me permets de vous suggérer de lire quelques articles de ce site



    Comme lors des incendies ,une vive polémique est engagée au sujet des inondations,entre la frange écolo qui a envahi la sphère politique ,surtout dans les villes, et la population rurale mal représentée.
    Depuis 20 ans, les politiques qui se sont succédées se sont toutes centrées sur l’armaguedon du réchauffement climatique,et son corollaire,une sécheresse qui ne devait que s’aggraver. D’où la construction d’usines de dessalement,et des mesures de protection des côtes qui selon l’oracle climatique devraient être bientôt submergées.
    Or,lors de la dernière inondation de Brisbane et de la vallée de la Murray,plus graves d’ailleurs que la présente,certains scientifiques ont fait remarquer que cet alternance de sécjeresses et d’inondations, était synchronisée avec le phénomène Nina.Ce faisant ils avaient suggéré de bâtir les infrastructures,barrages , levées,digues,etc pour se prémunir dans le futur.Las, obnubilés par le réchauffement climatique,les gouvernements suivants, aux mains des écologistes se sont opposés à ces travaux qui pouvaient avoir un impact sur la faune.c’est à tel point que le barrage sur la Murray est étudié pour se prémunir des entrées de l’eau de mer !
    Qui plus est, il existe un barrage destiné à retenir les eaux de la fonte des neiges pour permettre l’irrigation.Il semblerait que les gestionnaires, prévenus de l’imminence de l’événement ,n’ont pas procédé à temps à des lâchés d’eau préventifs,et que lorsque les pluies diluviennes sont arrivées, le barrage,cette fois rempli à son point critique,ils ont du ouvrir en grand les vannes au pus mauvais moment aggravant encore la catastrophe.
    Contrairement à ce qui est dit, cet exemplaire de la Nina n’a rien d’exceptionnel, moins important d’ailleurs que son précédant, mais il se combine cette fois à une anomalie de t° très basse pour l’Australie .Pour condenser de la vapeur d’eau, il faut certes des eaux chaudes, ce qui était le cas sur l’océan,mais en rien anormales, mais il faut également sur le continent de l’aire froid, ce qui était cette fois le cas de façon anormale.
    Je vous recommande cette histoire de fermiers, qui en dépit des lois imbéciles empêchant de défricher autour de sa maison, pour « protéger la nature »,avaient été condamnés à de fortes amendes pour l’avoir fait malgré tout,et bien que leur propriété aie été épargnée par le feu, ils l’ont cette fois perdue car ruinés.


    • Bruno de Larivière Bruno de Larivière 19 janvier 2011 14:17



      Merci pour cette réponse, et en particulier pour le lien... J’avais vaguement entendu parler de la gestion des eaux dans le bassin de la Murray, mais il y a là des précisions utiles.
      Nous divergeons cependant sur un point : je ne ne vois pas qu’un gouvernement (surtout à Canberra, avec le poids du lobby minier) ait été « aux mains des écologistes ». Les excès dans la protection environnementale sont enervants. Mais le sont-ils davantage que les désastres programmés au nom du Progrès par la science, l’industrie et la technique ?
      A bientôt !


    • joletaxi 19 janvier 2011 14:31

      Il n’est pas question ici de remettre en question la protection bien comprise de la nature, mais de stigmatiser une mouvance extrémiste qui pousse à faire des choix qui vont certes avoir un bénéfice pour cette nature, mais vont se révéler catastrophiques pour les humains .

      L’analyse d u désastre des incendies montre que beaucoup de morts auraient été évitées si l’on avait laissé les propriétaires nettoyer leurs parcelles.Ce qui est assez curieux, c’est que ce qui est interdit en Australie dans les régions menacées est par exemple obligatoire en France.
      Pour les inondations, on voit bien que cet événement n’a rien d’exceptionnel,et que,avec les infrastructures adéquates, bien des morts auraient pu être évitées.
      En Californie, du fait à nouveau d’instauration de nouvelles règles,à l’initiative de la mouvance écolo,l’eau d’irrigation sert maintenant à ’« sauver » un poisson dont tout le monde a découvert l’existence à cette occasion,faisant de la vallée de SanJose, le jardin de la Californie, un désert, et contraignant des milliers de travailleurs au chômage et provoquant la faillite de milliers d’exploitants.


