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Les affiches électorales de « la Ligue du Nord » italienne : le discrédit du débat démocratique

Avec 8,3 % des suffrages aux dernières élections législatives italiennes du 13 et 14 avril 2008, la « Lega Nord - Padania », la Ligue du Nord, alliée du « Peuple de la liberté » de Silvio Berlusconi, a retrouvé un résultat électoral comparable à celui du début des années 90. Tombée en 2001 à 3,9 % des voix, elle a donc multiplié son score par deux. Est-ce le résultat d’une campagne d’affichage dont la frappe paraît avoir été calibrée en fonction de l’électorat visé ?

On est frappé, en tout cas, par la violence des affiches et leur simplisme. La « Lega Nord », on le sait, a pour fonds de commerce deux haines recuites : celle du Sud du pays traité de parasite et celle de l’immigration dénoncée comme une invasion. Réduite à ces deux obsessions, une telle politique ne s’embarrasse pas de nuance. Elle donne prise à une mise en image et en slogan qui ne répugne à aucune outrance pour circonvenir les esprits : il s’agit moins de les raisonner que de les sonner pour arracher des votes.

Entretenir la peur de l’immigration

L’immigration fait ainsi l’objet d’une comparaison stupéfiante pour déclencher les réflexes innés de répulsion et de peur attendus. À l’en croire, le sort imminent qui menace les Italiens est à rapprocher de celui subi par les Indiens d’Amérique, ni plus ni moins. Le spectateur de western le plus inculte sait de quoi il retourne. L’image stéréotypée du chef Indien coiffé de sa parure de plumes suffit par métonymie à offrir la partie pour le tout constitué à la fois des peuples qui occupaient le sol américain avant l’arrivée des colons européens et de la tragédie qui a résulté de cette confrontation. La légende en guise de slogan prétend en donner l’explication : elle établit une relation de cause à effet entre une immigration non contrôlée et les réserves où les Indiens ont fini par être enfermés par les immigrés usurpateurs de leur sol : « Ils n’ont pas pu réguler l’immigration ! est-il écrit. Maintenant, ils vivent dans des réserves. Pensez-y ». Or, les situations sont-elles comparables ? La même tragédie guette-t-elle vraiment les Italiens d’aujourd’hui ?

Cette référence de la « Lega-Nord » surprend toutefois par le contre-pied qu’elle implique. Ce n’était assurément pas l’enseignement que n’ont cessé de dispenser autrefois les westerns américains, attachés au contraire à chanter la geste des héroïques cow-boys dans la conquête du « Far West » arraché aux tribus sauvages et sanguinaires. On ne s’attendait pas à ce que la « Lega-Nord » incitât son électorat à s’identifier aux Indiens, en rejetant, par une distribution manichéenne des rôles, les colons européens dans le camp du Mal, identifiés, eux, aux immigrés d’aujourd’hui. Que l’on sache, son allié, le chef d’entreprise milliardaire Berlusconi est un admirateur et un imitateur de l’ « american way of life ». Il l’a montré lors d’un précédent mandat entre 2001 et 2006. On l’a vu s’aligner résolument sur la politique extérieure des Etats-Unis, la solidarité européenne dût-elle en faire les frais.

Comment peut être reçue aux Etats-Unis une telle lecture de leur histoire par l’allié du nouveau président du Conseil italien ? La « Lega-Nord » ne s’en est guère souciée. Tout est bon à ce parti sans scrupule dans la chasse aux voix, y compris celles de gens qu’il sait assez frustes pour ne même pas se rendre compte qu’il les méprise cordialement en leur servant pareille outrance.

Entretenir le mépris du Sud du pays

La « Lega-Nord » ne fait pas davantage dans la dentelle quand, pour déclencher le même réflexe inné de répulsion, elle vomit son mépris du Sud du pays, accusé de vampiriser la richesse du Nord. Il faut dire que la région de Naples lui a offert sur un plateau un stimulus de choix : l’amoncellement des ordures dans les villes de Campanie et la campagne environnante, sur les pentes du Vésuve comme aux abords de Pompéi.

Ce n’est plus ici une comparaison qui est faite entre quatre personnalités, dont l’ancien président du conseil, Romano Prodi, et les tas d’ordures photographiés où leur tête a roulé ; c’est une image paradoxale qui identifie chacune d’elles aux détritus eux-mêmes. La solution du paradoxe suppose que toutes les quatre sont également par métonymie présentées comme la cause de l’effet désastreux dénoncé. Et par une seconde métonymie, offrant inversement cette fois l’effet pour la cause, le lecteur est renvoyé des têtes qui ont roulé dans les immondices, à la décapitation symbolique qui a précédé pour l’expiation de leur crime.

Dans un contraste aussi violent opposant le Nord au Sud, un superbe jeu de mots entre « rifiuti  » / « rifiutiamo » ou « rifiuta » offre une équation de sons qui se donne naturellement pour une équation de sens : « RIFIUTIamoli - il NORD rifiuta l’immondizia » - Refusons-les - Le NORD refuse les ordures. Le mot « rifiuti » (ordures) symbolisant le Sud est ainsi identifié à l’acte qui symbolise le choix du Nord : le refus (« rifiutiamo », « rifiuta » - refusons, refuse). Dans un même réflexe de répulsion sont ainsi refusés par le Nord les ordures du Sud, qu’il s’agisse des déchets ou de politiques qualifiés d’« ordures ».

Là encore, on est surpris par l’inversion des rôles qu’opère cette curieuse distribution manichéenne  : on ne s’attendait pas à trouver dans le camp du Mal, parmi les corrompus, une personnalité réputée intègre comme Romano Prodi. Ce n’est tout de même pas lui, en effet, qu’on a vu assiégé de procédures depuis plus de dix ans, mais l’allié de la « Lega-Nord », S. Berlusconi, allant jusqu’à tripatouiller - pardon ! réformer - les lois pour échapper à leur rigueur.

