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Les errements de la microfinance en Inde

Autrefois présentée comme un moyen efficace de lutte contre la pauvreté dans les pays en voie de développement, la microfinance connaît en Inde une crise liée à ses pratiques abusives.

Le scandale des suicides de détentrices de microcrédits

 Accusée par les autorités de l’Etat indien d’Andhra Pradesh d’être la cause en 2010 de dizaines de suicides de femmes s’étant trouvées dans l’incapacité de rembourser leurs emprunts, la microfinance a fait l’objet d’une intense campagne de critiques de la part des médias et de la classe politique. Des critiques qui ont donné lieu à une loi de régulation très contestée qui menace aujourd’hui son activité dans cette région de l’Inde.

 La microfinance indienne est par sa taille la plus importante au monde. Bien qu’il ne soit pas aisé d’établir les liens directs entre les suicides de cette clientèle très pauvre et les microcrédits, la pression particulièrement harassante et humiliante exercée par les compagnies de microcrédits pour obtenir des taux de remboursement très élevés a jeté le discrédit sur l’ensemble de la profession. Le côté sensationnaliste de ces drames attribués à une activité jadis montrée en exemple, les troublantes similitudes avec la crise des Subprimes aux Etats-Unis, les profits faramineux de ces mêmes compagnies et l’absence totale de règles régissant ses activités sont autant d’éléments qui ont indigné l’opinion publique et aggravé une crise qui couvait depuis quelques années déjà.

 La profession voit d’un mauvais œil toute intervention de l’Etat qui compromettrait son existence sous sa forme actuelle et se trouve pour faire taire les critiques dans l’obligation de s’inventer un modèle économique qui exigerait qu’elle agisse avec une plus grande éthique et  de façon plus responsable envers sa clientèle singulière. Elle qui n’a eu de cesse de s’éloigner de sa vocation première qui est d’aider les plus pauvres à sortir de la pauvreté en leur offrant à eux qui sont exclus du système bancaire classique des services financiers adaptés, doit convaincre le gouvernement central de l’Inde qu’il n’est pas nécessaire de la réformer.

 

Une idée qui a séduit et fut jadis couronné d’un Nobel

 En 2000 les Nations Unies se sont donné un objectif ambitieux de réduire de moitié à l’horizon de 2015 le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté dans le monde.

La microfinance parut être la panacée pour lutter efficacement contre la pauvreté en intégrant dans les systèmes économiques locaux des populations très pauvres qui allaient pouvoir subvenir à leurs besoins en se lançant dans de petites affaires ou allaient même créer des emplois et générer des revenus. 2005 a même été déclarée année du microcrédit par les Nations Unies, ce qui a contribué à favoriser l’essor de la microfinance qui a su attirer de nombreux donateurs et investisseurs qui massivement ont soutenu les organismes de microcrédits qu’ils soient ou non à but lucratif.

 La microfinance connut la consécration en 2006 avec l’attribution du prix Nobel de la paix à Muhammad Yunus pour ses travaux au Bengladesh. Dans le but justement d’aider les plus pauvres à sortir de la pauvreté en stimulant leur esprit d’entreprise, la microfinance propose des petits prêts ou microcrédits, souvent aux femmes des zones rurales éprouvant des difficultés à obtenir des fonds. Muhammad Yunus ancien professeur d’économie a fondé la Grameen Bank en 1976 pour proposer des services bancaires aux pauvres jusqu’alors exclus du système bancaire. 97% des emprunteurs de cette banque sont des femmes, son principe consiste à accorder des microcrédits à des groupes de femmes et de s’appuyer sur ces groupes pour faire pression sur chaque membre afin d’obtenir les remboursements.

 Pour avoir à son tour implémenté avec ses travers ce principe lors de la dernière décennie, la microfinance indienne se trouve aujourd’hui dans la tourmente. Elle est apparue comme un nouveau moyen pour des investisseurs de faire du profit tout en faisant acte de philanthropie à travers la lutte contre la pauvreté, et pour des entreprises le moyen d’obtenir des rentabilités parfois meilleures que le secteur bancaire traditionnel.

