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Accueil du site > Actualités > International > Le Protocole de Maputo : Du scandale de l’hypocrisie...

Le Protocole de Maputo : Du scandale de l’hypocrisie...

Il y a quelques semaines, le Cameroun des gens pieux, de la jeunesse immaculée, celle qui porte le voile de la candeur et revête le manteau de la morale est descendu dans les rues pour crier leur colère contre la ratification du Protocole à la Chartre Africaine aux droits de l’Homme et des Peuples relatif aux droits de la Femme, encore connu sous le vocable « Protocole de Maputo »..

Ils étaient des milliers sous le soleil de plomb amassés derrière les soutanes vertueuses, ces prêtres et autres représentants du clergé revigorés par ce parfum de vrai faux scandale et sortis de leur longue hibernation, qui conduisaient cette immense troupeau assurée d’incarner la rectitude spirituelle face à ce Protocole hautement « satanique ».. Lesbianisme, avortement libre, éclatement de la notion de famille africaine traditionnelle, etc. les griefs ne manquent pas contre cette « dépravation juridique » portée secrètement comme à l’accoutumé par les « blancs » qui veulent imposer au pauvre africain leur « perversité », un peu comme si malgré la masse intellectuelle importante qui s’ennuie dans nos « elobis[1] » nous n’étions pas capable de réfléchir par nous-même sur notre propre évolution, de rectifier nos dérives et de reformer notre système de pensée.. Il est impossible que les « longs crayons » soient capable de mettre leur matière grise au service du bien-être général et contribuer au développement des consciences, après les mêmes s’étoufferont d’entendre dire que « l’homme africain n’es pas assez entré dans l’histoire », au bord de l’immobilité intellectuelle..

Mais passons, ils étaient versés dans les rues de Douala sous les pancartes dénonçant la pédérastie du régime, l’établissement de Sodome et Gomorrhe et toutes les inspirations qui se ramassent dans les caniveaux du ridicule, près de 15 000 personnes ce 11 juillet 2009 réunis pour crucifier un Protocole génocidaire de la vertu et de l’identité africaine, une mobilisation inscrite en droite ligne sur la politique de vigilance chrétienne universelle et qualifiée de citoyenne par les organisateurs.. Plusieurs personnes interrogées ont estimé ne pas vraiment connaître les dispositions de ce Protocole mais être particulièrement offensés par la promotion de l’avortement et de l’homosexualité qui constituent de graves régressions pour l’Afrique.. D’autres ont souligné n’être d’aucune confession religieuse mais préoccupés par l’avenir moral d’un pays selon eux peu enclin à éradiquer les pratiques déviantes.. Pour certains des leaders de ce mouvement protestataire, il faut rejeter en bloc les dispositions de ce Protocole du « Diable » influencées par l’extrême gauche occidentale principalement européenne.. Chacun dans ce défilé de « citoyens en colère » avait son idée du Protocole de Maputo, subjectivement déformée et calquée sur ses propres peurs..

Alors quel est le problème avec ce Protocole qui réussit l’exploit de reléguer à l’arrière-plan les urgences sociales et économiques à l’instar du chômage « des gars ici dehors » ? C’est à la fois risible et inquiétant.. La protestation s’est concentrée sur le très contesté article 14 du Protocole, donnant d’après ses principaux détracteurs, « la permission de tuer non seulement les enfants à naître conçu par un viol ou l’inceste, mais ceux qui peuvent mettre en danger la santé mentale de la mère », et même qu’il « menace la destruction de la prochaine génération d’enfants africains », pour faire dans le catastrophisme on n’y est pas allé de main morte.. Sans parler du fait qu’il permettrait « l’éradication des cultures africaines », celles qui autorisent de vieux pervers à épouser des enfants, à mutiler les parties génitales de jeunes filles, de frapper et de maltraiter impunément les femmes ? Ou celles qui obligeraient une femme à mettre au monde un enfant même si elle n’en veut pas, sous la contrainte « sociétale » et « familiale » ? Ou celles qui ignorent la notion d’espacement des naissances, la femme devenant une machine à pondre des enfants ? Ou celles qui considèrent les femmes comme de faibles femelles, dont le domaine de compétence se limite aux besognes domestiques, ne devant pas s’instruire et restées des objets dociles, soumises ? Mais de quelles cultures africaines parle-t-on ? De plus en plus de jeunes camerounaises sortent diplômées des universités, aussi percutantes académiquement que les garçons, ayant l’ambition d’assumer les mêmes responsabilités que leurs amis, elles ne souhaitent qu’une seule chose : devenir des acteurs à part entière d’une société en pleine reconstruction et tenir un rôle prépondérant dans le processus de développement.. Alors demander la fin de la discrimination comme l’exige le Protocole de Maputo, le libre développement de la personnalité de la femme, vassale ancestrale de l’homme, le respect de sa dignité et la prise en compte de sa parole, est-il vraiment une régression morale ?

