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Les Français de Tianjin

La présence française à Tianjin remonte au milieu du XVIIIe siècle. Un jésuite du nom d’Hector de Zondth s’établit au bord du fleuve Hai dans ce qui est alors une petite bourgade. Au service d’un seigneur, le religieux enseigne des rudiments de mathématique tout en subtilisant au passage des techniques inconnues en Occident. Hector de Zondth se fond discrètement dans la population, joue profil bas. Il n’entend pas perturber les habitudes d’un peuple engoncé dans les traditions. D’autres jésuites lui succèderont, tous prudents.

Le Traité de Pékin (1860) offre à la France une concession à Tienstin, ainsi dénommée à l’époque. Sans tarder, des vaisseaux tricolores mouillent dans la rade de Tanggu. Militaires et religieux se déploient le long du fleuve. Un orphelinat français est construit. La présence occidentale est désormais visible, bientôt dérangeante. Cette intrusion n’est pas du goût de tous. Le zèle prosélyte incommode. S’ensuivent des bousculades. En juin 1870, une foule saccage l’orphelinat français (Wanghailou). Venu à la rescousse, le consul français est tué. Dans la mêlée, dix-sept étrangers, dont dix religieuses, sont abattus. La France, alors très affaiblie, s’interroge. Doit-on dépêcher sur place une canonnière ? Contre toute attente, le commissaire impérial chinois présente ses excuses. Une sévère répression s’abat contre les fauteurs de troubles. La paix revenue, la présence occidentale se renforce. D’abord limitée à des religieux, la communauté française s’élargit à des architectes, des ingénieurs. Tientsin devient aussi l’incontournable étape des aventuriers. « Cette ville, c’est la future Babylone ! », proclame Adolphe Rouvillois, un ingénieur français. A Tientsin, l’appétit des constructeurs est insatiable. Chaque pays occidental aménage sa concession avec l’idée d’y bâtir d’indélébiles vestiges. Tientsin, l’allemande ! Tientsin, l’anglaise ! Tientsin, l’autrichienne ! Tientsin, l’italienne ! Tienstin s’enorgueillit aussi d’être une ville française. D’un côté, le Hai He ; de l’autre, les axes alors embryonnaires de Nanjing lu et Ufu dao ; la section française s’étire sur une cinquantaine d’hectares. Dans le quartier de Heiping, des maisons se dressent. En fait, de véritables bâtisses empruntant à plusieurs styles. La plupart seront occupées par des Seigneurs de guerre. A quelque encablure de Nanjing lu, s’élève une église française. Toutefois le pont métallique enjambant le Hai, le jardin circulaire et la rue Chifeng dao, généreusement bordée de petites maisons, illustrent le mieux l’ingéniosité française.

Au tournant du siècle, Tientsin est en pleine expansion. Comme elle nous apparaît aujourd’hui, la ville ne semble retenue par aucune limite ! Toutes les nationalités s’y côtoient. Anglais, allemands, Américains, Italiens sont les plus nombreux mais les Français forment une communauté solide. Alsacienne de souche, Hortense Helmer tient un salon, rue Hami dao. Se gorgeant de thé vert, les Français s’y retrouvent la nuit tombante. Quand éclate la guerre de 1914, les Français adressent une missive à la délégation allemande. Ton sobre et clair : « A partir de maintenant, chacun restera chez soi ! » Même à Tientsin, la guerre s’insinue ! Les Français s’enferment dans leur enclave, l’oeil aux aguets. Chaque lundi, un convoyeur traverse la ville en charrette. Au poste d’accueil de chaque concession, il livre des liasses de journaux. Ce sont les nouvelles du front, vieilles de plus d’un mois, parfois plus ! Parfois un incident éclate, un Allemand ivre s’aventure dans le quartier français. Que faire ? Prendre les armes ? Déjà, l’on se compte ! Alerté, un seigneur chinois déclare : « L’auriez-vous oublié ? Nous en sommes en Chine ! » Une autre fois, exaspérés par une guerre qui n’en finit pas, des Français entonnent La Marseillaise à la lisère de la concession allemande. Les Allemands répondent par des chants militaires. La joute nationaliste n’est pas vraiment sérieuse. Les Chinois rient, acclament d’insolites comédiens, plutôt piètres chanteurs ! A la messe dominicale de l’église de Nanjing lu, la répartition des bancs est savamment orchestrée : Bavarois et Austro-Hongrois sur l’aile gauche ; Français, Italiens et Anglais sur l’aile droite.

