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Les déplacés à Mogadiscio

La reprise des combats à Mogadiscio depuis février 2009 (tout particulièrement depuis le 7 mai) repose la question des déplacés à l’intérieur de la ville, alors même que la question des camps de déplacés datant des affrontements des années 1990 pose toujours de nombreux problèmes de gestion dans la capitale.
 
"Face à la recrudescence des combats à Mogadiscio, le président somalien Cheikh Charif Ahmed a exhorté lundi [25 mai 2009] la communauté internationale à l’aider à repousser les milices islamistes qui comptent des centaines de combattants étrangers dans leurs rangs. Le regain de violences a fait quelque 200 morts ce mois-ci à Mogadiscio, où les combats ont contraint plus de 60.000 habitants à fuir" (photographie de Mohamed Dahir pour AFP, publiée avec ce comentaire dans Le Figaro Magazine du 27 mai 2009)
 
Quelques points sur la situation en Somalie :
 
Le pays est plongé dans une guerre civile depuis 1988. L’Etat est d’ailleurs contesté dans deux régions séparatistes : le Somaliland (au Nord-Ouest, dont la grande ville est Hargeisa) et le Punland (au Nord-Est, avec pour grande ville Bossaso). Les deux régions ont fait sécession, mais leur indépendance n’est abssolument pas reconnue. Toujours est-il que cette situation remet en cause la souveraineté du gouvernement dans les 2/3 de sa superficie environ. De plus, les contestations sont aussi internes à la région du Sud, comme en témoigne l’incessant état de guerre dans la ville de Mogadiscio. Comme le titre le géographe Alain Gascon, en jouant sur le double sens des mots, la Somalie est "en mauvais Etat" (Alain Gascon, "La Somalie en mauvais État", EchoGéo, Rubrique Sur le vif 2008). La contestation, voire l’absolue remise en cause, de l’intégrité des autorités officielles en Somalie ont ainsi permis l’émergence de "zones grises", c’est-à-dire "des zones - et des populations - exclues du réseau mondial de l’autorité politique, de l’économie d’échange, de l’information et qui se structurent selon leurs propres lois, atteignant un haut degré d’autonomie et d’opacité" (Pascal Boniface, "Les Terrae incognitae ou zones grises", dans Pascal Boniface (dir.), Atlas des relations internationales, Hatier, Paris, 2003, pp. 60-61). Les zones grises sont donc des zones de non-droit, ou plus précisément, d’un autre droit, dans lequel la souveraineté de l’Etat est totalement remise en cause au point de devenir inexistante, et qui sont aux mains d’acteurs qui ne répondent qu’à leurs propres lois : en général, des milices et/ou des réseaux criminels. 



"Somalie, le chaos" - Envoyé spécial - France 2.

Combats et déplacés à Mogadiscio :

La reprise des combats fait suite à une période de violences continues dans la ville de Mogadiscio. On peut ainsi qualifier la ville de "chaotique", dans la mesure où aucun retour à la paix n’a pu se faire depuis maintenant plus de 20 ans.

La question des déplacés s’est déjà posée dans les années 1990, comme le démontre parfaitement Marc-Antoine Pérouse de Montclos : "Les raisons d’une attraction urbaine en temps de guerre. On peut donc se demander pourquoi des déplacés continuent de venir sur Mogadiscio. Le fait que les ressources de la prédation se trouvent en ville a pu constituer un premier élément d’explication. Puis, une fois la ville pillée, la débrouille, la contrebande et la focalisation de l’aide humanitaire sur la capitale ont pu compensé le manque à gagner. Des trafics de toutes sortes ont alimenté les flux commerciaux. [...] La logistique humanitaire aussi a joué un rôle essentiel dans l’attraction urbaine, ceci expliquant d’ailleurs le gonflement des chiffres de 1992 quant au nombre de déplacés. [...] A l’échelle du pays, la concentration de l’opération Restore Hope sur Mogadiscio a privilégié la ville au détriment des campagnes, à tel point que des experts favorables à la fédéralisation de la Somalie ont proposé un déménagement de la capitale une fois la paix rétablie" (Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Villes en guerre en Somalie : Mogadiscio et Hargeisa, Les dossiers du CEPED, n°59, Centre français sur la population et le développement, Pars, avril 2000, pp. 23-24). Marc-Antoine Pérouse de Montclos estime à 201 le nombre de camps de déplacés installés à l’intérieur de la ville de Mogadiscio en 1997 (voir la carte, op. cit., p. 29). Si les médias s’intéressent ces derniers jours à la question des déplacés, suite à la recrudescence des combats, cette question n’est donc pas une nouveauté. Dans de tels camps, l’aide humanitaire s’est restreinte au fur et à mesure du temps : fortement mise à contribution pendant l’opération Restore Hope, elle est devenue très difficile à mettre en place d’une part pour le degré de dangerosité de la ville (d’autant plus intense pour les différents réseaux humanitaires que la ville de Mogadiscio a été laissée à son propre sort, avec l’arrêt d’opérations militaires internationales pour tenter de ramener la paix en Somalie, suite à l’échec de la "bataille de Mogadiscio", les 3 et 4 octobre 1993, mis en scène dans le film de Ridley Scott La chute du faucon noir datant de 2001) ; d’autre part pour le désintérêt progressif des contributeurs financiers pour le cas des déplacés de guerre à Mogadiscio, la Somalie à mesure que celle-ci disparaissait des intérêts médiatiques (voir le billet "Les médias, la violence, l’événement et le haut-lieu" du 8 avril 2009).

