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Accueil du site > Actualités > International > Les vélléités terroristes des grands-mères de Barcelone

Les vélléités terroristes des grands-mères de Barcelone

A Barcelone, une action collective pacifique et ludique qui suggère ouvertement de détruire un bâtiment de façon violente : cela serait-il possible en France ? 

« What the fuck is that hotel doing there ? » (« Qu’est-ce que cet hôtel fout là ? ») s’interroge le géographe et urbaniste de renom David Harvey lors d’une récente interview. (en anglais)

L’Hôtel « Vela » – pour « voile » en espagnol, surnom donné à l’édifice à cause de sa forme caractéristique – trône en effet seul à l’extrémité sud de la plage centrale de Barcelone. Construit à 20 mètres du bord de mer, il mesure 100 mètres de haut, compte 26 étages et 473 chambres. 31 000 m² de bureaux et d’espaces destinés à « satisfaire les besoins des employés de l’hôtel » (dont un parking souterrain de 640 places) flanquent de surcroît la tour principale. La construction de l’ensemble signifie la disparition de la partie nudiste de la plage, tandis qu’une nouvelle jetée destinée à accueillir les yachts des clients rend désormais impossible de faire du surf dans la baie.

Le 27 septembre dernier, environ 200 habitants de Barcelone se sont retrouvés à l’appel de 11 associations pour lancer une offensive « aérienne, maritime et terrestre » contre le complexe hôtelier cinq étoiles, de son vrai nom « Hôtel W Barcelona. » Malgré le caractère symbolique de l’assaut, le slogan repris en chœur par les participants – « Bomba l’Hotel Vela » – se voulait particulièrement explicite. On se demande d’ailleurs comment les autorités françaises auraient réagi devant une profession de foi aussi évocatrice... les autorités catalanes se contentant quant à elles d’envoyer trois voitures de police superviser le déroulement des opérations. Aucune arrestation ne fut effectuée malgré les dégradations légères subies par l’édifice sous les applaudissement des manifestants. Un certain nombre d’entre eux se permirent même le luxe de scander des slogans violemment hostiles à la police à quelques centimètres à peine des forces de l’ordre.

Construit par quatre géants de l’immobilier espagnols à la réputation trouble – dont la société OHL, propriété de l’ancien ministre franquiste Juan Miguel Villa Mir – l’hôtel est géré par la société états-unienne Starwood Hotels and Resorts, elle-même propriété du groupe financier Starwood Capital. Cette compagnie spécialisée dans les hôtels de luxe, l’une des plus grandes du monde, possède ou gère plus de 942 établissements (soit 285 000 chambres) dans une centaine de pays, dont l’hôtel de Crillon à Paris.

Les 90 000 m² de terrain occupés par l’hôtel « Vela » appartiennent cependant à un organisme public, l’Autorité Portuaire de Barcelone (APB), dont les quinze membres du conseil d’administration sont nommés par l’État espagnol, la région de Catalogne (la « Generalitat ») et la municipalité de Barcelone. C’est en sa qualité d’entité publique que l’Autorité Portuaire a pu déroger à l’interdiction inscrite dans la loi catalane du littoral de bâtir à moins de cent mètres de la côte, obtenir l’aménagement au frais des contribuables du boulevard qui mène jusqu’au nouveau complexe hôtelier, ou encore décider l’ouverture d’une ligne maritime de transport public qui permet aux clients de l’hôtel de rejoindre directement la vieille ville de Barcelone.

Or, les prérogatives exceptionnelles dont bénéficie l’APB – et dont elle fait bénéficier les entreprises avec lesquelles elle contracte – sont en principe réservées au développement d’installations de nature à « assurer des fonctions portuaires. » Les opposants au projet voient ainsi dans la construction de l’hôtel « Vela » une preuve de plus de la faillite de l’Autorité Portuaire à remplir sa mission de service public.