 

L’Inde, gigantesque marché pour les services de la microfinance

 Dans un pays où trois-quarts de la population vit avec moins de 2$ par jour, la microfinance a suscité beaucoup d’espoir. En 2009 le secteur totalisait 70 milliards de dollars de prêts au niveau mondial, l’Inde et le Bengladesh comptant pour moitié dans ce montant. La microfinance en Inde a été très populaire et a connu une très forte croissance ces dernières années dépassant récemment le nombre de 29 millions de prêts accordés au point de peser aujourd’hui 4 milliards de dollars.

 Des organismes caritatifs à leurs débuts se sont aperçus du caractère très lucratif de cette activité et se sont mués en entreprises réalisant de forts profits. Grâce à leurs rentabilités et leurs taux de recouvrement élevés ces organismes sont devenus des intermédiaires entre les banques traditionnelles et les pauvres à qui elles rechignent à prêter directement de l’argent. Les banques et d’autres institutions financières ont alors pu avoir accès à ce gigantesque marché que constituent les pauvres en Inde par le biais des microcrédits.

 Parce qu’elles s’adressaient aux plus pauvres, ces entreprises ont pu être montrées en exemple et bénéficier de l’image de sociétés combinant à la fois souci de la réussite économique et souci de la réussite sociale de ses clients. En réalité de pauvres paysannes souvent sans instruction et n’ayant jamais eu de revenus réguliers se sont vues octroyer de nombreux prêts par des organismes peu regardants sur leurs capacités de remboursement. Etranglées par toutes ces dettes elles s’en sont remises à des solutions désespérées qui ont défrayées la chronique dans les médias.

 

Les dérives d’un secteur qui a su tirer profit de son essor rapide et de l’absence de règles

 Aux premiers rangs des griefs à l’encontre de la microfinance il y a les taux d’intérêts exorbitants des microcrédits vendus, les pratiques de recouvrement des emprunts impliquant parfois la violence avec recours à des hommes de mains pour effrayer les clients, les conditions douteuses voire irresponsables d’octroie de crédits à des personnes ne pouvant rembourser et les profits jugés immoraux réalisés grâce à ces pauvres femmes qui ne peuvent se sortir de son emprise.

 Le discrédit jeté sur la profession est tel que dans son propre pays Muhammad Yunus a été accusé par le premier ministre de « sucer le sang du peuple au nom de la lutte contre la pauvreté ». Ces allégations réfutées par ce dernier l’ont poussé à dénoncer les pratiques abusives de la profession qu’il accuse d’avoir perverti son concept d’aide aux pauvres. Bien qu’il déclare ne pas être contre la réalisation des profits dans cette activité, Muhammad Yunus reproche aux compagnies de microcrédits d’être obnubilées par la rentabilité et de privilégier les intérêts de leurs investisseurs au détriment des pauvres qu’elles doivent servir.

 La crise actuelle a été précipitée par des défauts de paiement massifs de sa clientèle conjugués aux refus des banques qui financent à hauteur de 80% les organismes de microfinance de leur prêter de nouveau de l’argent. Craignant de ne pouvoir récupérer les quelques 4 milliards de dollars investis dans le secteur, elles n’ont fait  qu’aggraver le problème en fermant le robinet de crédits vital pour la microfinance. A la lumière de ces faits, il semble que la focalisation sur la recherche du profit à tout prix, l’absence de mécanisme de régulation de ce secteur qui a connu une croissance fulgurante, la méconnaissance des emprunteurs liée au turnover permanent au même titre que le surendettement sont autant d’éléments qui annonçaient une chute prochaine.

