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Les plaies sanglantes de Las Palmas : Confession d’un village fantôme

Violence paramilitaire

Plus de 10 ans après le déplacement de ses trois mille habitants par un groupe paramilitaire, le village de Las Palmas sort peu à peu du silence. Victime de son isolement et de la fertilité de ses terres, ce hameau en plein cœur des Montes de María, a subi de plein fouet le conflit armé colombien. Retour sur deux décennies de violence, de groupes armés et de corruption dans cette région montagneuse de la côte caraïbe. 

http://courriersderrance.blogspot.com/2012/01/les-plaies-sanglantes-de-las-palmas.html

De San Jacinto a Las Palmas

La jeep fonce dans la nuit. Le chemin sur lequel elle s’élance est exigu et coiffé d’une végétation dense. Pachito s’agrippe au volant et grogne à chaque nid de poule ; sa jeep est vaillante mais les suspensions fatiguent. Derrière elle, se dissipent les lueurs de San Jacinto, bourgade du département du Bolívar. Le véhicule continue son ascension dans les montagnes silencieuses.

Malgré les violentes secousses, l’ambiance est joviale dans l’habitacle. Les quinze passagers, agrippés comme ils le peuvent, rejoignent leur village d’origine, Las Palmas. Certains n’y sont pas retournés depuis des années ; d’autres ne l’ont jamais vu, comme Vanessa qui y est pourtant née il y a 16 ans.

 

Après une petite heure d’obstacles et de soubresauts, Pachito annonce fièrement la fin de l’aventure. A l’entrée du village, comme sorties de l’imaginaire de Gabriel García Márquez, apparaissent de petites maisons discrètes et colorées. Quelques animaux domestiques somnolent le long des rues endormies. La jeep pénètre lentement dans le hameau silencieux.

Et soudain, elle débouche sur une petite place en pleine effervescence. Une centaine de personnes dansent autour d’un groupe de musiciens armés de cuivres et de percussions. Le véhicule essoufflé est d’un coup acclamé joyeusement. Les passagers mettent pied à terre et se jettent dans les bras qui leur sont ouverts. En signe de bienvenue, on leur tend des verres de rhum. Après avoir vidé le chargement, composé essentiellement de liquides, Pachito se remet au volant et s’exclame : “priez Dieu que je puisse revenir, personne ne viendra vous chercher ici !” La jeep tousse et repart dans la nuit.

 

Les Montes de María, au cœur de la guerre

Le village de Las Palmas est perdu dans la région des Montes de María, sur la côte caraïbe colombienne. Une région constituée de montagnes sauvages et verdoyantes. Seules les parcelles d’élevage ultra-extensif rappellent que l’homme domine ces reliefs lointains. Et c’est justement cette anthropisation reculée qui a été pour Las Palmas la source de plus de vingt ans de violence.

Dès le début des années 1980, les guérillas se sont implantées dans cet espace stratégique. Pour leur bénéfice personnel et leur ravitaillement, elles attaquaient régulièrement les haciendas d’élevage et les grands domaines agricoles. Contre ces actions d’extorsion, les propriétaires terriens ont favorisé la création de milices privées. Les secteurs politiques locaux, influençables, ont donné leur feu vert ; l’armée, embourbée dans son combat contre la guérilla, a apporté son soutien logistique et matériel.

 

Au début des années 1990, les milices privées ont engendré une structure armée d’extrême-droite de plus grande envergure, les paramilitaires. Très liés aux propriétaires terriens, ces groupes armés ont contribué à l’expansion et la protection des exploitations agricoles. Cette stratégie a été tolérée par les autorités puisqu’elle s’inscrivait dans la lutte contre les guérillas. Mais en réalité, cette stratégie a directement touché les populations civiles.

On a tous réalisé trop tard qu’il fallait partir d’ici,” regrette Ricardo, le plus jeune représentant de la communauté. “Tu te dis que la violence n’arrivera jamais jusqu’à ta porte. Mais un jour, tu vois des treillis, des mitraillettes et des passe-montagnes. Et finalement c’est la descente aux enfers…” 

 

L’ère paramilitaire

Dès les premières lueurs de l’aube, une chaleur moite enveloppe le village. Lucho, fraichement arrivé de Bogotá, savoure ce climat tropical : “il fait bon ici et quel calme !” Les arômes riches et subtils des sancocho[1] s’échappent de l’arrière-cour des maisons. Sur la place, quatre hommes jouent aux dominos. Pour se maintenir éveillés, ils écrasent les pièces avec brutalité et glorifient grossièrement les joies du hasard. Une bouteille de rhum passe de main en main.

