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Le Printemps Arabe et le « Smart Power » Américain

Cela fait trois mois que le jeune tunisien Mohamed Bouazizi, excédé par l’humiliation, s’est immolé par le feu. Le destin de ce jeune a voulu que son nom passe à la postérité et entre dans les livres d’histoire. Son geste tragique a déclenché un formidable soulèvement populaire, qui s’est propagé tel une traînée de poudre dans tout le monde arabe. Fuite de Ben Ali, chute de Moubarak, massacres en Libye, répression sanglante au Yémen, tensions confessionnelles dangereusement ravivées à Bahreïn… les évènements prennent tout le monde de court et se succèdent si vite que l’analyse du phénomène se limite encore bien souvent au commentaire. Que peut-on retenir déjà d’un printemps arabe qui n’a pas encore livré toutes ses surprises ?

Après l’Europe de l’Est et l’Amérique Latine, c’est au tour du Monde Arabe de vivre son heure de vérité démocratique. Contrairement à ce que l’on a parfois tendance à penser, y compris chez une partie de l’opinion arabe, les évènements qui secouent cette région ne pouvaient être initiés par les Etats-Unis pour au moins deux raisons. D’abord parce que l’hyper puissance américaine marque le pas aussi bien en Irak et en Afghanistan que sur le plan intérieur, crise économique oblige. Ensuite, parce qu’aucune administration américaine n’oserait décider d’une simulation de révolution, et donc d’un risque de désordre, dans des pays complètement acquis aux intérêts américains et dirigés par des régimes à la servilité sans failles, comme l’étaient ceux de Ben Ali ou de Moubarak.

D’ailleurs, il n’y a qu’à voir comment l’administration états-unienne surveille actuellement, non sans inquiétude, une situation qui pourrait exploser à son tour en Arabie Saoudite pour s’en convaincre ; la division confessionnelle que s’emploie Riyad à provoquer à Bahreïn et son envoi de troupes dans cette zone critique du golf persique ne pouvaient avoir lieu sans l’autorisation du grand allié américain. Cette diversion vise à éloigner le danger d’explosion sociale des pétromonarchies du golf et laisse supposer que, pétrole oblige, la décision a déjà été prise, de concert avec Washington, de parer à tout risque de déstabilisation de ces pays, y compris par la manière forte comme c’est le cas en ce moment à Bahreïn.

Mais revenons aux révolutions de Tunisie et d’Égypte. Ces révolutions ainsi que le sursaut populaire auquel on assiste en ce moment en Libye, au Yémen et un peu partout dans le monde arabe devaient tôt ou tard se produire, compte tenu des politiques contraires aux intérêts des peuples suivies dans ces pays, depuis la fin de la période coloniale. En revanche, on ne peut déconnecter le timing de ce printemps arabe de l’évolution récente de la politique étrangère des Etats-Unis, puissance dominant largement cette région depuis l’éclatement de l’ex URSS.

En effet, après l’échec du communisme et l’euphorie mondialiste qui s’en est suivie, les Etats-Unis allaient mettre près de quinze ans pour comprendre que la force seule ne pouvait garantir leur sécurité énergétique et la pérennité de leur leadership mondial. Souvenons-nous, c’était en 2006 ! Les GI tombaient chaque jour plus nombreux, l’armée américaine s’enlisait en Irak et le chaos libérateur tant martelé par les stratèges et conseillers des Néo Cons tardait à venir. Les bombardements civilticides du Liban par Israël en juillet/août de la même année ne parvinrent pas non plus à conforter l’idée d’un nouveau Moyen-Orient que les américains démocratiseraient de force à leur guise.

Un rapport présenté par Joseph Nye et Richard Armitage recommanda, dés 2007, un changement de politique étrangère ; les Etats-Unis, dont l’image s’était sérieusement dégradée à peu près partout dans le monde, y compris chez leurs alliés traditionnels, devaient à nouveau allier force et intelligence pour redresser la situation ; le programme « Smart Power » était né.

La débâcle des Néo Cons et l’élection de Barak Obama, quelques mois plus tard, procédaient certes de la volonté d’une majorité écrasante des citoyens américains de sanctionner une politique qui n’a pas vu venir la crise financière puis économique de 2007/2008. Mais elles traduisaient également une volonté d’en finir avec une politique étrangère jusque là trop centrée sur la guerre contre le terrorisme et qui avait mené à l’impasse en Irak et en Afghanistan, avec la défaite morale et la dégradation, que l’on connaît, de l’image de l’Amérique. Les autocrates et dictateurs arabes, eux, ne semblaient pas saisir - ou faisaient semblant de ne pas saisir - le sens de ce changement de politique étrangère que le successeur de Georges Walker Bush alla devoir opérer pour sortir l’Amérique de l’impasse et la réconcilier avec le reste du monde.