 

Les populations les plus fragiles au cœur d’une bataille idéologique entre deux visions de la lutte contre la pauvreté

 

 Bien avant que le modèle de microcrédits de Mohammad Yunus se développe en Inde le gouvernement indien soutenait déjà un autre modèle d’offre de services financiers aux plus pauvres. Dans ce système, des groupes de 10 à 15 femmes se formaient pour ouvrir un compte bancaire qu’elles n’auraient pu ouvrir individuellement et à travers lequel elles épargnaient jusqu’à ce que cet épargne atteigne un montant leur permettant d’avoir droit à un emprunt : ce système est appelé le Self-Help Group (SHG). Ce modèle était financé par différentes banques de l’Etat. Le modèle des SHG avait également un volet social car les activités de ces groupes de femmes ne se limitent pas à l’épargne et aux emprunts. Elles sont également encouragées à travailler ensemble pour d’autres causes dans leurs communautés et ainsi contribuer à développer un tissu social où elles joueraient un rôle majeur via la microfinance. 

 Les entreprises privées implémentant le modèle de Mohammad Yunus en Inde s’appuient sur les réseaux de SHG et semblent mieux en tirer profit que les entreprises publiques. Ces nouvelles arrivantes sont accusées de siphonner la clientèle des SHG à laquelle elles proposent des microcrédits plus faciles à obtenir et immédiatement accessibles. Utilisant les membres des SHG comme garants pour ces emprunts individuels, elles profitent de la structure de ces groupes pour, en cas de difficultés de remboursement, contraindre chaque femme à honorer ses dettes quitte à emprunter de nouveau pour le faire.  La réussite insolente des compagnies privées beaucoup plus réactives et proposant des services plus attractifs quand bien même elles appliquent des tarifs très élevés a attiré des invectives de la part du secteur public.

 La bataille entre le secteur public et le secteur privé pour le marché des services financiers aux pauvres  n’est pas seulement économique. Elle est également idéologique car deux logiques s’opposent : celle qui voudrait que le travail collectif d’un groupe et la solidarité en son sein œuvrent pour que le groupe élève son niveau social, une autre qui voudrait que le groupe soit garant des capacités de remboursement de chaque membre cherchant à élever individuellement son niveau social par l’emprunt. On y retrouve en fin de compte les relents d’une opposition entre le socialisme et le libéralisme.

 

Andhra Pradesh précurseur d’une régulation du système

 Réagissant à une vague de suicides ayant beaucoup émue l’opinion publique et sa classe politique, le gouvernement de l’Etat d’Andhra Pradesh qui concentre la moitié des micro- emprunteurs indiens, a émis une loi le 15 octobre 2010 destinée à protéger les femmes exploitées par les pratiques abusives des compagnies privées. Cette loi a vu le jour dans un climat délétère entre ce gouvernement local et les officines de microcrédits qu’il accuse d’extorquer les pauvres et auxquelles il avait déjà imposé des mesures de fermetures temporaires pour 50 d’entre elles au mois de mars 2010. Conscients de la situation tragique de cet électorat les politiciens ont encouragé les emprunteurs à cesser tout remboursement faisant passer en quelques semaines le taux de remboursement de 90% à moins de 20% et faisant vaciller le système.

 Cette loi est une véritable déclaration de guerre à la microfinance privée dont elle rend draconiennes les conditions de développement. Elle donnait deux mois à tous les organismes de microfinance pour s’enregistrer auprès d’un service spécialement créé et qui désormais allait donner le droit d’octroyer des microcrédits et de percevoir des remboursements. Le pouvoir a aussi été donné à ce nouveau service de retirer dès qu’il le juge nécessaire les autorisations d’exercer les activités liées aux microcrédits sur le territoire d’Andhra Pradesh.

 Dans ce même Etat, Il est désormais interdit aux agents en charge perception des remboursements de visiter les emprunteurs et de collecter les fonds en dehors des bureaux choisis par les autorités. Ces remboursements jusqu’alors hebdomadaires sont désormais mensualisés. Tout second microcrédit vendu à un particulier qui en dispose déjà doit désormais avoir l’aval des agents de l’Etat. Les taux d’intérêts des microcrédits sont quant à eux plafonnés. Pour montrer le sérieux de son engagement quelques jours après l’entrée en vigueur de cette loi, l’Etat d’Andhra Pradesh a fait arrêter pour harcèlement des emprunteurs des employés de deux des plus grosses entreprises de microfinance opérant sur son territoire.