 

Les frères Caro Barreto

Arturo, un vieil homme aux puissantes mains, mâche un cigare et observe les joueurs de dominos. Il désigne la maison qui leur fait de l’ombre. “Un matin de 1996, on a retrouvé cette maison peinte sur laquelle était inscrit : « mort aux guérilleros », « mort aux balances », et sur celle-ci : « cassez-vous sales bâtards »”, détaille-t-il amèrement ; “plus loin on a vu trois lettres marquées en rouge : « AUC[2] ». Les initiales des paramilitaires.”

Ce même matin, Segundo Caro Barreto et son frère Alvaro disparurent. Trois jours plus tard, des paysans trouvèrent le corps de Segundo dans la montagne. L’un d’eux se souvient de cette découverte macabre : “on lui avait arraché le cuir chevelu, on lui avait coupé les doigts et on l’avait brulé avec de l’acide. Díos mío, ils l’ont tué en le torturant…” Alvaro, quant à lui, n’est jamais réapparu. Les paramilitaires du Bloque Héroes de los Montes de María[3] marquèrent ainsi au fer rouge leur présence au village de Las Palmas.

 

L’exécution des « crapauds »

“Un jour, les paramilitaires sont venus au village et nous ont tous rassemblé sur la place”, confesse Lucho, le regard perdu dans la clarté du matin ; “Ils avaient une liste dans les mains avec le nom de tous les sapos[4] qu’ils allaient exécuter.” Roberto, assis à proximité, ajoute après avoir vidé son verre de rhum : “un paraco[5] au visage caché a hurlé le nom de mon père, Alberto Castillo. Alors que ma mère le retenait, il s’est courageusement avancé.” Il indique la table autour de laquelle vocifèrent les joueurs de dominos. “Et juste là, le même paraco l’a mis à genou et lui a tiré une balle dans la tête. Devant tout le monde, devant ma famille…sans expliquer pourquoi.”

Le 8 février 1997, ils abattirent le gardien de vaches Argemino « Pajarito »[6] Medina devant sa femme et ses trois enfants. Javier, l’ainé qui a aujourd’hui 26 ans, n’a jamais oublié cette scène : “lorsque ce paraco a tué mon papa, j’ai ressenti quelque chose d’horrible… Je lui ai lancé une pierre et lui ai hurlé : « pourquoi tu l’as tué sale fils de pute ?!! » Il s’est jeté sur moi et a pointé son flingue sur mon front. Un autre para s’est précipité et lui a dit : « t’es complètement baisé, ne bute pas le gosse ! » De rage il m’a violemment balancé par terre, et il s’est tiré en m’insultant…des années après, je ne sais toujours pas pourquoi ils l’ont tué”. Quatre autres palmeros furent exécutés de la même manière.

 

Trois ans de terreur

Pendant trois ans, les paramilitaires instaurèrent à Las Palmas un mécanisme de terreur. La liste des présumés sapos provoquait une angoisse constante car l’accusation de complicité avec la guérilla n’était fondée sur aucune preuve réelle. Tous étaient donc coupables. Tous étaient donc condamnables. Tous se méfiaient les uns des autres…diviser pour mieux régner. Un dispositif de contrôle sur le quotidien était également établi : couvre-feu après 18h, obligation de participer aux rassemblements organisés par les paramilitaires, musique interdite, vols, humiliations, menaces.

Peu à peu, les habitants partaient se réfugier dans l’anonymat des métropoles, laissant tout derrière eux. Persistaient les plus intrépides et ceux qui n’avaient nulle part où aller.

 

Le déplacement

Lorsque la nuit tombe sur Las Palmas, les grillons amorcent une symphonie harmonieuse et cadencée. Mais ce soir, le registre musical est bien distinct. Une douzaine de musiciens interprètent des classiques de porro[7] sur la petite place du village. Des ampoules, alimentées par un groupe électrogène ronronnant, éclairent d’une lueur tamisée les silhouettes agiles des danseurs. Le rythme festif qui s’échappe des cuivres part se perdre dans les allées désertes du village.

 

L’ultimatum

Le 27 septembre 1999, des coups de feu résonnèrent dans les rues de Las Palmas. Des voix menaçantes aboyèrent aux habitants l’ordre de sortir et de se rassembler immédiatement. Sur la place, un paramilitaire armé d’un mégaphone exigea des palmeros l’abandon définitif du village avant la nuit tombée, sous peine de mort. Et comme pour symboliser cet ultimatum, les hommes en treillis brulèrent les deux voitures, saccagèrent les maisons, menacèrent les enfants et tuèrent quatre personnes.

Ricardo conserve un souvenir limpide de ce drame : “trois jeunes ont été accusé de complicité avec la guérilla. Tomas Bustillo, Rafael Sierra et Celestino Avila. La mère de Celestino, Emma, a supplié le commandant de ne pas le tuer, elle a dit que la guérilla avait tué le père, en 1993. Le commandant a dit à ses hommes : « butez cette salope  ». Un paraco armé d’une M-60, une grosse mitraillette, la projeta contre un mur et lui tira une balle derrière la nuque…putain, toute sa tête a explosé…” Les trois jeunes furent ensuite abattus. Les seules preuves de complicité avec la guérilla furent une blessure à l’avant bras pour Rafael, et la photo de Tómas et Celestino souriants, impeccables dans l’uniforme kaki de l’armée colombienne. Les trois avaient tout juste 18 ans.

