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Le paradoxe du Hamburger

Le week-end dernier, les électeurs de Hambourg ont voté. Les conservateurs ont été battus. C'est l'occasion de revenir sur le contexte économique et politique allemand. En essayant d'éviter les clichés !

Dans le 'Monde' daté du 23 février, Frédéric Lemaître se penche sur la question de l'accroissement de la dette publique outre-Rhin : 'Le sauvetage des banques plombe la dette allemande'. Il constate, sans chercher la polémique. Son article regorge pourtant de sujet de frictions. Le premier ne m'intéresse pas directement, même s'il n'est pas anodin. On le lit dès la première phrase. « La vertueuse Allemagne l'est-elle vraiment ? » Le journaliste renvoie ses lecteurs à leurs a priori. L'Allemagne parangon économique symbolise la puissance pour les Français, depuis des lustres. Les Allemands ne rechignent pas à la tâche ('eux ?'), ils ne passent pas leur temps à râler ou faire grève ('ils ont la culture du consensus'). Leur industrie rivalise avec ses concurrentes nord-américaines ou asiatiques ('il n'y a plus d'industrie en France'). Et puis l'équipe nationale de football gagne (presque) toutes les compétitions. Frédéric Lemaître sonne le glas : j'interromps donc la litanie des supériorités réelles et/ou illusoires de l'Allemagne.

Le second sujet de frictions soigneusement édulcoré touche à la place des grands pays par rapport aux plus petits au sein de l'Union européenne. Les premiers se situent au centre et les autres en périphérie ? L'article pointe une inégalité de traitement moins superficielle. « Dans son rapport sur l'économie européenne publié mardi, l'institut de conjoncture économique IFO de Munich, un des plus réputés en Allemagne, semble lui donner raison. Il rappelle que le ratio dette/PIB est plus élevé en Allemagne - 76 % (et 83 % en France) - qu'en Espagne (64 %). Depuis la création de l'euro en 1999, Berlin, comme Paris, a violé à six reprises les règles du pacte de stabilité et de croissance qui limite l'endettement à 60 % et les déficits publics à 3 % du PIB. Seules l'Italie, la Hongrie et la Grèce ont fait pire. » Ainsi donc, Bruxelles contraint les Grecs ['Quand les coqs auront des dents'], les Irlandais ['Les émigrés, dehors !'] ou les Espagnols. J'en oublie. Les autres n'en tiennent pas (ou peu) comptent. En Allemagne et en France, les gouvernements concernés interprètent à leur aise les traités et engagements internationaux.

Une conclusion manque néanmoins dans l'article de Frédéric Lemaître. La croissance économique allemande (3,6 % en 2010) n'est pas sans rapport avec un alourdissement de la dette publique. Je manque des statistiques pour aller plus loin. Quel que soit le niveau d'interférence entre les deux, les chiffres de la croissance semblent de toutes façons fragiles. Sur une seule année, la dette publique allemande a cru fortement : + 304,4 milliards d'euros (+ 18 %), pour atteindre une somme totale de 2.000 milliards. « Avec une dette de 1 284,1 milliards (+ 21,9 %), l'Etat fédéral est le principal porteur du fardeau, devant les Etats-régions (595,3 milliards, +13 %) et les villes (119,4 milliards, +4,9 %). Le reste concerne d'autres organismes publics. Parmi les Land, la Rhénanie-du-Nord - Westphalie qui, à elle seule, représente plus de 20 % du produit intérieur brut (PIB) allemand, a vu sa dette passer spectaculairement de 123,3 milliards à 173 milliards d'euros, soit un bond de 40,3 %. » Avant tout, les comptes publics se sont dégradés à cause du renflouement de deux banques à la dérive : Hypo Real Estate (crédit immobilier) et Westphalie WestLB (banque publique de Rhénanie-du-Nord).

Le week-end dernier, les électeurs d'Hambourg ont voté contre la majorité sortante (source). Ole von Beust, l'ancien maire conservateur ne participait pas au scrutin : il a quitté ses fonctions à l'été 2010. La presse a alors mis en avant un refroidissement de ses relations avec la chancelière Angela Merkel, la déception de ne pas avoir été appelé à un poste ministériel et enfin la lassitude d'un homme de 55 ans désirant retrouver une vie de famille anonyme [source] ; à cet âge-là, en France... La CDU a donc perdu Hambourg, et la presse allemande disserte depuis sur les échéances électorales prochaines, les chances du SPD de gagner un autre land. En attendant, les conservateurs ne gèrent plus aucune ville millionnaire. Cela ressemble à s'y méprendre à une sanction, comme une sorte de rejet de la part des électeurs.