 Les banques indiennes craignent un effet de contagion du type de mesures adoptées par l’Etat d’Andhra Pradesh à d’autres Etats qui seraient tentés de restreindre au point de les menacer les activités de la microfinance telle qu’elle se développe actuellement dans tout le pays. La banque centrale indienne a d’ailleurs émis en décembre 2010 une circulaire enjoignant les banques à continuer à prêter de l’argent aux organismes de la microfinance à travers des consortiums eut égard au rôle désormais joué par ces derniers dans l’économie indienne et notamment dans les zones rurales.

 

Une loi qui traduirait une méconnaissance de la réalité des métiers de la microfinance

 Pour les acteurs de la microfinance, vouloir détruire le secteur privé reviendrait à vouloir instaurer un apartheid financier pour des centaines de millions de personnes qui se retrouveraient sans aucune autre solution de financement que celle proposée par l’Etat. Avec un taux d’intérêt annuel variant de 28 à 32%, ils estiment être parmi les moins chers au monde et aussi parmi les plus efficaces au regard des coûts de fonctionnement. Ils soulignent les efforts déjà consentis pour maintenir des tarifs bas et  rappellent aussi le poids du secteur dans la croissance de l’économie indienne.

 Pour ces professionnels de la microfinance le public ignore les taux d’intérêts pouvant atteindre 36% qui leur sont appliqués par les banques lorsqu’à leur tour ils empruntent de l’argent à ces dernières. Pour attirer toujours plus d’investisseurs dans ce marché constitué de pauvres, les entreprises de la microfinance se doivent de garantir des rentabilités très fortes qui ne sont possibles que par les taux d’intérêts élevés des services proposés et des taux de remboursement qui doivent être maintenus très haut également. De plus la taille imposante de certaines entreprises leur  permet d’obtenir auprès des banques des prêts à des taux intéressants qu’elles répercutent dans les offres faites à leurs clients.

 La tendance à vouloir réguler la microfinance semble mal acceptée par ses acteurs qui s’étonnent par ailleurs des comparaisons hâtives selon eux, faites avec la crise financière mondiale alors que la microfinance ne compte que pour 1% du secteur bancaire indien, ce qui de fait réduit la portée d’une crise systémique liée à des éventuels défauts de paiement des emprunteurs. Il est selon eux exagéré de parler de bulle spéculative à propos de la microfinance alors que ce secteur présente dans chaque pays où il est présent des caractéristiques propres à ce pays. L’Inde quoique leader dans la microfinance n’a pas la position stratégique occupée par les Etats-Unis dans la finance mondiale. Si par malheur la microfinance indienne venait à connaître une crise majeure, en l’absence d’un réseau mondial de la microfinance le scénario de réactions en cascade qui impliqueraient des interventions étatiques est peu probable.

 

L’autorégulation pour dissuader les Etats de légiférer

 La microfinance a désormais à cœur de montrer qu’elle a entamé son introspection et qu’elle n’a pas tardé à en tirer les conséquences sur la façon dont elle doit désormais traiter sa clientèle. Cette autorégulation érige en principe la protection des consommateurs à travers une charte que les entreprises sont invitées à signer. Parallèlement à cela des initiatives pour une éducation financière de cette clientèle ont été également prises. Un guide destiné aux agents des compagnies de microcrédits et à leurs clients a été créé avec le double objectif de former et d’informer toutes les parties prenantes du secteur de la microfinance.

 Pour crédibiliser encore plus son discours sur sa prise de conscience de ses propres défaillances, les professionnels de la microfinance ont mis en place le concept de Microfinance Intelligente. Concrètement, la Microfinance Intelligente entend être parfaitement transparente au niveau des tarifs, des termes et des conditions de ventes des services proposés. Elle se veut plus regardante sur la solvabilité des emprunteurs et s’engage à ne pas fournir aux clients des services dont ils n’auraient pas besoin. Elle prône une éthique irréprochable dans ses pratiques de collectes des remboursements de sa clientèle, tout comme elle se doit d’être désormais à l’écoute des plaintes de ses clients pour les servir plus efficacement. Elle assure la confidentialité des données des clients tout comme elle assure la protection de tous les acteurs de ce secteur de l’économie.