La majorité des dirigeants arabes, à leur tête Ben Ali et Moubarak, a ainsi continué à se contenter de la même vielle stratégie de maintien au pouvoir, qui consiste à assurer une représentation sans failles des intérêts américains dans le pays et dans la région, tout en se présentant comme le meilleur rempart contre un islamisme instrumentalisé ou crée de toutes pièces, et ce, bien entendu, en l’absence d’une prise en compte sérieuse des risques latents d’explosion sociale, ni de la moindre réforme politique, digne de ce nom, dans ces pays. Bien au contraire, la corruption, la répression des libertés et les inégalités sociales y gagnaient, chaque jour davantage, en ampleur.

Et c’est probablement dans le cadre de ce programme « Smart Power » que les fuites de WikiLeaks auraient été organisées à la fin de 2010, par la CIA et le département d’Etat américain, pour corriger l’image d’une politique étrangère américaine devenue, aux yeux de l’opinion mondiale, non crédible, amorale et en contradiction même avec les valeurs de liberté et de démocratie qui fondent la culture et l’histoire de l’Amérique.

Ce décalage entre le « Smart Power » américain et l’attitude des autocraties et dictatures arabes s’est d’ailleurs révélé au grand jour, lorsque Ben Ali ou Moubarak, complètement dépassés par les évènements, ne trouvèrent guerre mieux que d’agiter la menace du danger islamiste ou lorsque Kadhafi, en pleine folie meurtrière, semble ne plus avoir qu’Al Qaeda à la bouche !

La meilleure des issues pour ce printemps arabe aurait été qu’il parvienne à se passer de toute intervention militaire extérieure. Kadhafi a malheureusement tout fait pour qu’il n’en soit pas ainsi en Libye. Mais, le fait que la Tunisie, l’un des pays arabes les plus développés humainement, et l’Egypte, le plus influent parmi eux, aient déjà fait leur révolution et sérieusement engagé la transition constituera sans doute un atout considérable pour une ouverture démocratique irréversible dans le monde arabe.

Certes, le passage de l’autocratie ou la dictature vers la souveraineté des peuples arabes sera long et difficile. Mais, l’effet d’émulation qui opère déjà entre ces pays, ainsi que vis-à-vis des puissances montantes dans la région que sont la Turquie et l’Iran, devrait aider à consolider et à accélérer la transition. Plus rien ne semble désormais pourvoir remettre en cause le printemps arabe.

par Ben Khabou lundi 21 mars 2011 - 4 réactions
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  • Par Ben Khabou (xxx.xxx.xxx.135) 21 mars 2011 12:21
    Ben Khabou

    Bonjour Alpo,

    L’armée est faite pour faire la guerre. Elle n’est pas et ne saurait être l’ennemi du peuple. L’existence d’une armée forte et organisée a permis à la Tunisie et à l’Égypte de chasser leurs dictateurs et les partis au pouvoir et d’éviter le bain de sang et peut-être le pire. C’est aussi rassurant pour le monde extérieur. Kadhafi et Saleh auraient déjà connu le même sort que Ben Ali et Moubarak s’il y avait une armée digne de ce nom dans ces pays.

    L’ennemi du peuple c’est de penser que quelqu’un d’autre (surtout les partis politiques) ferait la révolution à sa place. Et vous avez raison, c’est là où ça devient difficile et long. Le peuple Turc a mis 80 ans sous la dictature militaire pour prendre enfin son destin en main.

  • Par Ben Khabou (xxx.xxx.xxx.135) 21 mars 2011 13:27
    Ben Khabou

    D’accord, l’armée en Algérie a pu assassiner Boudiaf et mettre à sa place des marionnettes. De là à dire qu’elle peut-elle mater dans la durée une vraie révolution ! je ne le pense pas.

    Que les hauts gradés de l’armée s’impliquent dans le pouvoir est tout à fait normal. De là à ce qu’ils ordonnent à leurs soldats de mater durablement une révolution et de tuer les leurs parce qu’ils se révoltent contre la police et les politiques, voilà ce qui ne me parait pas réaliste !

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