Hambourg s'étend sur 755 km², essentiellement autour de l'estuaire de l'Elbe et compte 1,7 millions d'habitants. Depuis 1991, une région métropolitaine réunissant 800 communes est née grâce à un accord avec deux länder voisins et deux arrondissements du Mecklembourg. Cette entité regroupe 4,3 millions d'habitants. Les autorités municipales, obsédées par l'idée d'accroître le niveau de compétitivité du port (deuxième en Europe derrière Rotterdam) et de la zone urbaine ont investi dans les infrastructures et les équipements. Il en résulte en 2006 un PIB un peu supérieur (86 milliards d'euros) à celui de la capitale (80 milliards). Des dizaines de multinationales ont installé leurs sièges et développé leurs activités à Hambourg : Airbus, Beiersdorf, Hapag-Lloyd, Olympus, Otto Versand, Panasonic, etc. Le temps de la transformation des matières premières débarquées sur les quais est révolu. Le port reçoit par bateaux entiers les produits manufacturés fabriqués en Chine ou ailleurs. Les marchandises irriguent ensuite l'hinterland. Les trois quarts des actifs travaillent dans les services (transport, banque, assurance, etc.). Ce dynamisme résulte des investissements réalisés par les autorités régionales.

« Cette stratégie à moyen et long terme, baptisée 'Metropole Hamburg - Wachsende Stadt' : Hambourg, une métropole en essor, vise à conforter la position de la région parmi les grandes métropoles internationales. Elle a défini quatre objectifs principaux, quantitatifs mais aussi qualitatifs : une croissance durablement supérieure à celle des villes comparables, l'augmentation du nombre d'habitants, une plus forte attractivité et le renforcement du rôle de métropole, la préservation de la qualité de vie dans le cadre d'un développement durable. Du point de vue économique, cela se traduit par un certain nombre de priorités : un soutien actif aux 120.000 PME de la Région métropole ; une politique de 'cluster' dans les secteurs innovants et/ou à forte croissance ; une amélioration de la coopération entre les différentes instances de la Région métropole en vue de soutenir la croissance ; enfin, la réalisation du grand projet d'urbanisme 'Hafencity' (cité portuaire). » [Michèle Weinachter / 'Hambourg, métropole portuaire internationale' / Regards sur l'économie allemande - Bulletin économique du Cirac / N°81 (2007)]

Il faudrait ajouter la nécessité pour le port de faire face aux menaces naturelles. La ville ravagée par une tempête hivernale doublée d'une crue de l'Elbe en février 1962, a élevé les digues de protection et investi dans la mise à niveau de ses installations (source). Mais ne nous berçons pas de mots. A l'intérieur d'un marché unique et sans frontières, les investissements de la région de Hambourg ont d'abord un impact sur d'autres ports équivalents, en France ou ailleurs ['France-France : 0-2']. Les eurosceptiques trouveront là une occasion de déverser leur bile. Il faudrait plutôt calculer le coût réel de la 'course aux armements' que l'on devine à cette occasion ; des fonds publics hollandais, belges ou anglais ont mécaniquement été débloqués pour hisser Rotterdam, Anvers ou Londres au niveau de ceux d'Hambourg (ou inversement, d'ailleurs...). La concurrence vaut sur le territoire allemand lui même. Quand Michèle Weinachter décrit une politique visant à attirer de nouveaux habitants, elle omet de replacer celle-ci dans le contexte démographique allemand ['Ne pas confondre Allemande et Albanaise']. L'Allemagne vieillit et les länder de l'intérieur se vident, en particulier dans l'ancienne RDA ['Après l’Or du Rhin, l’argent des lacs de Saxe']. Hambourg accueille de nouveaux arrivants ? En forçant le trait, on pourrait parler de réunification à l'envers. Avec la double facture.

« La 'Hafencity', emblème de l'expansion de la ville. Ce projet futuriste, actuellement le plus grand chantier urbain en Europe, doit changer le visage du centre-ville, qui va connaître une extension de surface de 40 %. L'achèvement des travaux (5 milliards d'euros d'investissements) est prévu pour 2020. La 'Hafencity' mêlera sur 155 hectares logements, bureaux, centre de foires et de congrès, activités économiques dans tous les secteurs (40.000 emplois). Hambourg entend ainsi attirer de nombreuses entreprises : SAP, Junheinrich ou Unilever ont déjà annoncé leur installation. La 'Hafencity' se veut l'incarnation du dynamisme de Hambourg et de son économie. Son rayonnement passera également par une offre culturelle et de loisirs remarquable : outre plusieurs musées et un aquarium, la 'Hafencity' accueillera l''Elbphilarmonie', censée devenir l'une des dix meilleures salles de concert du monde. Son coût, objet de polémiques, est finalement estimé à 240 millions d'euros, soit 50 millions de plus que prévu. Le bâtiment sera en partie financé par des dons des citoyens, d'entreprises et de fondations (65 millions d'euros ont déjà été récoltés). Les travaux de construction ont commencé début avril 2007. Son achèvement est prévu pour mai 2010. L''Elbphilarmonie, à l'architecture résolument contemporaine, doit devenir le nouveau symbole de la ville-Etat. » [Michèle Weinachter / Id.]