 

Une régulation pourtant indispensable

Ce n’est cependant pas la première fois qu’un tel code d’exemplarité est mis en avant par la microfinance indienne. En 2009 les 44 plus grandes entreprises du secteur avaient formé le Réseau des Instituts de la Microfinance en se donnant déjà pour but de s’autoréguler. Les mesures draconiennes prises fin 2010 par le gouvernement d’Andhra Pradesh montrent que ces entreprises, aussi louables que puissent être leurs ambitions autorégulatrices pourront difficilement se passer de la loi pour se sentir obligées de tenir leurs engagements en l’absence de mécanisme de sanction des contrevenants.

 Même si la féroce compétition que se livrent les secteurs privés et publics biaise les réformes provenant d’une classe politique partiale, la microfinance dans sa globalité gagnerait à ce que des mesures de régulation soient prises pour sa pérennité et le bien être de sa clientèle particulièrement fragile. Ses demandes pour élargir son champ de compétence comme par exemple le droit de recevoir des épargnes comme les banques pourraient être satisfaites. Elle bénéficierait d’une bien meilleure couverture médiatique en faisant preuve de transparence dans ses tarifs et dans ses pratiques de recouvrement des remboursements des microcrédits.

 Certains analystes plaident pour la mise en place d’un organisme en charge de la supervision des activités de microcrédits, du suivi des plaintes des consommateurs et de l’évaluation des entreprises du secteur sur des critères autres que la rentabilité. Les performances financières de ces compagnies pourraient être mises en rapport avec leurs capacités à réellement sortir leurs clients de la pauvreté. Si toutes ces intentions se traduisent dans les faits, alors la crise de la microfinance indienne pourrait s’avérer salutaire pour la profession et servir d’exemple à d’autres pays.

 

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6 réactions à cet article    


  • Jean-Pierre CANOT 26 février 2011 11:31

    Finirons-nous par nous apercevoir un jour que la microfinance n’apporte rien et ne peut rien apporter dans l’aide au développement tant que nous nous acharnons à n’en rester qu’à la toute première étape du modèle coopératif qui seul peut apporter la solution ?

     

    LES LIMITES DE LA MICROFINANCE, L’EXEMPLE DE L’AGRICULTURE

     

    La microfinance tend à devenir la panacée à l’ensemble des problèmes de développement, notamment agricole, au point que tous les projets se rapportant à ce dernier ne s’articulent qu’autour du pivot central « crédit » à condition que celui–ci corresponde aux principes de la microfinance.

    Dans le début des années 70, Muhammad Yunus développait au Bengladesh le concept de la Grameen[1] Bank. Il partait du principe qu’une somme minime est souvent suffisante pour permettre le démarrage d’une activité, particulièrement dans les campagnes.

    Le concept reposait sur les principes ancestraux du mutualisme, les mêmes repris chez nous avec le succès que l’on sait à la fin du 19ème siècle. Ces principes s’appliquaient au Bengladesh à une population homogène dans sa pauvreté absolue.

    Grandes furent les difficultés de Muhammad Yunus pour obtenir un appui des bailleurs de fonds internationaux, Banque Mondiale et Fonds Monétaire International considérant que cette initiative au ras des pâquerettes ne pouvait s’inscrire dans le contexte de la mondialisation ou du développement dit durable.

    Longtemps décrié et combattu, le système devait il y a peu, non seulement être remis à l’honneur, mais devenir la véritable tarte à la crème de la Banque Mondiale qui n’avait pas manqué au passage de le dénaturer. On ne parle plus désormais en matière de développement agricole dans les pays émergents que de microprojets financés par la microfinance dérivée directement de l’initiative de Muhammad Yunus.

    La crise actuelle, où le système bancaire tend à limiter les crédits, est l’occasion pour certains de considérer que le microcrédit est une des solutions, sinon la solution, à cette crise.

