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Accueil du site > Actualités > International > Les Américains veulent-ils prendre le contrôle du Cameroun ?

Les Américains veulent-ils prendre le contrôle du Cameroun ?

De nombreux citoyens camerounais, sans doute de bonne foi, s’interrogent sur la mainmise des Etats-unis sur le Cameroun, et méditent la conférence de presse de l’ambassadeur US au Cameroun et les révélations qui en ont découlé. Certains s’en félicitent, notamment dans l’opposition. D’autres trouvent en revanche tardive cette démarche, pour le moins insolite, de la première puissance politique et économique du monde.

Il va sans dire que sur le plan purement protocolaire, on a rarement vu un ambassadeur se prononcer de manière aussi ouverte sur la situation intérieure d’un pays sans que l’événement ne se transforme en incident diplomatique. N’oublions pas que les problèmes intérieurs relèvent de la souveraineté des Etats et qu’aucun accord international ne donne mission à quelque diplomate que ce soit de vérifier le niveau de fortune des citoyens d’un pays.

Le mutisme du président Paul Biya

Le mutisme du président camerounais étonne, de prime abord.

D’où la question : est-il complice ? Pourquoi ne défend -t-il pas la souveraineté de son pays ? Pour certains, cette « mollesse », voire cette « indifférence » du président camerounais à cerner les enjeux et à défendre la souveraineté de son pays malmené par l’intrusion d’un diplomate dans un domaine qui n’est pas de sa compétence ne surprend pas.

Mais à y regarder de près, les choses semblent un peu plus complexes.

D’abord, disons-le une fois pour toutes : le Cameroun ne fait pas partie d’une stratégie particulière des Etats-unis ; même si certains associent volontiers la communauté de langue entre les Américains et certains membres de l’opposition que les Camerounais connaissent bien.

Scruter l’horizon de la politique globale américaine pour comprendre ses implications au Cameroun

La stratégie politique américaine au Cameroun ne vise pas à renverser un régime francophone pour lui substituer un régime anglophone. Ceux qui, d’aventure, penseraient le contraire devraient en apporter les preuves par des faits précis.

Si le Cameroun fait partie de la stratégie américaine, c’est dans le cadre d’une stratégie globale que les gens avertis commencent à cerner ; même s’ils ne mesurent pas toutes les conséquences à court, moyen ou long terme que tout cela implique pour la politique étrangère des Etats-Unis.

Dire que les Etats-Unis s’en prennent particulièrement au Cameroun, c’est oublier les propos extrêmement sévères tenus par le Président de la Banque mondiale à l’égard de l’Indonésie par exemple[1].

L’unilatéralisme de la politique étrangère américaine

On comprend de mieux en mieux ce que Hubert Védrine, ancien ministre socialiste des affaires étrangères français, dénonçait au lendemain de la chute des tours jumelles à New york, et qu’il qualifiait « d’unilatéralisme ». Car la soudaine attention américaine pour l’Afrique, particulièrement l’Afrique noire, n’est que la matérialisation d’une stratégie globale de la « guerre contre le terrorisme » qui remonte au 11 Septembre. Les événements de sinistre mémoire qui se sont déroulés sont certes douloureux pour les familles américaines, mais ils servent avant tout de prétexte à la mise en place d’une stratégie, dûment planifiée, qui consiste à asseoir définitivement la domination américaine partout dans le monde. Il se trouve que les stratèges américains ont trouvé (ou semblent avoir trouvé) dans le « terrorisme international » un ennemi à la mesure de leurs ambitions. Un ennemi aussi libre de ses mouvements qu’un cétacé en haute mer, et aussi fluide que la « liquidité » requise par les instances internationales actuelles pour les flux financiers.

La prise de conscience de l’échec d’une guerre classique

Tout le monde sait aujourd’hui que les Américains ont sous-estimé la force de leurs agresseurs. Ils croyaient avoir à faire à des individus, ils découvrent qu’ils doivent lutter contre une idéologie enracinée dans tous les continents ; ils croyaient avoir circonscrit la menace à la périphérie des régions occidentales ; ils découvrent qu’ils en hébergent les foyers[2] Ils croyaient le terrorisme financé par une économie de souk, ils découvrent qu’il est parfaitement adapté à l’économie moderne et qu’il bénéficie même de la fluidité des flux financiers.

