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Accueil du site > Actualités > International > Naufrage de Joola : Le drame de l’irresponsabilité

Naufrage de Joola : Le drame de l’irresponsabilité

Le 12 septembre dernier, la justice française a émis des mandats d’arrêt contre neuf hautes personnalités sénégalaises. Elles pourraient être ainsi mises en examen pour leur responsabilité présumée dans la mort de 2000 personnes qui ont péri dans le naufrage du Joola.

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« Le Joola » à quai dans le port de Dakar, au Sénégal, avant son naufrage en septembre 2002.

Pour mémoire, le Joola est un ferry sénégalais qui reliait la Casamance à Dakar, et qui s’est retourné dans la nuit du 26 septembre 2002. Officiellement, il y a eu 1865 morts ; mais l’opinion la plus répandue est que plus de 2000 personnes ont perdu la vie ce jour-là. On a déploré à l’époque, de graves dysfonctionnements dans les dispositifs d’alerte et de secours. On se souvient que les autorités ont mis plus de 8 heures pour donner l’alerte et que les secours ne sont véritablement arrivés que 18 heures après le naufrage. Il faut encore et encore souligner l’ampleur du drame : même si l’on s’en tient au bilan officiel, le naufrage du Joola a été plus coûteux en vies humaines que celui du Titanic qui a fait 1500 morts.

Parmi les passagers infortunés, il y avait 22 français dont les familles sont restées inconsolables. Depuis 6 ans, elles multiplient les actions pour que la lumière soit faite sur le drame, que les responsabilités soient situées, d’où les mandats d’arrêt délivrés par un juge français contre celle qui était Premier ministre au moment du drame, ainsi que ses ministres des armées et des transports. Ils sont dans cette mise en examen, associés à divers responsables de l’armée et de la marine.

Comme il fallait s’y attendre, les autorités sénégalaises ont été, dès le départ, opposées au traitement judiciaire de l’affaire en France. Elles ont argumenté en puisant largement dans les considérations nationalistes. Au plus fort de la polémique, elles ont agité la menace de "mesure de rétorsion" contre les autorités françaises. Et il est vrai que les Sénégalais peuvent être froissés à l’idée que tout se passe comme si les 22 morts français pesaient autrement plus lourd que les deux milliers de morts sénégalais. Et cela rappelle la réaction du gouvernement rwandais quand la justice française s’en est prise au président Kagamé.

Or, il ne faut pas user outre mesure de l’argument de la souveraineté nationale. D’une certaine manière, la possibilité de ces mises en examen est une chance pour les opinions publiques africaines qui sont bousculées et dans leurs habitudes et dans leurs traditions en ce qu’elles contiennent ici de pernicieux. En Afrique, la tendance est au pardon, à l’invocation du sort, de la volonté de Dieu. Et il n’échappe à personne que cette mentalité encourage l’irresponsabilité dont on sait qu’elle est potentiellement criminelle. Car enfin, si ces 2000 personnes ont perdu la vie, c’est que des gens ont manqué de faire ce qu’ils devaient faire. Par exemple, le Joola ne devait transporter qu’un maximum de 500 passagers, et il en transportait ce jour-là quatre fois plus ! Il était vétuste et avait besoin de réparations, et cela, tout le monde le savait. Mais en Afrique, la coutume est de dire que "ça va aller, s’il plaît à Dieu". Et l’on surcharge des véhicules qui, depuis longtemps d’ailleurs, devaient être à la casse. En R.D. Congo, et au Nigeria, cette irresponsabilité remplit chaque jour de vieux avions, et conduit régulièrement à des catastrophes. Devant ces pratiques porteuses de drames écrits d’avance, les pouvoirs publics ne prennent jamais les mesures qu’il faut : effectivité des contrôles, fermeté et investissement dans la mise en œuvre, à court, à moyen ou à long terme, de solutions aux difficultés de communication qui, on le sait, constituent des problèmes incontournables pour le développement socio-économique.

Les routes sont encombrées de véhicules surchargés au-delà de toute mesure. Et les autorités regardent ailleurs, jusqu’à ce que la tragédie survienne. On assiste alors à la surenchère de discours recueillis et compatissants. Bien entendu, les responsabilités ne sont jamais situées jusqu’au bon niveau. Et l’on finit toujours, après avoir sacrifié quelques malheureux lampistes, par invoquer la nécessité de s’en remettre au destin, et de pardonner. Dès lors, la messe est dite, et rien ne change.

Or, il faut que cela change. Une tragédie comme le naufrage du Joola ne peut pas ne pas donner lieu à des enquêtes sérieuses pour situer des responsabilités au plus haut niveau. En Occident, une catastrophe de moindre ampleur entraine des démissions de ministres appelés à répondre devant les tribunaux. Un exemple suffit pour établir ce fait : en France, l’affaire du sang contaminé a conduit l’ancien premier ministre Laurent Fabius devant les tribunaux. Même si, en fin de compte, il a été acquitté, il a été interpellé et mis en demeure de prendre la mesure des souffrances que son action (ou son inaction) a infligées à des citoyens. Or, quelle que soit la gravité de cette affaire, elle n’a pas de mesure commune avec le naufrage du Joola.

C’est vers une telle sévérité qu’il faut aller en Afrique. Les citoyens doivent renoncer au fatalisme et se conduire de façon responsable, même si par ailleurs, le pardon forge la cohésion sociale. Mais ce sont les dirigeants, au premier chef, qui doivent agir en prenant en compte le fait que l’action publique doit être exigeante. Quand on jouit des agréments des fonctions publiques, il faut accepter d’en subir, le moment venu, les rigueurs. Si le sens de la responsabilité ne devient pas sous le ciel d’Afrique la chose la mieux partagée, des drames comme ceux du Joola continueront d’emporter des hommes et des femmes que le destin n’avait pas condamnés.


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2 réactions à cet article    


  • Yohan Yohan 26 septembre 2008 23:00

    Bonsoir,
    Sur le fait d’assumer leurs responsabilités, nos ministres occidentaux, en apparence et globalement, assument peut être plus qu’en Afrique. Mais je serai plus réservé s’agissant des responsables français, et notamment des politiques et des grands patrons, qui se cachent plus volontiers derrières des lampistes et qui bottent en touche au lieu de démissionner, En la matière, nous n’avons donc pas de leçons à donner aux africains.
    Sinon, bon article qui a le mérite de faire remonter une affaire vite oubliée chez nous et dont les suites juridiques sont loin de voir le bout du tunnel


    • krolik krolik 27 septembre 2008 14:46

      Oui pour Carcassonne on a vu le chef d’état major des armées démissionner rapidement.
      On regrette qu’il n’en ait pas été de même après "Epinal" qui est le plus accident nucléaire civil en France, la démission de la direction de l’ASN n’a été évoquée par personne.. la grande honte.
      @+

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