L'électeur d'Hambourg (Hambourgeois ou Hamburger) incarnerait le 'cool nordique' ? Je le juge personnellement paradoxal. Il a renvoyé le remplaçant d'Ole von Beust dans l'opposition. Selon Patrick Saint-Paul dans le Figaro, Christoph Alhauss paierait l'annonce d'une réduction des budgets culturels (votés par son prédécesseur). Le journaliste reprend l'argument de l'un de ses confrères ; « Alhaus est un homme du Sud, un buveur de bière volubile et provincial. Tout le contraire de ce que sont les Hambourgeois ». Comme quoi, la géographie sert à bien comprendre les enjeux (...). En tout cas, le candidat SPD a apparemment remporté les élections en ménageant la chèvre et le chou. Au lieu de dénoncer en bloc le projet de la Philharmonie [1] (380 millions d'euros), il se félicite seulement de sa prochaine inauguration. « Cela aurait dû être mieux planifié dès le départ. L'explosion du budget a entamé le crédit moral de la coalition au pouvoir en ville. Mais une fois que la Philharmonie sera inaugurée, ce sera formidable pour la ville. »

La future majorité emmenée par le SPD devrait nommer ministre des Finances de la ville-Etat, l'ex-directeur de la chambre de commerce. L'information émane de Patrick Saint-Paul qui s'extasie devant le réalisme économique des sociaux-démocrates. Le futur ministre, loin de s'interroger sur le passé et le creusement des déficits publics, parle à son aise des futures dépenses pour 'développer' Hambourg. « L'attractivité dans ces domaines est indispensable pour attirer les personnes de qualité travaillant dans l'industrie des services, le point fort de notre ville, estime-t-il. L'autre priorité sera le développement de l'infrastructure routière et ferroviaire, pour désengorger le bassin industriel du port, où le temps de sortie des conteneurs est trop long. Le gouvernement devra travailler main dans la main avec le tissu économique »

Le hamburger est un sandwich bourratif [incrustation] qui ne calme pas la faim. Il donne à mon sens un excellent nom pour un paradoxe politique (et électoral). Celui-ci a encore fonctionné ce week-end à Hambourg : voter pour les investissements mais contre les impôts.

PS./ Geographedumonde sur l'Allemagne : 'L'opinion publique, au secours'.

  • [1] « Dessiné par le prestigieux cabinet d'architectes Herzog & de Meuron, le bâtiment réhabilite un ancien entrepôt de cacao et de café en briques, surplombé par une structure de béton et de verre asymétrique. Le complexe de la Philharmonie comprendra 250 chambres d'hôtel et 47 appartements de luxe. La salle de concert polygonale est posée au cœur du bâtiment tel un coquillage autour duquel s'enroule un escalier majestueux. Grâce à la vue imprenable sur les 75 km ² du port de Hambourg, le plus grand d'Allemagne, et sa forêt de grues, les spectateurs seront plongés dans une atmosphère postmoderne. 'Il faut imaginer le spectacle lorsque les paquebots géants comme le Queen Mary croiseront au pied de l'immeuble. La Philharmonie sera leur première impression de la ville en actionnant leur klaxon, se réjouit l'un des chefs de chantier. À l'intérieur de la salle de concert, on ressentira une légère vibration. Mais on n'entendra pas la moindre nuisance sonore grâce à la qualité de l'insonorisation.' Le commerce, l'art et les sciences sont les trois piliers indissociables de la cité hanséatique. 'La Philharmonie incarne ces trois valeurs, affirme Guido Neumann, directeur du marketing de Hambourg. C'est ce qu'il manquait à cette ville pleine d'atouts : un bâtiment auquel on l'identifie immédiatement. On espère le même effet qu'avec le Guggenheim de Bilbao.' » / Figaro.


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1 réactions à cet article    


  • bernard29 bernard29 24 février 2011 13:57

    je me suis arrêté sur votre article en raison de la photo ; 

    Je croyais que c’était Kadhafi vu du ciel.

    mais je vais lire, ça m’intéresse.

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