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Accueil du site > Actualités > International > Le PDCI peut-il quitter le RDA ? (1ère partie)

Le PDCI peut-il quitter le RDA ? (1ère partie)

1ère partie (Aux fondements sociohistoriques et idéologiques du PDCI)

Dans un pays en quête d’émergence socioéconomique, culturelle et politique comme la Côte d’Ivoire, on ne dira jamais assez l’importance d’être pourvu de partis politiques vigoureux, compétents, imaginatifs et audacieux dans leur projection dans l’avenir, car les dizaines de millions d’habitants de la Côte d’Ivoire revendiquent au quotidien une modernité qui ne peut souffrir aucune promesse différée. Certes, la notion même de parti politique est loin de désigner une réalité homogène et univoque, tant il y a de différences entre un parti oligarchique, un parti démocratique, un parti socialiste, un parti communiste, un parti fasciste, ou un parti théocratique, par exemple. De même, les différences à l’intérieur de chacune de ces catégories de partis sont loin de s’en tenir au seul registre de la nuance. Ces différences internes peuvent résolument alterner entre les différences de degré et les différences de nature, ce qui rend parfois insignifiants les noms d’affiches que les partis se donnent, obligeant l’analyste à s’imprégner au préalable de leur histoire, de leurs idées, de leurs pratiques, avant d’en esquisser une typologie pertinente. Mais quand on interroge la politologie, science spécialisée dans l’étude des formations et faits politiques, il apparaît qu’un parti politique est une association humaine remplissant les quatre critères essentiels que sont : a) une continuité dans l’organisation faisant que celle-ci ait une espérance de vie supérieure à celle de ses dirigeants ; b) une implantation stable au niveau local articulée à une instance nationale opérationnelle ; c) une volonté délibérée, de la part des dirigeants locaux et nationaux du parti, à prendre et exercer le pouvoir, « sans se limiter à n’avoir qu’une simple influence sur les hommes au pouvoir »[1] ; d) et enfin le souci constant d’organiser à son profit un large soutien populaire, par des élections ou par tout autre moyen. Or, pour comprendre la spécificité d’un parti politique comme le PDCI-RDA, les définitions générales ne nous serviront que très approximativement. Il faut partir d’un principe supplémentaire, la texture sociohistorique du parti, laquelle en fait un démembrement de la société, ou pour le dire autrement, une association de défense d’intérêts sociaux particuliers, à l’exclusion d’autres intérêts sociaux particuliers. On ne saurait dès lors, ici négliger la division sociale du travail qui implique une division sociale de classes, telles la paysannerie, la classe ouvrière, la classe moyenne, la petite bourgeoisie, la haute bourgeoisie, la bourgeoisie compradore des tropiques, et consorts. Ainsi, le cadre du questionnement de la présente tribune est posé : 1) En quoi le PDCI-RDA demeure-t-il un parti politique de référence en Côte d’Ivoire et en Afrique ? 2) Quels risques le PDCI-RDA encourt-il, au seuil de son congrès d’octobre 2013 ? 3) Comment comprendre et trancher la question que nous nous posons en titre de la présente réflexion, à savoir « le PDCI peut-il quitter le RDA ? »