Face à un ennemi multi-faces, les Américains ont conscience que la guerre ne se joue pas seulement sur les terrains militaires, sur lesquels il faut de toute façon aller, mais sans négliger le fait que la bataille finale ne se joue pas avec les seuls missiles de croisière.

On a même le net sentiment que pour les Américains, la véritable guerre à laquelle leur ennemi les contraint d’ailleurs, se joue ailleurs.

La parole : arme de guerre

La guerre qui se déroule partout dans le monde aujourd’hui est d’abord une guerre de la parole (ou du sens). La parole a ceci de particulier qu’elle constitue le « substrat permanent » de toute construction humaine. C’est la parole qui matérialise toute construction humaine, non pas qu’elle soit divine ni par elle-même capable de fabriquer, mais c’est elle qui conçoit et permet aux choses de « persévérer » dans leur être. Pour preuve, le non-sens des constructions (ou conceptions) prônées par la vision « libérale » des sociétés occidentales, que dénoncent les prêches des islamistes radicaux (notamment la célébration de l’homosexualité érigée en droit de l’homme, le manichéisme de l’organisation économique mondiale, la responsabilité des nations dominantes dans la paupérisation des masses, voire l’individualisme, l’hédonisme et l’athéisme érigés en valeurs suprêmes de la culture) - ont un effet aussi dévastateur qu’une bombe[3]. Car toute pratique humaine repose essentiellement sur l’a priori que l’action menée a du sens ; que « ce n’est pas pour rien ».

Le financement de la parole de guerre

La parole de guerre dévastatrice, qui répand ou amplifie le nihilisme sur les valeurs occidentales, a besoin de moyens de communication énormes, qu’heureusement la société moderne a rendus possibles. Les grandes chaînes d’information continue (chaînes de radio, de télévision), Internet...

Parole triomphante devenue absolue, qui subvertit l’ordre économique en s’abreuvant de la fluidité des systèmes d’échanges internationaux désormais incontrôlables, par quelque pays que ce soit.

Dans ce contexte particulier, l’argent (la richesse) cesse d’être le but ultime assigné naguère aux nations par l’économie classique (et dont la guerre n’a été jusqu’ici qu’un des moyens). La parole absolue fait corps désormais avec la guerre ; elle devient la guerre tout court, en soumettant l’argent devenu outil à son service.

C’est ce dernier aspect qui permet de comprendre la raison ultime de l’intérêt des Etats-Unis pour l’Afrique, notamment pour le Cameroun. L’argent qui coule à flots dans certains Etats corrompus n’alimente-il-pas in fine cette parole de guerre qui subvertit l’ordre social mis en place par les occidentaux partout dans le monde ? La corruption elle-même, érigée en système, ne produit-elle pas les acteurs prêts à se sacrifier pour cette parole ?

Le Cameroun, un pays pauvre d’Afrique, qui produit de plus en plus de milliardaires

Voici un pays pauvre, où pourtant beaucoup d’argent circule. Pour les Américains, ce pays est un paradoxe. Grande pauvreté et enrichissement insolent cohabitent depuis deux décennies. Non pas que les Américains n’aient jamais vu d’exemples de pays où les inégalités sociales se creusent aussi dangereusement, et où la différence de revenus entre les riches et les pauvres soit abyssale. Il n’y a qu’à prendre l’exemple de la Russie actuelle.

Mais la question de l’accumulation rapide des richesses aux mains de quelques individus corrompus prend, dans le contexte actuel de la guerre contre le terrorisme, pour les Américains un sens différent de celui qu’il aurait pu prendre auparavant. Les questions inévitables pour un pays ayant le sentiment que l’ennemi dispose de tentacules planétaires trouvent donc à se poser logiquement : d’où vient l’argent qui coule à flots dans certains pays pauvres, à quoi sert-il, puisqu’il n’alimente pas le circuit économique ? Vient-il de la criminalité (trafics d’armes, de drogue, d’organes...) et finance-t-il, d’une façon directe ou indirecte, les terroristes, par le biais des réseaux mafieux ?

Le contrôle américain de la Banque mondiale

Pour le savoir, les Américains ont décidé de prendre le contrôle des institutions financières internationales, notamment celui de la Banque mondiale, dont le président actuel n’est autre que l’un des théoriciens de la stratégie américaine, Paul Wolfowitz.

La lutte contre la corruption, que veut instaurer l’actuel patron de la Banque mondiale, ne fait qu’illustrer la stratégie globale américaine de lutte contre le financement international du terrorisme.

