Il a réussi à redonner de la fierté à un peuple qui s’est senti brisé avec la défaite politique et idéologique du communisme. Sa popularité s’est cependant fondée sur un système policier qui malmène la démocratie. Depuis décembre 2011, des yeux s’ouvrent…
Dimanche 7 octobre 2012, Vladimir Vladimirovitch Poutine a 60 ans. Il arrive à un âge canonique, l’ancien âge de la retraite ; mais c’est encore jeune pour quelqu’un qui est au pouvoir depuis près de treize ans et qui compte bien y rester.
Chavez, élu à la russe
Son ami Hugo Chavez, deux ans plus jeune mais au pouvoir un ans plus tôt que lui (depuis le 2 février 1999), lui, va essayer à se faire réélire une nouvelle fois ce même dimanche. Il avait été déjà élu trois fois : le 6 décembre 1998 (56%), le 30 juillet 2000 (59,5%), le 3 décembre 2006 (63%) et peut-être ce 7 octobre 2012.
Pourtant l’article 230 de la Constitution vénézuelienne qu’il avait lui-même promulguée le 20 décembre 1999 interdisait ce cumul successif de plus de deux mandats : « Le mandat du Président de la République est de six ans. Le Président peut être réélu et seulement une fois pour un mandat supplémentaire. ».
Chavez a donc voulu faire un référendum pour supprimer les huit derniers mots de cet article. Mais le référendum du 2 décembre 2007 l’a rejeté avec 50,7% de non. Qu’importe, Chavez réorganisa un nouveau référendum le 15 février 2009 qu’il gagna, cette fois-ci, avec 54,8% de oui. Chavez a pu donc se présenter pour l’élection présidentielle du 7 octobre 2012.
Ailleurs, cette interdiction des trois mandats successifs a été rajoutée dans un amendement à la Constitution des États-Unis (22e amendement du 27 février 1951) après la "longue" Présidence de Franklin Delano Roosevelt (4 mars 1933 au 12 avril 1945). Elle a été également rajoutée à la Constitution française par le Président Nicolas Sarkozy lors de la révision du 23 juillet 2008. Elle est également dans la Constitution russe.
Et justement, revenons à Poutine. Poutine était un ovni dans la politique intérieure russe en 1999.
La lente agonie du système Eltsine
Le Président Boris Eltsine (mort le 23 avril 2007 à 76 ans, en pleine élection présidentielle française), parfois sous la dépendance de l’alcool, en était arrivé à changer de Premier Ministre sur un simple caprice. Ces changements d’humeur étaient d’autant plus inquiétants qu’il recherchait en eux son éventuel dauphin.
Aux côtés d’Egor Gaïdar, nommé (à 36 ans) le 15 juin 1992 (mort le 16 décembre 2009), de Viktor Tchernomyrdine, nommé (à 54 ans) le 15 décembre 1992 (mort le 3 novembre 2010), de Sergueï Kirienko, nommé (à 36 ans) le 23 mars 1998, d’Evgueni Primakov, nommé (à 69 ans) après le krach le 11 septembre 1998, de Sergueï Stepachine, nommé (à 47 ans) le 19 mai 1999, Eltsine songeait aussi à d’autres héritiers possibles avec les influents Vice-Premiers Ministres Anatoli Tchoubaïs (44 ans en 1999) et Boris Nemtsov (40 ans en 1999), ou encore des oligarques, comme le très puissant maire de Moscou, Youri Loujov (63 ans en 1999), et en 1996, il y avait même eu l’hypothèse de son garde du corps personnel, Alexandre Korjakov (48 ans en 1999) ou d’un autre général, devenu très populaire, Alexandre Lebed (49 ans en 1999, mort le 28 avril 2002 d’un accident d’hélicoptère, lui aussi en pleine élection présidentielle française).
Le KBG proche du pouvoir
Finalement, à la surprise générale, Boris Eltsine nomma un récent directeur du FSB (ex-KGB) à la tête du gouvernement russe le 9 août 1999. Lieutenant-colonel assez froid basé en Allemagne de l’Est, Vladimir Poutine est, comme Anatoli Tchoubaïs et Dimitri Medvedev, un "enfant" d’Anatoli Sobtchak (62 ans en 1999, mort le 20 février 2000), élève du professeur de droit et collaborateur du maire de Saint-Pétersbourg jusqu’à sa défaite municipale en 1996. Au moment de sa nomination, Poutine avait 46 ans.
Et visiblement, cela semblait le "bon" successeur pour le clan Eltsine. À savoir, discret, efficace et supposé "manœuvrable". Inconnu du grand public, Vladimir Poutine se créa vite une popularité auprès des Russes par ses propos "musclés", sans langue de bois, et par son engagement dans la seconde guerre en Tchétchénie (à partir du 1er octobre 1999). À Astana, par exemple, il se déclarait « prêt à buter les terroristes jusque dans les chiottes ».
C’est lui qui mena les élections législatives du 18 décembre 1999 qu’il a gagnées même si la Douma restait émiettée en de nombreux partis. Avec son futur parti "Russie unie", Poutine allait obtenir plus tard la majorité aux élections législatives du 7 décembre 2003 (221 sièges sur 450), du 2 décembre 2007 (avec 315 sièges sur 450 !) et du 4 décembre 2011 (238 sièges sur 450), ces dernières ayant été contestées par de nombreuses manifestations qui furent réprimées.