I Aux fondements sociohistoriques et idéologiques du PDCI-RDA

Il convient de rappeler que le PDCI-RDA comme idée, émergea du Syndicat Agricole Africain (SAA) de Côte d’Ivoire, qui se battait pour l’égalité de traitement entre tous les propriétaires agricoles de Côte d’Ivoire, qu’ils soient métropolitains ou d’origine africaine, au cœur des années 40. Le combat des petits planteurs africains portait en creux la revendication d’égalité de l’ensemble des populations du pays, aux lendemains des sacrifices que les colonies avaient massivement consentis pour sauver la France du péril nazi. Les conditions socioéconomiques inégales, nées de l’ordre colonial et de sa logique d’exploitation et de domination intégrales, vont pousser, au sortir des élections de 1945, Houphouët-Boigny et ses camarades du Syndicat Agricole Africain à mettre en place une organisation typiquement consacrée à la quête du pouvoir politique pour les populations ivoiriennes autochtones et par elles-mêmes. La lutte pour la cessation des travaux forcés imposés aux populations africaines va donc être articulée à un combat pour l’accès des Africains à une représentation politique égale à celle des Européens au sein de l’Union Française. Il importe de bien noter ici que le syndicat originaire du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire était avant tout un syndicat « Africain ». Qu’était-ce à dire ? Que dans la Côte d’Ivoire des années 40, l’économie des plantations, mais aussi la mixité des migrations qui composent alors le territoire font que tous les enjeux socioéconomiques imbriquent déjà, enchevêtrent les ressortissants des terroirs de Côte d’Ivoire à ceux de la sous-région africaine. Le Syndicat Agricole Africain était déjà une association cosmopolite d’Africains, où l’on trouvait des ressortissants des terroirs ivoirien, voltaïque, malien, guinéen, nigérien, antillais, sénégalais, ghanéen, togolais, béninois, nigérian même. Le SAA qui mobilise dans le Sud du territoire ivoirien, sera du reste rejoint par le CEFA (Comité d’études franco-africaines), qui ratisse dans le Nord et se cristallise à Bobo-Dioulasso en Haute Volta ; par l’UFOCI (Union Fraternelle des originaires de la Côte d’Ivoire), qui regroupait en fait des citoyens ivoiriens d’origines très diverses ; enfin le PDCI est constitué du confluent de l’UOCOCI (Union des originaires des cercles de l’Ouest de la Côte d’Ivoire). Cet ensemble pluriethnique est consolidé par les méthodes d’organisation et de conceptualisation du Groupe d’Etudes Communistes (GEC) de Côte d’Ivoire, qui lui apporte la rhétorique et les techniques de mobilisation rôdées par l’internationalisme de gauche. Qui ne voit pas ici la diversité originelle du PDCI ?

Mieux encore, et contrairement aux propos simplistes du Professeur Yao Séraphin, dans son article « Et si le PDCI avait trahi le RDA ? »[2], le PDCI ne revendique pas à l’origine la séparation du territoire de Côte d’Ivoire du reste de l’Union Française[3], mais la pleine reconnaissance des citoyens africains à stricte égalité de leurs compatriotes de métropole, dans tous les domaines de la vie publique : économie, éducation, impôts, représentation politique, accès aux institutions étatiques, etc. Le combat du PDCI est à l’origine un engagement pour l’égalité intégrale dans l’Union Française. Il s’agit de mener la lutte de classe des paysans, ouvriers et entrepreneurs africains pour être traités comme tous les autres Français. Certes, à sa naissance, le PDCI utilise le référentiel idéologique communiste pour formuler ses objectifs, mais c’est à l’intérieur de l’espace francophone que celle-ci est supposée se poursuivre. Le droit des peuples de disposer d’eux-mêmes, issu de la Charte de San Francisco en 1946, est lui-même interprété comme autorisant l’égalité interne des citoyens de toutes extractions dans l’Union Française. Telle par exemple le sens de la bataille livrée par Houphouët-Boigny pour l’instauration d’un Collège électoral unique pour le territoire de Côte d’Ivoire. Mais, c’est bien parce que la métropole française, angoissée à l’idée d’une Union cosmopolitique française où les Blancs de France seraient finalement minoritaires en contexte de « Un homme, Une voix », freine des quatre fers dans sa politique d’homogénéisation des droits et devoirs de tous les citoyens français sans discrimination aucune, que l’Histoire s’accélère. Oui, c’est bien en raison – en plus des résistances farouches des peuples africains- de cette peur du renversement démographique de la démocratie française par les territoires du Sud que les Indépendances africaines sont reconnues inéluctables par l’élite politique de France, de gauche comme de droite, qui s’efforcera tout de même de maintenir des relations privilégiées avec les territoires coloniaux, afin d’assurer l’autonomie géostratégique de la France par un accès assuré aux matières premières de haute importance dont l’Afrique regorge. C’est l’ensemble de ces paradoxes natifs du PDCI[4] qui s’exprime dans l’acte fondateur du parti le 9 avril 1946, notamment dans son article 5 des premiers Statuts : « Le Parti Démocratique a pour mission de grouper les hommes et les femmes d’origine européenne et africaine luttant pour l’union des autochtones de la Côte d’Ivoire avec le peuple français, pour le progrès politique, économique et social des populations de ce pays, suivant un programme de revendications démocratiques.  »

Lors que six mois après la naissance du PDCI, s’ouvrent à Bamako le 18 octobre 1946, les travaux de lancement du Rassemblement Démocratique Africain (RDA), à l’initiative acharnée d’Houphouët-Boigny et malgré les défections et oppositions des Fily Dabo Cissoko, Douala Manga Bell, voire même les hésitations d’un Senghor, l’idéal cosmopolitique du PDCI existe déjà. Le RDA viendra cependant prendre acte, d’abord, du repli de la France métropolitaine sur son autonomie politique, mais aussi du désir des peuples africains de se prendre pleinement en charge, quelles que soient finalement les préventions dans lesquelles le pouvoir gaulliste s’enferme. On peut du reste le voir aux déclamations qui concluent la déclaration finale du Congrès de Bamako :