Il n’échappera donc pas aux analystes que la Banque mondiale est devenue un précieux instrument permettant aux Américains d’avoir une meilleure visibilité sur les flux financiers internationaux, notamment dans les Etats peu démocratiques, et souvent corrompus, qui peuvent héberger et financer des actions illégales contre la nation américaine.

En conclusion, ce que nous espérons, c’est que le malheur de quelques-uns fasse le bonheur de la grande majorité des Camerounais ; du moins si l’on en croit cette réponse du président de la Banque mondiale à une question d’un journaliste de RFI, 21 avril 2006 : « Ce que je veux faire d’abord est de fournir des résultats aux pauvres, c’est cela mon programme. Mais quand les rouages d’un pays sont corrompus, malheureusement, beaucoup d’argent ne va pas là où il devrait aller, et le gouvernement cesse de faire ce qu’il est censé faire... »

On ne sera donc pas étonné que la consigne ait été donnée aux ambassadeurs des Etats-Unis à l’étranger de regarder dans les comptes des certains citoyens. Ils en ont désormais les moyens, et la bénédiction. C’est un élément à prendre en compte pour les Africains, y compris ceux qui ont des comptes à l’étranger.



[1] Cf. interview de Paul Wolfowitz à RFI du 21 avril 2006

[2] cf attentats de Madrid et de Londres

[3] On voit un peu plus clairement aujourd’hui ce que des sociologues avaient déjà noté à propos du marketing. Ce qui différencie deux produits concurrents, ce n’est pas leur contenu, identique par définition, mais la représentation qu’ils suscitent chez le consommateur. D’où l’importance de la persuasion (de la publicité) ; en d’autres termes, de la parole. Se montrer plus convaincant que son voisin devient alors un impératif dans la guerre pour la survie des constructions sociales.

On comprend aujourd’hui l’engouement de toutes les nations, y compris des pays islamiques pour les grands médias du genre CNN ou AL-JAZIRA


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6 réactions à cet article    


  • (---.---.112.169) 4 mai 2006 13:49

    J’ai vécu dans de nombreux pays d’Afrique Noire, dont le Cameroun. j’ai pu en effet constater une influence croissante des Etats-Unis, par le biais de différentes associations. Il est vrai que l’Afrique est un continent extrêment riche laissé sciemment à l’abandon pour pouvoir encore plus l’exploiter par la suite. Outre les richesses minières, l’Afrique dispose en effet de très vastes gisements de pétrole dont on parle trop peu, des gisements connus, et d’autres qui le sont beaucoup moins. En effet, les moyens développés pour la prospection sont encore très faibles pour découvrir tous les gisements. Les Américains ne luttent pas seulement contre le terrorisme sur ce continent. La politique française s’étant entièrement tournée vers l’Europe depuis l’ère Mitterand, les USA en ont profité.


    • gem (---.---.117.250) 4 mai 2006 20:59

      j’aime bien cet article, il ne souffre pas trop du gros défaut du genre et la thèse est originale, plausible, et pondérée. Je ne sais pas si elle est juste, mais au moins elle est digne de considération.


      • Stephane Klein (---.---.101.8) 9 mai 2006 13:34

        J’aurais aime connaitre la teneur de ce fameux discours problematique.

        Par ailleurs j’ai du mal a imaginer le Cameroun en base de terroristes.

        Si les USA y prennent pied c’est peut-etre plutot pour un probleme de matiere premiere, dont le petrole. A ce titre, le fait que le pays soit corrompu par une elite qui accapare les richesses est une aubaine : le temps de pomper toutes les ressources : 10-15 ans est ideal pour maintenir et manipuler cette elite, peu importe les consequences economiques a moyen-long terme.

        L’autre raison etant de contrecarrer autant que possible les velleites unilaterales de la Chine qui commence a prendre pied sur le continent pour les memes raisons et avec encore moins de scrupules, le cas du Darfour en est un exemple.


        • dom (---.---.37.135) 12 mai 2006 01:06

          Brillant article. Merci vraiment. On a si peu de nouvelles de l’Afrique.


          • antoine nguidjol (---.---.44.126) 12 mai 2006 09:54

            j’apprécie le compliment. J’espère que vous serez toujours au rendez-vous pour lire mes prochains articles. Je compte en publier un aujourd’hui même

            à bientôt


          • Serpico Serpico 9 août 2006 21:52

            C’est très bien mais, finalement, qu’est-ce qu’il a dit cet ambassadeur ?

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