Au final, les camps de déplacés, qui bénéificiaient d’une aide humanitaire très réduite, sont devenus des camps de "la débrouille" : " d’après les sondages de SCF en 1993, 52 % des déplacés se nourrissaient exclusivement de l’aide alimentaire, 90 % en dépendaient d’une manière ou d’une autre et 13 % touchaient une rétribution en nature de la part des ONG. A l’époque, on estimait qu’un tiers vivaient de la revente de leur ration et personne ne se plaignait d’insécurité dans les camps" (Marc-Antoine Pérouse de Monclos, op. cit., p. 24). Mais la dégradation de la situation dans les camps de déplacés a immédiatement suivi le départ de la plus grande partie des ONG : "accompagné d’une réduction drastique de l’aide humanitaire à partir de 1996, le départ des Américains et de l’ONU a bien sûr entraîné des changements majeurs à cet égard. Peu avant leur retrait, les organisations caritatives ont voulu se donner bonne conscience en tablant prématurément sur une stabilisation de la situation et ont tenté de faciliter un rapatriement des déplacés vers leur région d’origine, essentiellement la province de Bay : le Camp 124, la Kitchen 53, Asli et Jirde-Fish ont ainsi été vidés de leur population pour ces raisons. Plus simplement, bien des camps et des orphelinats ont fermé leurs portes faute de soutien extérieur, tels Shuke, Shureye, Eno, Anzilotti, Port Africa, Shandinle, Polygram, Urdo ou UNICEF dans le quartier de Hamar Jajab" (op. cit., p. 25). Pour les camps de déplacés qui ont "survécu" à cette période, on peut noter quelques points communs : une pérennisation du camp (qui est censé n’être qu’une solution temporaire), une dégradation des conditions de vie (notamment d’un point de vue sanitaire), une précarisation des sources d’approvisionnement permettant la survie des populations "encampées", une "professionalisation" des personnes habitant dans le camp (ne pouvant plus compter sur l’aide humanitaire, les déplacés - en principe enfermés dans le camp - ont ainsi nettement élargi leur espace pratiqué par des migrations pendulaires pour se rendre sur leur lieu de travail - ce qui est contraire aux logiques d’organisation d’un camp régulé par la communauté internationale ou par une ONG) et la prédominance de l’économie informelle (qui témoigne également d’une forte ouverture du camp vers l’extérîeur, avec des déplacements des personnes vivant dans le camp vers les zones commerciales, les zones d’échange informel... du reste de la ville de Mogadiscio). Les stratégies de survie face à la misère dans les camps de déplacés sont donc très diverses.

Aux périodes de combats (avec la pérennisation de l’état de guerre, on peut qualifier ces violences de structurelles tant elles s’inscrivent désormais dans les logiques sociospatiales d’organisation et de fonctionnement de la ville de Mogadiscio : on parlera même, pour reprendre le terme du géographe Jérôme Tadié, de "violences ordinaires"), se surajoutent des risques sociaux conjoncturels, qui amplifient ainsi le "chaos urbain". Ainsi, les émeutes de mai 2008 dans la capitale ont éclaté suite à des manifestations contre la hausse des prix des denrées alimentaires, que la police a tenté de disperser (voir sur le blog de l’anthropologue Alain Bertho : "Emeutes à Mogadiscio - mai 2008"). En plein coeur de la crise alimentaire de 2008, les "désordres" issus de l’incessante poursuite de la guerre et de l’émergence de zones échappant à l’autorité et au contrôle du pouvoir en place à l’intérieur même de la capitale ont été amplifiés par ce facteur conjoncturel. Aujourd’hui, la reprise des combats depuis février 2009, et tout particulièrement depuis le 7 mai, s’inscrit dans une logique de contestations et de violences qui témoignent du rejet le plus absolu de la part des chefs miliciens de l’autorité du gouvernement provisoire, mis en place fin 2006. Les médias "pointent" ces derniers jours sur la situation des nombreux déplacés de guerre - autant dans la ville de Mogadiscio elle-même (en provenance des quartiers Nord affectés par des combats particulièrement violents) qu’en provenance des autres régions de la Somalie. Pourtant, ces nouveaux déplacés ne posent pas la question d’un problème nouveau de gestion de l’afflux de population dans une ville soumise à un chaos généralisé et une remise en cause de la souveraineté des autorités officielles, mais réaffirment des problématiques déjà bien ancrées dans la ville depuis maintenant plus de 20 ans.

 

Quelques articles pour aller plus loin :

Et également : l’article "Somalie" dans l’excellent site Aménagement linguistique du monde tenu par Jacques Leclerc (chercheur à l’Université Laval à Québec).


Ce billet a été publié le 7 juin 2009 sur le blog "Géographie de la ville en guerre" et s’inscrit dans sa ligne éditoriale (analyse des transformations des territorialités dans les villes affectées, directement ou indirectement, par la guerre).

 


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