« Vive l’Afrique noire,

Vive l’Union des Africains,

Vive l’Union française des peuples démocratiques. »[5]

La philosophie originelle du PDCI, puis celle du PDCI-RDA, furent toujours cohérentes. Il ne s’agissait surtout pas, contrairement aux déductions binaires du Professeur Yao Séraphin, de s’opposer à la France. C’était une philosophie inclusive du politique. Elle faisait du PDCI-RDA un vaste mouvement d’émancipation des Africains au sein de l’Union Française. Mais prenant acte de la volonté des élites françaises de reconnaître cette volonté d’émancipation sous la forme des indépendances nationales africaines, le PDCI-RDA assumera son statut de parti cosmopolitique africain, et se proposera en réalité de faire de la Côte d’Ivoire le laboratoire de l’union républicaine des Africains dans une perspective franche d’intégration régionale, de mutualisation des économies et d’ émergence progressive d’institutions communes et opérationnelles. Houphouët-Boigny fit donc d’office du PDCI-RDA, non seulement le parti de référence des autochtones ivoiriens de toutes extractions, mais aussi le creuset de l’Afrique du travail, de la persévérance, du dialogue, de la paix et du pragmatisme.

Comment comprendre donc qu’aujourd’hui, ce parti démocratique, autrefois ouvert à la coopération réussie avec l’Europe à travers la France, ouvert à la conjugaison des forces politiques du sous-continent africain francophone, soit devenu le parti de l’hostilité envers l’égalité de genre, la naturalisation des étrangers africains de Côte d’Ivoire, la lutte contre l’apatridie, et l’intégration africaine en général ? D’où vient-il que le PDCI-RDA ait abandonné la cause des marginaux de Côte d’Ivoire au seul RDR et que se liguant en partie avec les thèses d’extrême-droite nationaliste du FPI contemporain, une frange non-moins importante du PDCI-RDA en soit à envisager une reconquête du pouvoir sur les bases de l’idéologie ivoiritaire dont le FPI a fait sa monnaie courante ? Ces questions seront au cœur de la deuxième partie de notre réflexion, qui portera sur la fracture en préparation entre ce que je nommerai le PDCI-National et le PDCI-RDA, l’un appartenant à l’aile du nationalisme postcolonial ivoirien dominé par le FPI, et l’autre à l’aile du cosmopolitisme postcolonial ivoirien dominé par le RDR. Affaire à suivre donc.



[1] Voir l’opuscule produit par Robert Houben, invité des Editions Laffont-Grammont sur le thème « Les partis politiques », 1976, en particulier, pp.59-62

[2] Voir sur AbidjanDirect, l’article du Pr. Yao Séraphin, « Et si le PDCI avait trahi le RDA ? », où l’angle de critique choisi par l’auteur consiste à reprocher au PDCI d’avoir finalement œuvré pour l’assujettissement des Ivoiriens à la France, au lieu de les en émanciper, comme le recommandait la philosophie du RDA. En réalité, contrairement à Yao Séraphin, je montre que la philosophie originelle du RDA était largement cosmopolitique et visait une pleine égalité de tous les membres de l’Union Française. Voir AbidjanDirect 67.215.1.45/index2.php ?page=poli&id=336.

[3] Dans le Manifeste du RDA, issu des travaux d’octobre 1946 à Bamako, les congressistes disent clairement ceci : « Notre adhésion à l’Union Française, que nous proclamons solennellement, se justifie par une vue réaliste des problèmes politiques du monde, par une confiance dans le destin de l’Afrique, et par la certitude que malgré la réaction, nous obtiendrons les conditions libérales, démocratiques et humaines qui permettront le libre développement des possibilités originales du génie africain. »

[4] On peut utilement se référer ici au travail de Frédéric Grah-Mel, Félix Houphouët-Boigny : Biographie, Editions du CERAP, Maisonneuve & Larose, Paris, 2003. Notamment, le Chapitre 24, « Naissance du PDCI », pp.336-348. Parlant du rôle des comités électoraux étrangers dans la naissance du PDCI, Grah-Mel fait par exemple observer que « Leur soutien fut si déterminant qu’il s’avéra impossible de rien entreprendre par la suite sans tenir compte des communautés étrangères. Le PDCI résolut de les intégrer dans son organigramme. », p.340

[5] Grah-Mel, op. cit., p.382

 


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