Voici l’article 14 en entier :

    1. Les États assurent le respect et la promotion des droits de la femme à la santé, y compris la santé sexuelle et reproductive. Ces droits comprennent :

      a) le droit d’exercer un contrôle sur leur fécondité ;
      b) le droit de décider de leur maternité, du nombre d’enfants et de l’espacement des naissances ;
      c) le libre choix des méthodes de contraception ;
      d) le droit de se protéger et d’être protégées contre les infections sexuellement transmissibles, y compris le VIH/SIDA ;
      e) le droit d’être informées de leur état de santé et de l’état de santé de leur partenaire, en particulier en cas d’infections sexuellement transmissibles, y compris le VIH/SIDA, conformément aux normes et aux pratiques internationalement reconnues ;
      f) le droit à l’éducation sur la planification familiale.
    2. Les États prennent toutes les mesures appropriées pour :

a) assurer l’accès des femmes aux services de santé adéquats, à des coûts abordables et à des distances raisonnables, y compris les programmes d’information, d’éducation et de communication pour les femmes, en particulier celles vivant en milieu rural ;

b) fournir aux femmes des services pré et postnatals et nutritionnels pendant la grossesse et la période d’allaitement et améliorer les services existants ;

c) protéger les droits reproductifs des femmes, particulièrement en autorisant l’avortement médicalisé, en cas d’agression sexuelle, de viol, d’inceste et lorsque la grossesse met en danger la santé mentale et physique de la mère ou la vie de la mère ou du fœtus.

Soulignons par ailleurs que le dernier dispositif de cet article est en vigueur au Cameroun depuis les années 1970, ainsi que dans la plupart des Etats africains, en manifestant massivement pour une pseudo aberration juridique, les moralisateurs de Douala ont réussi la démonstration parfaite de leur ignorance des lois nationales sous lesquelles ils sont gouvernés et du manque de consistance d’une lutte qui semble, au-delà du brouhaha anti sodomique, se situer sur le champs politique... Il faut être naïf pour ne pas voir dans cette excitation populaire une volonté inavouée, peu courageuse, de mettre à mal un régime politique à bout de souffle, végétatif, maintenu coûte-que-coûte par une sorte d’assistance respiratoire occidentale... Briser le Protocole de Maputo, ratifié par le Parlement au deux tiers aux couleurs du parti au pouvoir, c’est tenter de mettre à mal l’autorité d’un Président énigmatique et distant des attentes du peuple... Mais dans cette tentative maladroite et mesquine, les pourfendeurs du Protocole de Maputo prennent le risque de fragiliser l’effectivité de cette révolution juridique dans un pays où la violence faite aux femmes ne s’est pas aussi bien portée, et l’inégalité des femmes face à la justice des hommes, profonde...

Les prélats sont les gardiens de la morale et non les propriétaires exclusifs.. Entrer en croisade contre un Protocole qui va donner à la femme africaine, urbaine et rurale, une place majeure dans les sociétés locales, modifiant au passage les « modèles de comportements socioculturels de la femme et de l’homme » par une éducation publique sur le mythe de la supériorité du Mâle tout-puissant, est simplement irresponsable et passible comme sur le cas du VIH/SIDA d’une condamnation pour non assistance en personne en danger..

Une femme qui veut avorter le fera, qu’importe que l’avortement soit légal ou pas.. L’avortement se pratique clandestinement au Cameroun, dans les cabinets de médecins, derrière les vitres feutrées des hôpitaux publics, dans les « sous-quartiers » avec des moyens rudimentaires et particulièrement dangereux.. Mais à quel prix ? Celui d’une stérilité probable faute de prise en charge conséquente, celui d’une mort malheureuse due à l’amateurisme et le bricolage, celui d’une véritable mafia instaurée extorquant aux jeunes filles désemparées de fortes sommes d’argent.. Ceux qui dans les rues de Douala ont battu le pavé pour réclamer l’anéantissement du Protocole de Maputo, les mêmes on retrouvera dans l’obscurité des couloirs des cliniques spécialisées, attendant dans l’angoisse que l’on délivre leur « fille » ou leur « petite amie » de ce « fardeau ».. C’est bien là la beauté de l’hypocrisie..

Le combat pour la vie est un combat que chaque être humain se doit de mener avec toute l’énergie possible.. Mais le combat pour la survie d’une femme menacée par une grossesse difficile ne l’est pas moins.. Il n’est pas humain que d’exiger d’une jeune fille qu’elle puisse accoucher du fruit de son viol, il n’est pas concevable de forcer une femme à préserver dans ses entrailles le résultat d’un inceste, il n’est non plus imaginable de retirer le choix à une enfant de garder ou non un fœtus issu d’une erreur de jeunesse ou d’un accident.. Sur le plan éthique, nul n’a le droit de supprimer une vie, certes, mais une vie n’en vaut-elle pas une autre ? Ne devrions-nous pas avoir le droit de choisir notre destin, d’accepter ou non certaines situations, l’avortement ne relève t-il pas au fond de la vie privée de chacun, de son intimité ?