 

Loin de Las Palmas

Sous l’œil vigilant de los Héroes de los Montes de María, plus de 750 habitants partirent à pied à San Jacinto. Une trentaine de kilomètres à travers les montagnes. “Il y avait des femmes enceintes, des enfants en bas-âge, des personnes âgées…c’était un cauchemar,” se souvient péniblement Arturo ; “moi, je n’étais jamais parti du village !”.

Lorsqu’ils arrivèrent à la ville, les gens les rejetèrent. La peur qu’un simple contact avec des victimes ne les infecte du virus de la guerre. Les palmeros se dispersèrent dans toute la Colombie et reformèrent de petites communautés dans les quartiers des grandes villes comme Barranquilla ou Bogotá. “Beaucoup d’anciens se sont laissés mourir, désespérés de vivre dans une ville,” se désole Ricardo.

 

Parapolitique

L’objectif des paramilitaires était très simple : expulser les paysans pour que les grands propriétaires terriens puissent s’approprier leurs terres à des prix dérisoires. Ils instauraient tout d’abord un climat de terreur constant pour forcer le départ volontaire, puis ils vidaient complètement les villages par le biais d’actions violentes.

Dans les Montes de María entre 1996 et 2006, 56 villages ont été vidés, 8.000 personnes ont été assassinées et 200.000 déplacées[8]. Les groupes paramilitaires sont responsables de la quasi totalité de ces actes.

“L’ex-président Alvaro Uribe est en grande partie responsable” martèle un palmero qui préfère garder l’anonymat ; “son cousin, Mario Uribe[9], est devenu député grâce aux paramilitaires. Il a ensuite passé des accords avec des grands propriétaires pour qu’ils puissent s’approprier les terres de Córdoba et des Montes de María.”

Salvatore Mancuso, l’un des principaux leaders des AUC, a reconnu lors de son arrestation en 2008 avoir reçu ces ordres de Mario Uribe. En outre, il a reconnu de nombreuses actions contre des populations civiles considérées comme “subversives et complices de la guérilla”, dont le village de Las Palmas.

 

Sortir du silence

A partir de 2006, avec la démobilisation des groupes paramilitaires, la situation des Montes de María se calma sensiblement. Après plus de 20 ans de violence, de guérilla, de milices privées et de paramilitaires, l’armée prit le contrôle et sécurisa le territoire. “Pourquoi ne pas l’avoir fait avant quand les paracos nous massacraient ??” s’insurge Ricardo. En effet son absence et sa passivité étonnent. Mais la corruption s’immisce également dans les plus hautes instances de la Défense.

Les habitants de Las Palmas essaient toujours de comprendre la raison pour laquelle dix-neuf d’entre eux ont été assassinés et plus de 3.000 déplacés. Complices de la guérilla ? Accusation qu’ils repoussent sèchement. Propriétaires de terres fertiles ? Cela paraît plus probable. Progressivement, ils cherchent à repeupler leur village d’origine et rassembler les palmeros disséminés dans tout le pays. Et bien que les plaies du conflit armé soient encore sanglantes, le village de Las Palmas sort peu à peu de son silence.


[1] Plat national colombien

[2] Autodefensas Unidas de Colombia  : groupe paramilitaire principal créé par Carlos Castaño en 1996, démobilisé en 2006.

[3] Une des divisions des AUC du nord du pays.

[4] Crapaud en espagnol : collaborateur de la guérilla.

[5] Terme péjoratif espagnol pour désigner les paramilitaires.

[6] Petit oiseau.

[7] Sous genre de la Cumbia, le porro est une musique festive de la côte Caraïbe colombienne, composée d’une section cuivre et une section percussion.

[8] Sources : www.verdadabierta.com et Documentos CODHES 2011

[9] A présent en prison.


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2 réactions à cet article    


  • Lisa SION 2 Lisa SION 2 21 janvier 2012 18:15

    Bonjour,

    récit purement infernal qui renseigne sur les moyens déployés par les autorités qui répandent l’esclavage et sèment la mort à l’autre bout du monde afin d’assurer le confort matériel d’une petite élite occidentale...Par carte d’électeur ou bancaire, on est complice actif. Horreur absolue et cancer militaire vivant, tout ça au nom de dieu !


    • Stoïque 22 janvier 2012 06:52

      sinistre histoire comme tant d’autres en Amérique latine et du Sud, souvent dues à l’action souterraine de pays dit démocratiques et épris du désir de répandre leurs soit-disant idées de libertés de par le monde...
      Il ne fait pas bon vivre de partout sur Terre...

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