Selon Emma Alari, porte-parole des manifestants, « le Port de Barcelone fonctionne comme une entreprise privée, qui cherche à tirer un maximum d’argent des terrains qu’elle gère » et ainsi « transforme l’espace urbain et les conditions de vie des habitants sans autre règle que la recherche du profit. » Cette poursuite d’une rentabilité maximale a par exemple conduit l’APB à ériger sur le port un centre commercial (le « Maremagnum ») et un centre de conférences pour grandes entreprises (le « World Trade Center »).

Le meilleur symbole de la logique commerciale qui anime l’Autorité Portuaire (en même temps que sa plus grosse source de revenu) est cependant l’industrie des croisières de luxe, dont Barcelone est devenue la première destination au monde. Grâce à l’ouverture en 2007 d’un nouveau terminal maritime – intégralement construit et géré par « Carnival », la plus grande compagnie de croisières du monde – réservé aux navires gigantesques que ces croisières affrètent (typiquement 3000 passagers payants), le nombre de passagers faisant escale ou sortant du port de Barcelone est passé de 573 000 en 2000 à 2 075 000 en 2008. L’APB affichait ainsi un bénéfice de 73,8 millions d’euros pour l’année 2007, en hausse de 16 millions d’euros par rapport à 2006.

Sans parler des centaines de milliers de mètres cubes de déchets que chacun des navires de croisière rejette en mer tous les jours, le déferlement de touristes à fort pouvoir d’achat a conduit à une homogénéisation du paysage de la ville (avec la multiplication de galeries marchandes et de boutiques franchisées) et a renchéri le coût de la vie pour les habitants. Une espèce d’éléphant-poisson à la mine déconfite accompagnait d’ailleurs les manifestants contre l’hôtel Vela pour symboliser le dernier des « voisins, » ou résident de Barcelone, espèce menacée de disparition.

De fait, c’est plus généralement l’idée d’un développement économique de Barcelone axé sur la promotion des activités touristiques qui inquiète les opposants au projet Hôtel Vela. De 3 millions en 1995, le nombre de touristes visitant Barcelone est en effet passé à 7,25 millions en 2007. Cette augmentation a été largement pilotée par « Barcelone Tourisme, » organisme public-privé doté d’un budget de 30 millions d’euros et cogéré par la mairie, la chambre de commerce et la « Fondation pour la Promotion de Barcelone » représentant l’industrie touristique. Dans le cadre de sa campagne « Souriez, vous êtes à Barcelone, » l’organisme a notamment obtenu que la municipalité qualifie les nouveaux hôtels construits « d’équipements publics » afin de faire disparaître toute contrainte légale à leur multiplication. Barcelone compte aujourd’hui plus de 28 000 chambres d’hôtel, contre 10 000 en 1990. L’essentiel de cette croissance est due à la construction d’établissements quatre ou cinq étoiles, les plus rentables car attirant les clients les plus fortunés.

Typiquement, une chambre à l’hôtel Vela se loue de 300 à 3700 euros la nuit. Le salaire médian à Barcelone tourne quant à lui autour de 1000 euros par mois. En « privatisant même l’horizon, » selon les manifestants, la construction de l’hôtel Vela incarne ainsi l’appropriation en cours de l’espace public par l’industrie du tourisme de luxe et sa clientèle aisée, avec la connivence ou la participation active des autorités publiques. Malgré les deux procédures judiciaires lancées pour réclamer sa démolition, l’hôtel a ouvert le premier octobre.


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1 réactions à cet article    


  • Christoff_M Christoff_M 8 novembre 2009 03:33

    On ne rêve pas depuis le 11 septembre c’est une inflation de tours en verre et en ferraille qui sortent partout de terre autour de la planète pour des couts faramineux...

    Hôtels, résidences de luxe, bureaux, alors que les logements manquent partout pour les classes inférieures... la surmondialisation n’est pas prête de s’arrêter...

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Auteur de l'article

Noé le Blanc


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