Et que dire de l’homosexualité soupçonnée d’être le serpent de mer de ce Protocole caillassé.. A entendre certains manifestants dans les rues de Douala et de Yaoundé, des chefs religieux, le Protocole de Maputo c’est l’institutionnalisation africaine de la sodomie et du lesbianisme.. Il est donc du devoir de chaque chrétien d’interdire « l’introduction de ces bestialités » au nom de la pérennisation de l’espèce, comment pourrait-on « multipliez l’humanité » si ce mode de vie « honteux » devenait la norme ? Et de conclure dans une véhémence époustouflante : « nous n’accepterons jamais l’homosexualité au Cameroun ! ».. Si le Protocole dans son article 3 appelle au respect du « libre développement de la personnalité » de la femme africaine et que le préambule interpelle les Etats partis à éradiquer les « discriminations et de violence fondée sur le sexe », explicitement l’homosexualité n’y est pas abordée.. Certains continuent à voir dans cette formulation de l’article 3, une savante manière de faire passer en douce une pilule amère auprès des ténors des mœurs conservatrices.. Seule l’interprétation d’une Cour africaine des droits de l’homme et des peuples pourraient y apporter de la clarté ; en attendant, cette petite phrase déchaîne les passions, et une homophobie hystérique..

Les homosexuels sont-ils des sous-hommes ? Moins intelligents que les hétérosexuels ? Plus criminels ? Incapables d’accomplir les mêmes taches que les êtres « normaux » ? Foncièrement incompétents ? Aucun Etat n’a le droit de s’octroyer le droit de regard sur ce qui se fait dans l’intimité des individus, il n’est pas dans son rôle de dilapider l’argent du contribuable dans la condamnation pénale de pratiques sexuels entre adultes consentants effectués dans un cadre privé, non qualifiables de tares ou non universellement reconnus comme des déviances.. Cet argent et ce temps peuvent servir à l’amélioration des conditions de vie de millions de citoyens au lieu de l’instauration d’une sorte de voyeurisme d’Etat, car c’est bien là de ce dont il s’agit.. 

Pour les débrouillards de l’underground – des ghettos, ceux qui triment chaque jour contre la misère, les tracasseries de l’administration publique, des agents étatiques corrompus, avec des clients de plus en plus rares et difficiles, l’euphorie autour de ce Protocole est presque indécente.. Où étaient-ils ces fameux gardiens de la morale lorsqu’en février 2008, les camerounais revendiquaient contre la cherté de la vie ? Où étaient-ils pour dénoncer dans les rues ensanglantées de Douala, de Bamenda et de Yaoundé l’immoralité du gaspillage, de la corruption et du vandalisme économique ? Les mêmes soutanes qui se terraient à l’ombre du crucifix, préférant brûlés des cierges pour les innocents abattus comme des moins-que-rien, se targuent aujourd’hui d’être le fer de lance d’un combat pour la vertu alors que les vraies batailles que des milliers de jeunes mènent quotidiennement sont perdues en laissant sur le carreau social des espoirs brisés.. Si la mobilisation populaire pouvait être de la même intensité quand des lois liberticides, insupportables sont votées par le parlement, le Cameroun ne serait pas un royaume gouverné par des zombies, mais hélas !

En fin de compte, en écoutant encore cette semaine des soit disant spécialistes verser dans le populisme ; décrier la « malédiction homosexuelle » qui s’est abattue sur le Cameroun, du « libertinage sexuel » qu’accompagne le Protocole de Maputo, du « génocide des fœtus » qu’il porte, l’on a envi de leur dire « grandissez un petit peu ! ».. Chacun a le droit de vivre sa vie comme il l’entend.. Ceux qui n’ont rien à se reprocher, qu’ils résolvent leurs problèmes sans regarder ceux des autres.. Ce Protocole vise à donner la liberté de choisir, la possibilité de vivre son existence pleinement, homme et femme.. A entendre les opposants à ce Protocole, on dirait qu’ils sont des anges et les autres des démons.. En s’appuyant sur la Bible, le Coran et tout le reste, ils omettent le plus fondamental : le « Aimez-vous les uns les autres », clé de la tolérance universelle et preuve d’une certaine sagesse.. La priorité pour de nombreux camerounais ainsi que pour la jeunesse africaine, c’est de trouver un boulot décent, posséder une maison moderne, assurer le bien-être de la famille et de décider conjointement avec leurs épouses de leur planning familial, bref se mettre à la poursuite du bonheur.. Autant d’aspirations auxquelles répond fortement le Protocole de Maputo..


[1] Quartiers populaires et très pauvres.


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