    Dans la recherche de solutions de financement pour les plus démunis que le système bancaire traditionnel maintient à l’écart de ses interventions, on oublie systématiquement le modèle coopératif qui il y a plus de cent ans apportait la réponse à l’agriculture française notamment.

    Muhammad YUNUS et la Grameen Bank du Bengladesh n’ont pourtant quoi qu’on en dise rien inventé du tout, ce qui n’enlève d’ailleurs rien à leur mérite.

    La Grammeen Bank, et tous les modèles de microfinance qui en découlent, ne sont que la première étape du modèle coopératif inventé par les Babyloniens. Après l’expérience des pionniers de Rochdale ou des producteurs de micocoulier dans le Gard en France, le système a été il y a cent ans à la base des modèles européens de la coopération agricole, notamment le Crédit Agricole français, que l’on oublie systématiquement dans les programmes de développement au profit du seul modèle de Muhammad YUNUS, prix Nobel de la Paix, porté désormais aux nues.

    Le problème est que malgré tous ses mérites, le modèle mis en œuvre dans cette seule première étape, ne marche pas – à l’échelle de l’économie globale – et ne marchera jamais, pas plus d’ailleurs que les modèles coopératifs européens pris dans leur forme actuelle et que nous nous acharnons à développer en vain depuis les indépendances.

    Il faut pour mobiliser le maximum de ressource bancaire vers le secteur agricole sous forme de prêts, bancariser les populations rurales de façon à ce que tous les flux financiers résultant de leur activité – essentielle dans les pays en développement, il s’agit du secteur primaire – restent dans ce secteur et ne s’évadent pas vers la banque commerciale. Celle–ci dans la meilleure des hypothèses fera semblant d’aider l’agriculture en avançant des fonds aux organismes de microfinance qu’elle crée la plupart du temps sous forme de filiales.

    Ceci est vrai aussi pour les autres secteurs et pour nos pays en ce qui concerne les laissés pour compte du système bancaire traditionnel.

    On ne saurait trop insister sur cette nécessité de bancarisation déjà citée des populations les plus pauvres

    – C’est une véritable alphabétisation, économique bancaire et comptable qui leur permet d’appréhender des notions simples, ce que ne permet pas la manipulation de la seule monnaie fiduciaire.

     

    – C’est une garantie supplémentaire pour le prêteur que l’emprunteur dispose sur un compte qui enregistre tous ses mouvements financiers, de la ressource nécessaire, résultant de l’activité financée, pour rembourser le crédit.

     

    Ceci implique bien entendu, et ce n’est possible que dans le cadre coopératif, que le principe essentiel d’exclusivisme soit bien respecté, c’est–à–dire que le sociétaire ne puisse pas, au risque d’exclusion du système, ouvrir des comptes et contracter des emprunts dans plusieurs établissements.

    Il faut rappeler encore une fois que la dégradation de tous les modèles coopératifs a pour origine principale le non respect de ce principe d’exclusivisme, qui a d’ailleurs été supprimé ou n’a pas été repris dans toutes les lois coopératives mises en place dans les pays en développement, ce qui conduit irrémédiablement à l’échec du système.

    – C’est une garantie de création monétaire réelle. Le crédit anticipe en effet la création monétaire par production de biens ou de services.

     

    Celui qui distribue le crédit doit donc s’assurer que le prêt est bien utilisé pour l’objet financé et que son montant ne dépasse pas ( il doit même rester inférieur) la valeur estimée du produit de l’activité financée.

    Il est évident que la simple surveillance des mouvements du compte, à condition là aussi que le principe d’exclusivisme soit appliqué et respecté, permet de vérifier que l’anticipation de création monétaire est parfaitement justifiée.

    Ce point est d’une cuisante actualité dans la crise économique que nous vivons et qui résulte de dérives bancaires où, dans le cadre d’une économie virtuelle généralisée et mondialisée, les crédits consentis pour des spéculations de tous ordres ont conduit à la création de fausse monnaie avec les conséquences dramatiques que nous n’avons pas fini de vivre.

     

    Cette mobilisation indispensable de la ressource de base qui devra d’ailleurs être complétée notamment pour les investissements longs ne peut se faire qu’au travers du modèle coopératif qui a fait ses preuves depuis des siècles.

    Encore faudrait il que ce modèle fut et restât l’authentique, et ne soit pas remplacé par les ersatz infâmes que l’on a vu se développer tant en Afrique que dans les pays communistes et qui ont conduit à la ruine et à l’abandon de ce modèle coopératif .

    Ceci ne pourra se faire que par la mise en place de lois et règlements propres à la Coopération, agricole notamment, et qui en retiennent impérativement les authentiques principes de base.

    La bancarisation des plus pauvres est de surcroît une des conditions essentielles pour que le système s’il est vraiment d’inspiration coopérative soit construit et fonctionne à partir de la base : les sociétaires ; et il y a bien là une des faiblesses de la microfinance telle qu’elle est conçue jusqu’à présent comme un système construit « d’en bas » et géré « d’en haut ».

     

    Un problème supplémentaire est que l’on entend appliquer les principes de la microfinance d’un intérêt indiscutable par ailleurs à des populations hétérogènes dans leur pauvreté relative.

    On se retrouve donc en fait dans une agriculture à deux vitesses : l’une de type industriel, comme chez nous, qui doit se soumettre aux règles de l’Organisation Mondiale du Commerce, l’autre de type social qui concerne la très grande majorité des populations rurales.

    On notera au passage que dans le second cas les résultats des actions menées pour atteindre des objectifs sociaux sont mesurés selon des critères uniquement économiques.

    Le financement est réalisé pour le premier type, la minorité, par les banques commerciales traditionnelles, pour le second par des systèmes complexes, notamment mutuelles d’épargne et de crédit qui fleurissent à qui mieux mieux sur le plan local, sans aucune coordination nationale, et qui finalement n’arrivent à concerner qu’une « minorité de la majorité » : les plus pauvres parmi les pauvres, les autres devant se débrouiller comme ils peuvent en recourant notamment au crédit informel.

    Le résultat désastreux est double :

    La ressource d’épargne et de dépôts – qui est une ressource bon marché – en excédent localement ne peut être transférée directement et à prix coûtant chez ceux où elle manque et transite par le système bancaire où elle est, soit utilisée au prix fort au financement des autres secteurs de l’économie, soit réacheminée toujours au prix fort vers les structures de microfinance momentanément déficitaires en ressource.

    Ce système encore une fois à deux vitesses, au delà du fait qu’il accroît les déséquilibres liés à deux types de systèmes d’exploitation extrêmes : agriculture de subsistance et agriculture industrielle, a l’inconvénient d’isoler les plus pauvres, les empêchant comme on vient de le voir de profiter de la solidarité au sein de leur groupe même en ce qui concerne la ressource bancaire.

     

    C’est bien au niveau de cette notion de solidarité que se trouve la solution au problème du financement du secteur primaire.

    Autant il serait vain en effet de vouloir faire jouer la solidarité du monde agricole en faveur des plus déshérités en isolant ces derniers dans des ghettos, autant il est possible de la mettre en œuvre efficacement dans des systèmes qui intègrent tous les acteurs de ce secteur, ceux momentanément déshérités bénéficiant de l’assistance du groupe.

    Bergerac le 3 septembre 2010

    Jean-Pierre CANOT

    Auteur de « Apprends-nous plutôt à pêcher ! »

     

    http://ehlafrancetoutfoutlecamp.blogs.nouvelobs.com/

    http://reviensilssontdevenusfous.blogs.sudouest.com

     


    [1] Grameen signifie « village » c’est dire que le concept s’appuyait sur le principe de proximité !


    • easy easy 26 février 2011 21:56



      Et bien en voilà un de papier qui apporte un regard neuf sur un vieux sujet !

      En voilà de l’info !

      Je savais que les taux du micro crédit étaient élevés, (coûts de la gestion manuelle, manière pudique de désigner sans doute aussi le recouvrement par menaces physiques car il n’est pas question de saisir un bien, le prêteur ne peut que frapper le débiteur coincé ou l’humilier devant tout le monde). Mais je croyais que c’était tout de même intéressant pour le pauvre emprunteur, parce qu’il n’empruntait que très peu et pour s’acheter un outil stratégique.

      Plus récemment, j’ai lu qu’il y en avait des dizaines de banques pratiquant le micro crédit. Je me suis alors dit que ça devait, si on en changeait un peu les termes, être très rentable comme activité.

      Et voilà que cet article déballe le dessous des cartes et qu’il nous informe qu’il y a effectivement eu de nombreuses dérives.

      Comme toujours, tu me diras.


      • Jasmin78 1er avril 2012 15:48

        Bonjour,


        une réaction bien tardive de ma part, mais l’article mérite d’être remis au goût du jour !

        Je recherchais une ONG à qui je pouvais proposer mes services, puis vint l’idée d’aider par le micro-crédit.
        Avant de donner, j’aime bien savoir à quel organisme vont mes dons, et surtout comment seront-ils utilisés ?
        Des organismes humanitaires ou caritatifs fleurissent sur la toile, collectent aux noms des pauvres, et détournent l’usage des fonds collectés.
        J’ai donc sélectionner un organisme qui prête en France aux plus démunis. elle appartient à une « maison mère » : je clique.

        Mais ce que je découvre me laisse pantois tellement la stratégie est subtile et rodée !
        Surtout lorsqu’il s’agit d’une organisation internationale qui a pignon sur rue et qui fédère des succursales collectrices, -pardon des représentants- dans de nombreux pays.

        Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est lorsque cet organisme fédérateur explique pourquoi il ne veut pas être reconnu comme une ONG.
        Tient donc ???? Services gratuits, personnels spécialisés rémunérés avec une commission ? d’où proviennent les fonds ?

        En cherchant, j’ai trouvé qu’à l’origine cette organisation faisait partie effectivement d’une ONG dont elle s’est séparée.

        Les projets présentés sont modestes, les demandes de participations aussi. Mais...le taux d’intérêts est usurier : 2 à 3% par mois !!!! En France ce taux serait hors-la loi.

        Alors j’ai compris que ces organisations collectent nos fonds (peut être plusieurs fois que nécessaires au projet), et prête au plus démunis à 25, 30% par an !!!!!.

        Voilà comment vous pouvez arriver à décimer indirectement des familles entières et surendettées en croyant faire une bonne action.

        En cherchant sur les limites et dérives du micro-prêt je suis tombé sur votre article, 
        Ne pas abonder dans le sens de votre article c’est accepter la loi du silence sur ces pratiques, sur ce hold-up organisé des pauvres. 

        En cliquant d’un lien vers l’autre, les pays solidaires du système sont nombreux, les inter-actions sont tentaculaires : cela me rappelle le fameux livre Le Roi Vert de Jean-Loup Sulitzer sur une organisation « imaginaire » mondiale du système financier.

        Merci pour votre article très intéressant..

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            La Satisfaction de Nos Clients est Notre Objectif.


            • benoitsuzane 28 août 19:31

              Bonjour,
              Véritable témoignage d´un sérieux prêt acquis
              Lorsque les banques ou les proches ne peuvent vous suivre, il est bon de savoir qu’il existe une entraide quelque part.Suite à de nombreux rejets de dossier par les banques j´ai eu mon prêt de 45.000€ par l´intermédiaire de Mme Suzanne BENOIT qui m´a mis en contact avec un Monsieur intègre du nom André SCHNEIDER. Au départ je n´y croyais pas mais ma curiosité m´a poussé à essayer mais finalement j´ai pu obtenir ce prêt. Je viens de ce part vous informé pour que désormais vous sachez à qui vous adressez quand vous serez dans le besoin.
              Son email : pfinanceschneider@gmail.com
              Contacté-le si vous êtes dans le besoin.

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