Malade et épuisé, Boris Eltsine a mis en scène sa dernière surprise lors de son allocution des vœux le 31 décembre 1999 en annonçant sa démission immédiate et en transférant en direct à la télévision ses pouvoirs à Vladimir Poutine, le Premier Ministre étant chargé d’assurer l’intérim selon la Constitution russe.
L’objectif était atteint pour le clan Eltsine, celui de l’immunité, pour ne pas dire l’impunité, pour toutes les éventuelles malversations réalisées par le clan au cours des privations des entreprises d’État.
Opération de séduction réussie
Pour être populaire, Poutine a multiplié les scènes médiatiques où il prenait le beau rôle. Les Russes l’ont ainsi vu comme un skieur, un nageur, un judoka (ceinture noire, il a édité une vidéo de formation pour le judo lors d’un récent anniversaire), un chasseur, un tireur, un pêcheur… n’hésitant pas à parler "cru" et à montrer ses biscotos. Bref, il s’est fabriqué le mythe du héros.

Résultat, c’est sans beaucoup de surprise qu’il a été élu le 26 mars 2000 avec 52,5% dès le premier tour. Ce n’est qu’à cette date que Vladimir Poutine a pris la mesure de sa puissance. D’une part, il a cherché à restaurer l’État qui s’était effondré depuis la chute de l’Union Soviétique à Noël 1991 en "déseltsinisant" l’économie russe. Cela a fait beaucoup de victimes, parmi les oligarques, en particulier le milliardaire Mikhaïl Khodorkovski, toujours détenu en Sibérie, et Poutine a ainsi pu placer ses propres hommes (notons qu’il n’y a aucune femme à de hautes responsabilités dans son entourage).

La première épreuve internationale de Poutine se déroula paradoxalement au centre économique de son ancien ennemi de la guerre froide : le 11 septembre 2001, Poutine fut l’un des premiers chefs d’État à réagir aux attentats du World Trade Center et du Pentagone et a assuré les Américains de sa grande solidarité.
Cette réaction fut la fin définitive de la guerre froide et la mise en place d’un nouveau monde où l’ennemi serait plus le terrorisme international, en particulier islamiste, que des nations identifiables. À ce titre, la "croisade" de George W. Bush s’inscrivait très bien dans la guerre contre les Tchétchènes et contre toutes les factions des régions islamiques de la Russie. L’ouverture de l’Asie centrale à l’armée américaine pour la guerre en Afghanistan (en particulier en Ouzbékistan) a cependant inquiété les militaires russes.
"Poutinisation" de l’administration russe
Très vite, Poutine n’a eu plus qu’un mot d’ordre, faire renaître la grandeur de la Russie et redonner la dignité à son peuple, par des moyens assez brutaux. Réorienter l’économie nationale de manière plus dirigiste, recontrôler la plupart des leviers de la démocratie (en particulier la presse et la télévision), et également, trouver un moyen de durcir le ton face aux États-Unis. En 2003, Vladimir Poutine s’est alors pris au jeu d’une entente tripartite entre la Russie, la France et l’Allemagne en multipliant les rencontres avec Jacques Chirac et Gerhard Schröder, le 11 avril 2003 à Saint-Pétersbourg, le 31 août 2004 à Sotchi, le 18 mars 2005 à Paris, le 3 juillet 2005 à Kaliningrad (pour le 750e anniversaire de l’enclave), etc.

Le 14 mars 2004, Vladimir Poutine fut réélu au premier tour avec 71,2%. "On" lui a donné les coudées franches. Il n’a pas hésité donc à jouer les rapports de force et à replacer les relations internationales autour des ressources énergétiques de la Russie, en particulier le pétrole et le gaz. Gazprom est ainsi considéré en décembre 2005 comme « un puissant levier d’influence économique e politique sur le reste du monde ». Parmi les patrons de Gazprom, il y a eu Viktor Tchernomyrdine de 1989 à 1992, Dimitri Medvedev de 2002 à 2003 et Viktor Zoubkov en 2008.
Résultat sur le plan diplomatique, si la Russie a accepté de fermer les yeux en Libye, elle reste un allié tacite de l’Iran et elle refuse obstinément au Conseil de sécurité de l’ONU toute solution internationale en Syrie en proie aux massacres des populations civiles par son dictateur Bachar El-Assad.
Comment contourner l’esprit des institutions ?
À l’approche de la fin de son deuxième mandat présidentiel de quatre ans, Vladimir Poutine s’est retrouvé avec la même impasse constitutionnelle qu’Hugo Chavez. Mais contrairement à ce dernier, il a préféré contourner l’obstacle d’interdiction d’un troisième mandat successif en choisissant un jeune économiste de 42 ans, d’inspiration libérale et sociale comme successeur. Bénéficiant du parti de Vladimir Poutine, Dimitri Medvedev a été élu le 2 mars 2008 dès le premier tour avec 70,3% alors qu’il n’était pas connu.

Le deal entre les deux hommes était clair : Medvedev a pris ses fonctions le 7 mai 2008, et il a nommé le lendemain Poutine à la tête du gouvernement. Ainsi, en redevenant Premier Ministre, Poutine a réussi à conserver habilement le pouvoir tout en respectant à la lettre la Constitution russe.
Comme les élections législatives du 2 décembre 2007 avaient donné à son parti la majorité qualifiée (deux tiers) pour réviser la Constitution, Poutine ne tarda pas, en décembre 2008, à en profiter pour réformer la Constitution… Pas pour supprimer l’interdiction du troisième mandat successif, mais pour prolonger la durée du mandat de quatre à six ans (six ans, comme au Venezuela !).
Le match tant souhaité Medvedev vs Poutine…




Depuis plus de cinq ans, le Front civique uni organise des manifestations sous la houlette de Gary Kasparov (49 ans), célèbre champion du monde d’échecs (de 1985 à 2000), soutenues par des personnalités comme Mikhaïl Kassianov (54 ans), ancien premier Premier Ministre de Poutine (du 7 mai 2000 au 24 février 2004) et Boris Nemtsov (l’ancien poulain de Boris Eltsine). Mais elles ont conduit pour l’instant à l’impasse.

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