« L’après-guerre, ce fut comme un délice ! », note un voyageur français. La concession allemande dissoute, la ville est désormais entièrement accessible. L’année 1928 marque l’apogée de Tientsin. L’on dénombre alors cent douze Français, deux fois plus d’hommes que de femmes ! Les Français sont dynamiques, entreprenants, la plupart déterminés à ne jamais quitter la ville ! L’un d’eux a le projet de construire un opéra, un autre s’enthousiasme à l’idée d’élever un arc de triomphe. Cependant, ils vivent à l’écart de la population, se mélangent peu. Rares sont ceux qui maîtrisent le mandarin. En 1932, Teilhard de Chardin y passe un long séjour, « le temps, dit-il, de prendre langue avec cette grande culture ! » Et puis, le glas ! 1937, l’invasion japonaise ! La plupart des Français quittent la ville. Beaucoup prennent la route de l’Annam et du Tonkin. D’autres s’exilent en Californie. Lorsque l’empire du soleil levant rend les armes, le plaisir n’y est plus. Certains s’accrochent mais le temps est compté. 1948, l’hiver est pluvieux, le ciel saumâtre. Un air de nostalgie plombe le quartier français. Les bâtisses sont abandonnées, certaines prennent l’eau. 1949, la révolution populaire, les derniers français plient bagage.

Silence, maintenant ! Une chape de plomb s’abat sur la ville, bientôt coupée du monde ! Le très francophone Zhou Enlai séjourne souvent à Tianjin où il a vécu une partie de sa jeunesse. Il descend à l’hôtel Astor. Soudain, il lâche un très inattendu « garçon ! » à l’adresse d’un serveur médusé. Pendant la révolution culturelle, des étudiants français y passent de courts séjours, certains à l’Université de Nankai. Curieusement, aucun ne garde un mauvais souvenir de cette période. « Malgré les remous, raconte l’un d’eux, nous y sentions très bien. Jamais nous n’avons subi la moindre provocation ! » Tout de même, ils se tiennent à l’écart des zones sensibles, notamment, Tanggu, le district portuaire. Fin des années soixante-dix, Deng Xio Ping lève la parenthèse. Lentement, Tianjin reprend des couleurs. Confident de Deng Xio Ping, Jacques Van Minden, le truculent président du Cercle franco-chinois, mise aussitôt sur cette ville dont il assure « qu’elle est plus belle que Beijing ! » Selon le consulat de Beijing, une cinquantaine de Français seraient domiciliés aujourd’hui à Tianjin, chiffre infime pour une population évaluée à 10,4 millions d’habitants. Des expatriés, des étudiants. La seule perspective de l’installation d’Airbus devrait faire doubler les effectifs.

Cependant une nouvelle génération de Français s’annonce. Ni expatriés, ni fonctionnaires, plutôt des entrepreneurs, des architectes, chercheurs, artisans et créateurs. Bravant les peurs, ils n’ont pas de préjugés. Le choix de Tianjin n’est pas le fruit du hasard. Souvent, un ami ou amie chinoise leur en ont ouvert les portes, les secrets. Donc, avant les affaires, l’amitié ! Jeune architecte, originaire de Rouen, le parcours d’Alexandre en témoigne. S’étant lié d’amitié avec Christine Liu, une urbaniste, lors du séjour de celle-ci en France, Alexandre décide de s’y rendre. Aussitôt sur place, il est embauché dans une société de construction où le chinois est la langue exclusive. Il s’accommode aussi d’un salaire local. Le risque valait la chandelle, il est désormais reconnu. « Nous ne répéterons pas l’erreur de nos aînés, assure Jacques. Péchant par arrogance, ils se tenaient à distance des Chinois. Nous préférons l’immersion ! Et, bien sûr, nous parlons le mandarin avec l’inimitable accent nasillard du Bohai ! » A leurs côtés, les Franco-Chinois incarnent aussi le renouveau de la France. Plus d’une centaine ont regagné le pays. Tel M. Dai, arrivé en France sans le sou, désormais prospère homme d’affaires, président de la zone industrielle Europe. Le rythme s’accélère. En 2008, plus de deux cents Français devraient vivre à Tianjin, peut-être plus ! Eparpillés aux quatre coins de la ville, rares sont ceux qui résident dans l’ancienne concession française. Toutefois, en fin de semaine, ils respirent un petit air de Paris. Ils s’aventurent alors dans l’ancienne concession, prolongeant jusqu’à l’étonnante réplique du pont Alexandre III, récemment construit.


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2 réactions à cet article    


  • alberto (---.---.121.77) 29 novembre 2006 13:24

    Merci, La Chevalerie, pour ce petit parfum d’(extrème)Orient qui réjouira certains nostalgiques qui ont connu ce parcours...

    Mais, pouquoi pas quelques photos, notamment de cet incroyable pseudo pont Alexandre III ?

    Bien cordialement,

    Alberto.


    • Nina (---.---.69.221) 29 novembre 2006 14:17

      Je suis originaire de Tianjin, c’est vrai que le pont Alexandre III placé au coeur de cette ville chinoise est étonnant. Mais il paraît que d’autres projets encore plus fous vont avoir lieu.

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