En outre, il se murmure que, si les décharges débordent dans la région de Naples, ce serait le résultat d’ententes juteuses entre mafieux du Nord et du Sud pour évacuer vers le Sud une partie des déchets toxiques du Nord. Or, le problème n’est pas nouveau, il se pose depuis une dizaine d’années. Il ne semble pas qu’en cinq ans de mandat entre 2001 et 2006 le gouvernement de Berlusconi ait fait davantage que le gouvernement Prodi en deux ans entre 2006 et 2008.

Les autres affiches sont du même tonneau. Sur l’une, on voit une volumineuse « mamma » située au Sud de la botte italienne tendre son panier d’œufs au cul d’une poule de « Padanie » en train de pondre. Et le slogan d’enfoncer le clou : « Réveille-toi, Padanien ! Avec la Lega-Nord contre Rome la voleuse ». Sur d’autres, Umberto Bossi, le chef de la « Lega-Nord », s’exhibe le poing levé tantôt pour réclamer « Moins de taxes pour Rome et plus d’argent pour les retraités ! », tantôt pour assurer à chaque citoyen que « Plus loin (on sera) de Rome, plus (on sera) près de (lui) ».

Avec la « Lega-Nord », le débat démocratique est réduit à sa plus simple expression, celle des représentations sommaires et des pulsions primaires les plus violentes. Or, il s’est trouvé 8,3 % des électeurs (et jusqu’à 27 % en Vénétie) pour y adhérer. Cela suffit sans doute à donner une majorité de gouvernement, mais aussi à ôter une bonne part de son crédit au débat démocratique.

Paul Villach

par Paul Villach lundi 28 avril 2008 - 115 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par fergus (xxx.xxx.xxx.118) 28 avril 2008 14:29
    Fergus

    Eh oui ! Et malheureusement, tout le reste de la communication politique en campagne est à l’unisson : démagogie, populisme, marketing sont devenus les principaux vecteurs de la réussite électorale. Le pire est que ça fonctionne. Plus le candidat allie des talents de bonimenteur à une communication qui sait flatter les instincts de la population plutôt que sa raison, plus il a de chances d’être élu. C’est ce qui s’est passé avec Berlusconi, pourtant resté sur deux échecs majeurs et lesté de multiples casseroles judiciaires. C’est, à un degré à peine moindre, ce qui s’est également passé avec Sarkozy, héritier d’un pouvoir déliquescent mais prodigue en rodomontades flatteuses. Hélas pour la démocratie !

  • Par LE CHAT (xxx.xxx.xxx.148) 28 avril 2008 12:04
    LE CHAT

    au moins c’est clair ! on sait pour qui on vote !

  • Par masuyer (xxx.xxx.xxx.64) 29 avril 2008 13:38
    masuyer

    Italiasiempre,

    il ne me semble pas que l’article soit particulièrement simpliste (il n’y a pas confusion entre La Ligue du Nord et les Italiens même du Nord). Il aurait peut-être été intéressant de dépasse le cadre italien et inscrire cette analyse des affiches de la Ligue dans un histoire de l’affiche d’extrême-droite. Notamment dans cette inversion systématique des codes et des valeurs (je pense à la mystique de "l’invasion"). A noter que la thématique de "l’indien" revient souvent dans les discours actuels des indépendantistes et de l’extrême-droite européenne.

    L’article simpliste aurait pris prétexte de ces affiches pour faire des italiens un peuple "culturellement" fasciste. Ca ne vous rappelle rien ce genre d’amalgames ?

    Il y a par contre un phénomène intéressant et qui n’est pas abordé dans l’article, la multiplication de festivals "celtiques" dans le Nord de l’Italie qui marque peut-être un volonté de se démarquer de la "latinité". Je précise que je ne pense pas que l’ensemble des participants soit des fascistes et des néo-fascistes notoires.

    Il ne faudrait malgré tout pas trop en rajouter sur la ligue du Nord, qui ne fait tout de même pas des scores si énormes et se rappeler que Le Pen, il y a assez peu de temps avait pu prétendre au second tour des présidentielles, que le candidat Sarkozy (préfacier de son ami Fini) n’hésitait pas à flatter certains sentiments xénophobes (avec l’air de ne pas y toucher). L’audience électorale de la Ligue du Nord sur le long terme me parait assez proche de celle du FN, d’ailleurs il n’est que de lire Vinvin un peu plus bas pour s’en rendre compte.

    Les désirs "séparatistes", dont je ne nie pas la légitimité sortent souvent de la marginalité quand les régions concernées connaissent une certaine vigueur économique (les scores du Parti Nationaliste Ecossais doivent beaucoup à l’exploitation pétrolière, l’autonomisme basque au Pays Basque sud à la prospérité de la région, le potentiel énergétique du Québec n’est pas tout à fait indifférent au succés du PQ) même si cela n’explique pas tout.

    Le discours de la Ligue sur l’Italie du Sud me rappelle parfois certains discours de café du Commerce qui souhaitent l’indépendance de la Corse "parce qu’ils nous coutent cher".

    Mais bien sur, il s’agit d’un regard extérieur, et je serai ravi d’avoir votre lecture, vous qui avez une connaissance plus intime de l’Italie. Car pour le moment à part dénoncer le "simplisme" de l’article, vous ne vous êtes pas trop étendue sur le sujet. Mais cela semble être une constante chez vous. J’espère vraiment que vous me démentirez sur ce point

  • Par G.BORDES (xxx.xxx.xxx.6) 28 avril 2008 12:11

    Votre article est intéressant.

    Voila qui promet une belle unité nationale......

     

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