    • epapel epapel 19 janvier 2011 12:29

      Si j’ai bien compris, les morts devaient mourir et les constructions devaient être détruites. Quand aux assurances, tout dépendra de ce qu’il y a écrit dans les petites lignes.

      D’ailleurs il s’agissait d’une population à faibles moyens qui a pris des risques en contrepartie d’une meilleure qualité de vie.

      Moralité : pour ne pas avoir d’ennui, il faut éviter d’être au mauvais endroit au mauvais moment, et quand on n’a pas les moyens il ne faut pas tomber dans la facilité.

      A défaut d’aller bien, tout est normal, en somme.

      Que ne ferait-on pour éluder les explications gênantes ? Finalement, le plus simple est de renvoyer les gens à leur responsabilité individuelle ou à la fatalité.


      • 2102kcnarF 19 janvier 2011 13:48

        En favorisant l’étalement urbain, par exemple ? .....

        Un bon article qui remet les pendules à l’heure.... j’avais appris en classe de géographie que le climat australien était sujet à de grandes variations. Après, l’étalement urbain que nous constatons en France porte en lui des désastres à venir, et je ne vois rien pour l’endiguer.

        Le tramway d’Angers, ma ville, étant comme toutes les réalisations actuelles, présenté comme ’ écologique ’. Las du béton en centre ville, mais c’est jusque dans la campagne environnante, les bretelles, rocades, pénétrantes, vers le futur étalement urbain .... vers ses ensembles pavillonnaires que nous rencontrons désormais partout dans le monde.

        Fais ce que je te dis, mais fais pas ce que je fais .... résume assez bien la pensée écologique de nos ’ responsables ’ .
         


        • TSS 19 janvier 2011 17:07

          il y a quelques mois, les mêmes se plaignaient d’avoir une secheresse absolue depuis

           plusieurs années et se demandaient quand il pleuvrait ? le ciel les a entendu... !!


          • anouchka 19 janvier 2011 18:05

            Bonjour, je suis journaliste à l’Usine Nouvelle et auteur de l’interview de Christophe Comte, directeur de la filiale de Suez environnement en Australie.

            Je tiens à préciser que les boues... ne sont pas salées ! Toutes mes excuses si mon article à prêté à confusion, mais aucun sel ne s’accumule nulle part, du moins dans le cadre de l’actualité des deux sites de Dégremont dont m’a parlé mon interlocuteur.

            D’une part, une station d’épuration existe dans le nord du pays, à Toosa. Elle génère des boues qu’il faut effectivement déplacer par camion jusqu’à des décharges.

            D’autre part, une future usine de dessalement d’eau de mer est en cours de construction dans le sud du pays. Elle n’a rien à voir avec les boues.


            • Bruno de Larivière Bruno de Larivière 19 janvier 2011 18:33

              A,

              Votre interview (Usine Nouvelle) n’a pas à suivre une ligne directrice, convenable pour tel ou tel !
              En revanche, vous m’apprenez une découverte extraordinaire : il existerait en Australie des usines de dessalement d’un type totalement révolutionnaire. Partout ailleurs on sépare deux eaux : l’une salée, et l’autre moins (et de moins en moins) ! Evidemment, les industriels ne mettent pas en avant la question des rejets (schéma)...
              Si je vous comprends bien, le sel disparaît par enchantement ? Il faudrait que vous fassiez connaître le procédé employé par les usines Degremont. Peut-être est-il ’top secret’ ?
               smiley
              En tout cas, un grand merci pour votre commentaire, qui permet de jauger concrètement l’audience d’Agoravox

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès